Retour de la ¨Dialectique entre maitre et esclave¨ d’Hegel. Quel rapport avec Haiti ?

Alain Brossat s’inscrit, ces dernières années, dans une tradition de pensée qui cherche à revaloriser le schéma hégélien de la dialectique maître-esclave . Cette démarche est renforcée dans son dernier ouvrage Les serviteurs sont fatigués dans lequel il se donne pour objectif principal de comprendre avec ce type de relation, la dynamique du monde contemporain marqué par des oppressions de toutes sortes. La relation maître-serviteur, dans sa persistance, devient dans ce cas un principe d’intelligibilité politique de notre époque. L’enjeu serait la pertinence de cette relation, historiquement liée à des systèmes pré-modernes, dans une époque dominée par le capitalisme.

Comment faire cohabiter théoriquement ces deux rapports d’oppression : maître-serviteur et bourgeois-prolétaire ? Les serviteurs sont-ils les vraies figures de l’émancipation du moment ? Cette époque ne laisse-t-elle pas derrière elle le rapport maître-esclave ? Comment penser philosophiquement l’émancipation du monde contemporain ?

Hegel a consacré toute une partie de sa Phénoménologie de l’esprit au traitement de la relation entre maître et esclave. En faisant apparaitre la dialectique qui existe entre l’¨en soi¨ et le ¨pour soi¨ de la conscience de soi comme sujet humain, il évoque la présence de ¨l’autre¨ dans la constitution de soi (¨Figures de conscience¨). Rapport double avec ¨l’autre¨ comme élément stratégique de son essence et aussi comme élément qu’il faut abolir car il n’est pas son essence. Ces deux moments contradictoires et essentiels font appel chez Hegel à ¨la relation du maître au valet qui s’opère médiatement par l’intermédiaire de l’être autonome¨ . Par là, Hegel pointe le rapport de dépendance qui existe entre le maître qui est aussi un esclave de même que ce dernier qui peut aussi devenir maître. Ce va-et-vient entre le maître et l’esclave exprime la méthode dialectique d’Hegel, réputé comme étant un grand observateur de la révolution haïtienne . C’est cette relation dialectique que Brossat cherche à exploiter dans son ouvrage.

Brossat débute par une conception de l’histoire qui fait de la lutte son principe dynamique. Elle se retrouve chez Machiavel avec son concept de ¨tumultes¨ et surtout chez Karl Marx qui déclare dans le Manifeste du Parti communiste que ¨l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire des luttes de classe¨. Brossat va longuement appuyer sur cette division pour montrer qu’il y a toujours dans l’histoire deux grandes catégories sociales en conflit. Ce qui change, ajoute-t-il, c’est la configuration de cette lutte d’un mode de production à un autre. Cependant, le nœud reste l’oppression. D’où son accord avec cette citation de Karl Marx : ¨Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maitre de jurande et compagnon- en un mot, oppresseurs et opprimés en perpétuelle opposition, ont mené une lutte ininterrompue, tantôt secrète, tantôt ouverte et qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de toute société, soit par la ruine commune des classes en lutte¨ .

Brossat se livre fondamentalement à une remise en question d’un des piliers de la pensée marxienne, à savoir le prolétariat comme principal sujet de l’émancipation totale. Il reproche à Marx d’avoir renvoyé la relation traditionnelle maître-serviteur au passé pré-moderne. Il va plutôt affirmer que cette relation subsiste toujours dans les sociétés modernes et contemporaines. En faisant de la relation maitre-serviteur son filet d’analyse, il fait du serviteur le potentiel sujet capable de porter le flambeau de l’émancipation contemporaine. A comprendre le concept de serviteur chez Brossat, il inclut aussi le prolétaire même si celui-ci est historiquement lié à un autre système dénommé le capitalisme. Comment arrive-t-on à penser le monde contemporain en prenant en compte ces deux relations, maître-serviteur et bourgeois/prolétaire ? En d’autres termes, comment penser la relation entre ces deux relations ?

