Lettre adressée aux professeurs des écoles injustement sanctionnés

Chers Professeurs des écoles,

Il est inacceptable que vous soyez punis par le Ministre et la hiérarchie de l’Education Nationale alors que, par votre décision intelligente et responsable, vous n’avez pas voulu être complice de la nouvelle forme de maltraitance constituée par le temps de soutien après la classe, dit aide personnalisée, qui doit être consacré obligatoirement aux apprentissages dits fondamentaux (français, calcul, mathématique).

Mieux que quiconque, vous savez en effet que, à la fin du temps scolaire, les enfants en difficulté sont épuisés, enfermés dans leurs peurs, échecs, blocages et inhibitions, dans leur anxiété, leurs angoisses ... surtout lorsqu’ils se projettent dans le retour à la maison alors que leur milieu familial est en souffrance. Beaucoup le sont déjà au début de l’après-midi ou même, pour les plus fragiles, vulnérables et démunis, dès la fin de la matinée comme le montre l’observation des enfants accueillis dans les écoles de ZEP. Seuls les enfants qui vivent au quotidien dans la sécurité affective, sans déficits de sommeil et sans comportements "perturbés" et/ou "perturbateurs" , peuvent être suffisamment vigilants, attentifs, réceptifs et disponibles au cours de l’après-midi pour capter et traiter les messages du maître, et ainsi se réaliser pleinement comme élèves. Et encore, pas tous les jours selon les fluctuations de leurs équilibres physiologiques, émotionnels, affectifs, sociaux et cognitifs. Tous ont envie de changer de « planète » à 16h.30. La très grande majorité des enseignants … également.

Votre refus d’enfermer après la classe les élèves en difficulté dans des situations d’apprentissage formel qui vont aggraver leurs difficultés, est une prise de responsabilité humaniste et civique qui vous honore. Elle montre la voie pour que les enfants en difficulté ne soient pas encore plus épuisés, démotivés ... et finalement, au fil des jours, psychologiquement et intellectuellement détruits par la journée la plus longue du monde (six heures de temps contraint).

« L’addition » quotidienne de l’aide personnalisée aux enfants en difficulté scolaire augmente encore la durée de la journée scolaire la plus longue du monde … en particulier pour ceux qui peinent à mobiliser leurs ressources intellectuelles afin de comprendre et d’apprendre, et aussi pour les enseignants eux-mêmes. Comment peut-on penser qu’une aide après la classe, fût-elle personnalisée, puisse être utile ou efficace pour les élèves dont la fatigue, le manque de vigilance et d’attention, et l’absence de motivation sont évidents à 16h.00, souvent dès le début de l’après-midi ou même à la fin de la matinée (c’est évident dans les écoles des ZEP) quand ils sont « installés » dans l’échec scolaire ?

Les dégâts viennent s’ajouter aux dégâts générés par l’accroissement de la pression intellectuelle et relationnelle avec le poids augmenté au quotidien de la fréquence et de la durée des apprentissages dits fondamentaux, dans le cadre combiné d’une semaine ramené arbitrairement à quatre jours (il faut faire en quatre jours ce qui était fait en quatre jours et demi) et de nouveaux programmes imbéciles. Il n’y a plus de temps de décompression et de respiration au cours de la journée alors qu’il est indispensable pour que tous les enfants, surtout ceux qui sont en difficulté, puissent récupérer au moins un peu de leurs fatigues psychologiques et intellectuelles, et restaurer peu ou prou leurs capacités d’attention, de concentration intellectuelle et de traitement de l’information. Il n’y a plus assez de temps pour que les enfants puissent libérer leurs émotions, leurs sensibilités, capacités et intelligences cachées, ainsi que la richesse de leur imaginaire, pourtant évidentes lorsqu’il s’engagent dans les arts plastiques, le chant choral, la narration, la découverte de la nature, les particularités de la vie végétale et animale, l’histoire captivante de nos ancêtres et du monde, les modes de vie dans les différentes cultures humaines ... Les enfants apprennent aussi bien le français, ou mieux, au cours de ces temps de diversification et de découverte que dans les situations d’apprentissage formel et explicite de la langue. Bien évidemment, les enseignants le savent. Les Professeurs des écoles ont donc raison de proposer l’un ou l’autre de ces champs de découverte et de plaisir au cours de la demi-heure d’aide personnalisée, alors que leurs élèves sont "intellectuellement plus que saturés" .

Les Scandinaves sont horrifiés.