Selon Brossat, la relation entre ces deux relations est très compliquée. Néanmoins, il reconnait qu’il y a eu une tentative chez Bertolt Brecht de prendre en compte en même temps les relations entre maîtres et serviteurs et entre bourgeois et prolétaires. Mais, Brossat signale que la relation entre maître et serviteur retourne à une force telle que la démarche du serviteur est beaucoup plus pertinente que celle du prolétaire. C’est pourquoi il parle d’¨éternel retour de la lutte du maître et du serviteur¨, tout en reconnaissant l’existence de la lutte des classes.

Pour appuyer sa démonstration, Alain Brossat fait appel au phénomène des ouvriers méprisés et asservis. Sur ce point, il se rapproche de la thèse de racialisation de la lutte des classes d’Etienne Balibar. Ce qui montre à quel niveau la figure de l’ouvrier est en déclin comme véritable sujet d’émancipation. De là vient tout le bienfait du texte de Brossat qui, en voulant dépasser les thèses de Marx, mais aussi de Foucault à ce propos, cherche à découvrir d’autres figures de l’opprimé pour penser l’émancipation.

Les maitres qui sont de fait des dominants dans cette relation sont aussi des dominés dans cette même relation. D’où la dimension dialectique. ¨Le pouvoir circule sans fin dans les échanges entre maîtres et esclaves¨, déclare Brossat. Par là, il veut insinuer que les maîtres sont dépendants des serviteurs. Ces derniers qui sont en perte constant d’humanité s’imposent aux maîtres par rapport aux services rendus. Selon l’auteur, les serviteurs sont ¨fatigués¨ au même niveau que les maîtres. Les maîtres étant aussi fatigués, il leur est assigné la tache de briser cette relation de servitude. Tout cela doit commencer par une prise de conscience de la part de cette classe dominante : ¨Les maîtres, conscients de leur dépendance dangereuse et intelligents soient-ils, doivent travailler à réduire les formes dépendance indirecte et de proximité avec les serviteurs¨.

¨En quoi la relation contemporaine entre les maîtres et les serviteurs porte-t-elle la marque de l’époque ?¨ A cette question, l’auteur répond par un relevé des situations actuelles compatibles à cette relation : plus de chauffeurs, plus de cuisinières, plus de femmes de chambre, plus de portiers, etc. .Se faire apporter une boisson, se faire masser sont des gestes, selon Brossat, qui demandent un subalterne. Le phénomène des ¨Bonnes¨ est cet égard un élément structurant des sociétés actuelles. La société haïtienne, dont la domesticité est une espèce, attire notre attention. Qu’en est-t-il exactement ?

Le comédien haïtien, Maurice Sixto, a dénoncé dans ¨Ti Sentaniz¨ cette forme d’esclavage moderne en Haïti. Paru à la fin des années 70, ce fameux conte analyse les tribulations des enfants haïtiens en domesticité. Il faut dire que ce phénomène est en pleine progression dans la société haïtienne.

Une attention particulière est accordée par le régime Martelly-Lamothe à la construction de parcs industriels pour améliorer les conditions de vie de la population haïtienne (voir le projet de loi de finances déposé au parlement). On dirait qu’on va enfin entamer le processus d’industrialisation raté depuis l’occupation américaine. On assiste plutôt à l’augmentation des ouvriers industriels au détriment des paysans. Des ouvriers qui ne peuvent même pas recevoir le salaire minimum (200 gourdes), fruit d’un long combat en 2008. Il faut souligner que ces ouvriers vivent dans des conditions tellement inhumaines qu’on les assimile à des esclaves, en référence au mode de vie de la colonie la ¨plus prospère¨ et la plus cruelle à l’époque, la colonie de Saint-Domingue. Cette assimilation de l’ouvrier haïtien à l’esclave et le phénomène des ¨Bonnes¨ (les servantes et les restavèk) sont deux pistes vierges dans le cadre d’une réactualisation de la dialectique entre maître et serviteur en Haïti.

Des analyses philosophiques autour de la Phénoménologie de l’esprit prouvent que la situation haïtienne (St-Domingue) était pour beaucoup dans l’élaboration de la théorie maître-esclave d’Hegel. Il y en a même qui stipulent que c’était la principale source historique de l’entreprise dialectique hégélienne. Ainsi tout combat vers un certain retour de ce couple maître/esclave évoque l’image de la révolution haïtienne de 1804, la première révolution d’esclave dans le monde. Même si Haïti, pays de la vieille servitude, n’a jamais été cité chez ces auteurs.