En imposant sans concertation la semaine de quatre jours, l’augmentation délirante du poids des "fondamentaux" et le soutien accordé après la classe aux enfants en difficulté, le Ministre et la hiérarchie de l’Education Nationale déshumanisent l’école, accroissent les inégalités et injustices sociales, en conduisant un nombre croissant d’enfants à s’enkyster dans "le désamour" pour l’école et son rejet, et ainsi plus ou moins progressivement dans la marginalité sociale. Ce "système" aberrant et "concentrationnaire" stigmatise les familles qui cumulent les difficultés personnelles, morales, familiales, sociales et culturelles. C’est une honte pour notre pays ... en principe l’un des berceaux des Droits de l’Homme. Les étrangers que je rencontre ne comprennent pas ce "système" . On n’aurait pas agi autrement si on avait voulu pérenniser une école à plusieurs vitesses dans laquelle les plus fragiles, vulnérables et démunis ne peuvent même pas passer la première vitesse, et s’engager avec confiance dans le désir de comprendre et d’apprendre faute de pouvoir enclencher les vitesses supérieures qui permettent d’accéder aux différents niveaux des savoirs et des connaissances.

Aucun pays au monde n’a institué une journée scolaire aussi pénalisante pour les enfants en difficulté dans le cadre d’une semaine qui n’en est pas une : deux jours scolaires (lundi et mardi), un jour non scolaire (mercredi : peut-on encore le justifier par la catéchèse, prévue le jeudi il y a trente ans ?), deux jours scolaires (jeudi et vendredi), et deux jours de week-end. Dans ce cadre, tout le monde sait que le lundi est un jour très perturbé et perturbant (beaucoup d’enfants sont somnolents, en tout cas non vigilants et/ou agités). Quelle illusion et/ou quel manque d’honnêteté de penser qu’une demi-heure supplémentaire d’aide personnalisée après la classe, notamment le lundi, puisse faciliter la maîtrise du français, du calcul et des mathématiques en situation d’apprentissage formel. Tous les enseignants savent que c’est une mission impossible.

Le tribunal incontournable de Histoire retiendra que l’actuel Ministre de l’Education Nationale, ses conseillers patachons et idéologues, et sa hiérarchie vassalisée ont institué un système de maltraitance, de stigmatisation, de culpabilité et d’exclusion implicite qui déshonore notre pays et notre nation.

Il n’y a jamais eu autant d’Inspecteurs d’Académie révoqués qu’en 2008-2009 alors que leur "’faute" a été d’entendre et d’essayer de comprendre la décision et le désarroi des enseignants, notamment ceux que l’on dit « désobéisseurs ». Les informations qui "remontent du terrain" montrent toutes qu’il n’y a jamais eu autant d’enfants épuisés et déboussolés, et aussi d’enseignants exténués, stressés, démoralisés et culpabilisés par les échecs persistants des élèves les plus fragiles, vulnérables et démunis. Les lettres qu’ils adressent à leurs édiles, souvent le ou la maire, sont pathétiques et souvent bouleversantes. La porte est béante pour la consommation accrue de somnifères, calmants, psychotropes ... des enfants, de leurs parents inquiets ou désespérés et de leurs maîtres ... qui perdent confiance dans leurs ompétences. Faut-il préciser que les Français sont déjà les plus grands consommateurs de ces molécules !

Par leur refus, les « désobéisseurs » sauvegardent la dignité de l’école. Merci.

Le présent courriel peut être diffusé sans retenue.

Avec toute ma solidarité

Hubert Montagner
Le 5 mai 2009

Professeur des Universités en retraite
Ancien Directeur de Recherche à l’INSERM
Ancien Directeur de l’Unité de recherche « Enfance Inadaptée de l’INSERM

COMMENTAIRES  

10/06/2009 16:25 par Sarkophage

Malheureusement, un exemple de plus sur la longue liste des "réformes" présentées comme des améliorations dont le but avoué est de faire des économies (pour quoi ? pour qui ?) et l’objectif caché est de détruire les services publics et d’aggraver les inégalités sociales (il faut nécessairement plus de pauvres soient de plus en plus pauvres pour que les riches soient de plus en plus riches). Franchement, qu’est ce que les dirigeants politiques ou économiques, en ont à faire qu’il y ait de plus en plus d’enfants en grande difficulté du moment que leurs enfants font partie de "l’élite", qu’ils auront les meilleurs emplois et les postes les plus élevés et qu’ainsi ils pourront poursuivre l’oeuvre de destruction sociale et humaine de leurs parents. D’ailleurs, pourquoi s’en priveraient-ils puis que les électeurs continuent à les élire et la grande majorité des français ne dit rien et ne fait rien pour les en empêcher.