Jean-Jacques Cadet

Alain Brossat, Les serviteurs sont fatigués, L’Harmattan, 2013, Paris.

COMMENTAIRES  

18/08/2013 03:52 par Dwaabala

Sans chercher à être méchant, que recommander d’autre à l’auteur de l’article que de commencer par lire par lui-même la dialectique du maître et de l’esclave chez Hegel, de prendre connaissance ensuite du Manifeste de Marx et d’Engels autrement qu’avec la lunette de M. Brossat qui paraît être un grand découvreur de vieilles lunes ?
Après il lui sera sans doute possible d’aborder la discipline de la philosophie comique, dans laquelle il y a déjà pas mal de spécialistes patenté, mais autrement qu’involontairement.
Quant aux coiffeurs, aux garagistes et à Haïti...

18/08/2013 09:52 par Vagabond

Cette photo est INFECTE !

18/08/2013 17:03 par Lionel

Pour qui ignore les arcanes du fonctionnement social dans les pays colonisés ou anciennement colonisés ayant été bâtis sur l’esclavage il est difficile de saisir la complexité d’une situation non pas bilatérale mais triangulaire !
Le pouvoir du "Maître Blanc" que l’on nomme "béké" dans les colonies françaises de la Caraïbe est subtilement délégué aux "libres de couleur", soient les mulâtres par opposition aux "nègres".
Tous termes dévalorisants, voire insultants.
Les békés ne se mettent pas en danger en imposant directement leurs lois aux nègres, les mulâtres s’en chargent pleinement par transmission du besoin de quitter sa condition première en souhaitant que ses enfants soient plus clairs de peau et qu’ils accèdent à la condition des classes moyennes en quittant la terre et en exerçant des métiers "libérateurs" des professions libérales.
A-t-on jamais vu dans un quelconque de ces pays des nègres au pouvoir ?
Tout juste on-t-ils la possibilité de s’immiscer dans la vie politique en étant Maire ou élu quelconque mais jamais aux postes de Pouvoir.
Seul le pouvoir de l’argent semble donner le change...
La relation Maître-esclave n’est donc pas duale mais triangulaire dans les sociétés issues de l’esclavage où dans tous les cas le Maître est toujours représentant d’un pouvoir réel, social et financier et le rôle qui est attribué et librement consenti par chacun permet au pouvoir central ( l’État ) de maintenir un système pourtant prétendument aboli.
Pour le cas de Haïti, il y a longtemps que la Diaspora joue ce rôle, elle a accès aux études supérieures ( pourquoi pas ? ) dans les pays d’accueil ( préférentiellement francophones ) mais en retour elle se trouve le naturel représentant de la Culture occidentale et déculture jusqu’à plus d’âme le peuple qui n’a qu’une envie, qu’un souhait, partir loin, abandonner la terre ( tant au sens mère-patrie qu’en termes d’autonomie alimentaire ) et ressembler le plus à ceux qui ont "réussi" à se sortir de leur condition de "nègres".
Sur le sujet précis, un ouvrage vient de paraître d’un sociologue français, Patrick Bruneteaux, " Le colonialisme oublié" avec en sous-titre "De la zone grise plantationnaire aux élites mulâtres à la Martinique" ( Éd Terra, 2013 ), qui parle d’une situation critique où la fuite de la population s’accélère et mérite plus que jamais l’appellation de génocide par substitution des populations, mais qui est transposable à façon dans les autres pays de la Caraïbe !
L’actualité de la dialectique Maître-esclave se doit d’être revisitée en y ajoutant l’élément moderniste-progressiste propre aux "démocraties" occidentales, qui n’était pas une notion entrant en ligne de compte dans l’analyse au XIXe.
C’est ce qui fait toujours blocage quand on parle de souhait d’industrialisation de pays comme Haïti ayant pour vocation première d’être producteur alimentaire tandis qu’aujourd’hui la quasi totalité de ces produits est importée.
Le nouvel esclavage du salariat viendrait-il remplacer en lieu et place celui des plantations sans avoir changé quoique ce soit ?
Qui ignore que les haïtiens sont encore trop souvent en République dominicaine d’authentiques esclaves dont on a volé les papiers, qu’en Martinique ils sont surexploités parce que presque toujours travailleurs clandestins ?
Interrogeons-nous sur les arcanes du fonctionnement avant de citer Hegel ou Marx qui ne disposaient pas de tous les éléments et représentaient la chose en noir et blanc en négligeant les zones grises !