10/06/2009 22:37 par Anonyme

C’est curieux, je ne suis pourtant pas sarkophile et encore moins sarkophage (pouah !)mais mon expérience est diamétralement opposée à ce qui est décrit ci-dessus. Je connais des enfants enchantés d’aller à l’aide personnalisée en fin d’après-midi où leur vigilance est bien meilleure que juste après le repas, j’en connais même qui regrettent de ne pas y être conviés...Allez comprendre

13/06/2009 01:10 par Un instituteur

Le sens des responsabilités...

Merci, monsieur Hubert MONTAGNER, d’avoir ce sens poussé de la responsabilité : ce soutien incitateur à la révolte... à la fin de l’année scolaire ! Nul danger de voir les enseignants s’en saisir et désobéir en masse. Par exemple par la grève.

Exactement comme l’année dernière : A. Prost (l’historien de l’enseignement) a écrit un article très juste et très mobilisateur contre la diminution du temps d’enseignement (moins 2 h hebdomadaires) mais... au mois de juin 2008.

Quel sens des responsabilités que de ne pas rappeler les paroles de Sarkozy au MEDEF : "comment voulez-vous supprimer des profs si l’on ne diminue pas le temps de cours ?" ou encore "ce sont les changements d’organisation qui permettront les suppressions de postes et non l’inverse".

Car chaque enseignant, chaque parent pourrait ainsi s’apercevoir qu’effectivement via les 2 h en moins et les dites aides personnalisées, ce sont les postes d’enseignants spécialisés à la difficulté scolaire sur le temps scolaire (RASED) qui passent à la trappe. Un programme de suppression totale de tous ces postes sur 3 ans qui a démarré cette année. Qu’en dit monsieur Montagner ? Rien absolument rien. C’est ça le sens des responsabilités.

Et puis évoquer que d’autres "changements d’organisation" sont engagés : formation (mastérisation), maternelle (jardins d’éveil), remplacements (agence embauchant des précaires)... pourrait passer pour tout aussi irresponsable.

Et certainement également ne pas signaler que tous ces "changements d’organisation" sont inscrits en toutes lettres dans la RGPP (réforme générale des politiques publiques) et ses "bilans d’étape" - plan de Sarkozy dressé dès son élection juin 2007. RGPP qui a deux précédents dans l’histoire récente. Au Canada, les services publics sont depuis métémorphosés en "agences" (sur le principe de la "délégation de service public" au privé si le privé est plus "compétitif" - on se doute comment il peut l’être). En Suède, les enseignants ne sont plus sous statut fonction publique... En France, une aubaine pour ce gouvernement... qui y pense et même avance sur cette voie.

Là encore silence responsable de monsieur Montagner. Une paille que le plan annoncé l’année dernière par Kessler de liquidation des acquis (conquêtes) de 1944 ?

Que de silences dans une si belle page !

Courage monsieur Montagner, désobéisser ! Ne soyez plus aussi "responsable" et regardez la réalité concrète en face... Voilà comment manifester une solidarité par les actes et pas seulement par les paroles... aussi bien écrites soient elles.

03/09/2009 15:50 par Hubert Montagner

@ "anonyme" :

"C’est curieux, je ne suis pourtant pas sarkophile et encore moins sarkophage (pouah !)mais mon expérience est diamétralement opposée à ce qui est décrit ci-dessus. Je connais des enfants enchantés d’aller à l’aide personnalisée en fin d’après-midi où
leur vigilance est bien meilleure que juste après le repas, j’en connais même qui regrettent de ne pas y être conviés...Allez comprendre" .

Certes, la vigilance des enfants est bien meilleure au cours de l’après-midi (entre 14h.00-14h.30-15h.00 et 15h.30-16h.00-16h.30 selon l’âge, le jour, les enfants ...) qu’après le déjeuner. Ceci a été démontré par la recherche fondamentale depuis des années. Mais, dans la cadre de la journée scolaire la plus longue du monde (tous les jours : six heures de temps contraint auxquelles il faut ajouter le temps des devoirs à 
la maison), la grande majorité des enfants sont fatigués, voire épuisés à 16h.30, et donc non attentifs, non réceptifs, non disponibles, non motivés. Au delà des données de la recherche, c’est une évidence. On peut aisément le montrer.

En revanche, le créneau de 16h00 à 18h00-20h00 se prête bien aux activités ludiques dévoreuses d’énergie et aux activités sportives car il se caractérise par une augmentation de la température corporelle, du métabolisme, de la force musculaire, des coordinations motrices ...