18/08/2013 17:20 par Lionel

Détail d’importance en relation directe avec les propos tenus sur B. Manning, dans les colonies françaises, la propagande de recrutement dans les différents corps d’armée est insolente et d’une efficacité redoutable auprès des jeunes sans emploi ( 25% ) et participe de l’aliénation généralisée et du renforcement des pouvoirs centraux tandis que les postes à responsabilité des administrations sont tenus par des français bien blancs de peau.
Ces jeunes gens ne peuvent en aucun cas être tenus pour responsables de leur engagement dans l’armée, ce ne sont pas des guerriers et les clips publicitaires sont alléchants pour qui ne sait pas...

18/08/2013 20:48 par Emilio

Encore un article ..Misere, pour l auteur
Merci l ami Dwaabala , (heureusement que le veilleur est la ) avant de penser il faut connaitre et apprendre et faire le lien avec sa propre experience . Plus cette experience de vie est douloureuse et plus la volonte d actions orientees portera .

Quelle photo raccoleuse , pitayable genre paris match .. le choc des photos pour la legerete des mots..

A reculons , je vais essayer d aider cet ”auteur “dans sa demarche “philosophique” quoique un stage en usine, sur des chantiers ou a Haiti de la cite Soleil serait plus eclairant pour lui.

“Comment faire cohabiter théoriquement ces deux rapports d’oppression : maître-serviteur et bourgeois-prolétaire ?”
ben , c est simple , aucune theorie qui ne fait pas de references explicites a des observations ne tient la route. Dans les rapports d oppression , c est la relation colon et colonise. Pas d entente possible parce que les interets sont differents pour les uns et les autres. C est le concept basique de luttes de classes. La collaboration de classes ne fait que reculer cet affrontement et au detriment des opprimes en fin de compte.. cas du capitalisme redevenu sauvage .. le masque est tombe , ce n etait qu un masque .. parce qu il ne peut pas en etre autrement. La soif de pouvoir , de puissance agit comme une drogue. Et la soif de liberte , de voir son sort s ameliorer est une necessite pour l exploite. Incompatible sur la duree.

“Comment penser philosophiquement l’émancipation du monde contemporain ?”
Dans ton cas , en allant au charbon ,comme dit plus haut , après tu en deviens plus conscient du monde et tout naturellement , tu cherches a comprendre et tu lis , partages , confrontes , parce que c est de ta vie qu il s agit la et de ton destin et celui des autres et du monde par la collectivisation des forces conscientisees . En outré , il ne sagit pas d emanciper le monde , les exploitants le sont déjà merci, mais de la liberte des victimes .. Celles des exploiteurs, peu importe . De la meme façon que peu leur importent quand ils sont dans leurs roles d exploitation. Les empecher de nuire ,et surtout de leur capacites de reprendre ce pouvoir perdu, dependent les reponses adequates .

Pour le reste, et ne pas me prendre la tete en me faisant mal , tu as aussi la morale du maitre et de l esclave de Nietsche , psychanalyse des 2 antagonismes. Et pour les volets historiques et sociales , Dwaabala a repondu .
Voila , reviens nous vite apres tout ces conseils , et on pourra plus discuter entre amis .. et pas de conversations de sofa cocktails ..
Le tutoiement n est pas pejoratif , juste une façon de relationner chez nous , tres Indienne de souche par ailleurs ..

Mais apres ces auteurs de cultures tres occidentales , j aimerais aussi faire partager un part de moi meme
Complementaires et spirituelles cette fois.
Los Mayas (et mes amiEs Kogis de la Sierra Nevada de Colombia aussi ) expriment le concept d unite en se saluant …
“In Lak Ech” qui signifie “yo soy otro tu” , je suis un autre toi .. auquel celui qui a compris repond “ Hala Ken “ qui signifie , “Tu eres otro yo” Tu es un autre moi ..
Voila la messe est dite et la philosophie des quotidiens est de vivre et de ressentir ces paroles .. divinement vraies et eternelles.

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