Par conséquent si ,à partir de 16h.30-17h.00, on propose aux enfants soit des moments au cours desquels ils peuvent se reposer, se détendre, jouer, rire et/ou se défouler, soit des moments d’évasion qui libèrent l’imaginaire, le plaisir (arts plastiques, musique, chant choral ...), soit des moments de "libération du corps" (football, tennis, courses ...), Ils ne "regretteront" pas d’être conviés à de telles activités.

En revanche, je vous mets au défi de montrer qu’une aide personnalisé à 17h.00 (avant ou après) centrée sur les apprentissages des fondamentaux (ce qui est exigé par le Ministère de l’Education Nationale" ), soit vraiment acceptée et tolérée par les enfants, surtout ceux qui sont "saturés" intellectuellement et psychologiquement, ceux qui cumulent les difficultés personnelles, familiales et sociales. Dans le cadre de la semaine de quatre jours qui se caractérise par une
augmentation objective du "poids" des apprentissages des "fondamentaux" (français, calcul, mathématiques) puisqu’il faut faire en quatre jours ce qui était fait en quatre jours et demi sans modification des exigences et des programmes, tous les enfants sont fatigués voire
épuisés à 16h.30, et bien avant lorsqu’ils sont en difficulté scolaire et lorsqu’ils cumulent les difficultés personnelles, familiales et sociales (le
plus souvent, ce sont les mêmes).

C’est ce qu’on observe chez enfants des écoles de ZEP difficiles et non plus au cours de l’après-midi ou à 16h.00, mais déjà à la fin de la matinée scolaire (c’est particulièrement évident dans les écoles situées en ZEP).

Evidemment, retrouver les copains ou les copines à 16h.30-17h..-17h.30. dans un contexte apaisé, ludique, convivial, sportif, d’évasion intellectuelle, de plaisir est évidemment une "aubaine" et un grand moment pour tous les enfants, surtout ceux qui sont en difficulté scolaire, ceux que l’on dit en échec scolaire, ceux qui sont en souffrance. Tous peuvent ainsi "respirer" , sortir peu ou prou de leurs peurs, blocages et inhibitions avant de rentrer dans un milieu familial en difficulté, lui-même en souffrance. Les enfants ne sont pas des robots que l’on peut programmer comme on veut.

L’aide personnalisée qui a été instituée par le Ministère de l’Education Nationale est une nouvelle forme de maltraitance pour ces enfants.

@ Un instituteur :

"Le sens des responsabilités" ....
"ce sont les postes d’enseignants spécialisés à la difficulté scolaire sur le temps scolaire (RASED) qui passent à la trappe. Un programme de suppression totale de tous ces postes sur 3 ans qui a démarré cette année. Qu’en dit monsieur Montagner ? Rien absolument rien. C’est ça le sens des responsabilités" .

Ce commentaire est non seulement mensonger, mais aussi parfaitement désobligeant, voire injurieux. En effet, Je n’ai pas attendu l’avis de cette personne pour dénoncer publiquement la suppression des postes de RASED (voir les pétitions et mes articles sur internet et ailleurs).

Avoir le sens des responsabilités, c’est aussi respecter les autres et ne pas écrire n’importe quoi.

L’internaute poursuit dans la même veine du mensonge et de l’injure quand il écrit

"Là encore silence responsable de monsieur Montagner. Une paille que le plan annoncé l’année dernière par Kessler de liquidation des acquis (conquêtes) de 1944 ?" ... Que de silences dans une si belle page !" . "Courage monsieur Montagner, désobéisser ! Ne soyez plus aussi "responsable" et regardez la réalité concrète en face... Voilà comment manifester une solidarité par les actes et pas seulement par les paroles... aussi bien écrites soient elles" .

Cette personne ferait bien de lire un peu plus et de s’informer avant d’écrire n’importe quoi et d’accuser. Je n’ai jamais hésité à prendre mes responsabilités et à dénoncer ce qui me paraissait injuste et faux. Mes actes ont toujours été en conformité avec mes paroles. Dans mes
fonctions de Professeur des Universités et de Directeur de Recherche à l’INSERM, il m’est arrivé à plusieurs reprises de désobéir aux décisions et injonctions de ceux qui avaient le pouvoir de diriger l’institution. C’est notoire.

Il est navrant que, par leurs mensonges ou allégations, des personnes se permettent de jeter le discrédit sur les autres. Manifestement, cette personne a des comptes à régler. Fort heureusement, la grande majorité des instituteurs ont plus de dignité et de respect d’autrui.

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