Christophe TRONTIN
L’entretien accordé par Vladimir Poutine à Tucker Carlson a fait des vagues et suscité des réactions dans le monde entier. Bien sûr : elle représentait une première brèche dans la chape de plomb organisée par l'Occident, chantre de la liberté d'information et d'expression, sur la politique russe et ses motivations. En Russie aussi, les commentaires et exégèses se sont multipliés, au point que Vladimir Poutine a jugé utile de préciser ses vues dans cette seconde interview accordée au journaliste Pavel Zaroubine et publiée sur le réseau russe dzen.ru
PZ. Vladimir Vladimirovitch, l’interview que vous avez accordée à Tucker Carlson dépasse le milliard de vues, et les commentaires sont dans l’ensemble plutôt positifs. Ils contrastent évidemment avec l’appréciation de la plupart des leaders occidentaux. Le chancelier allemand, le premier ministre britannique par exemple, ont qualifié, je cite, d’ « absurde et d’incohérente [votre] tentative d’expliquer et de justifier le début de l’opération militaire spéciale par la menace qu’aurait fait peser l’Otan sur la Russie. » Que pensez-vous de ces interprétations ?
Vladimir Vladimirovitch Poutine. Premièrement, il est bon qu’ils regardent et écoutent ce que je dis. Dans la mesure où nous ne parvenons pas aujourd’hui, pour diverses raisons relevant de leur responsabilité, à conduire un dialogue direct, nous devons être reconnaissants à M. Carlson de ce que nous pouvons le faire par son truchement, en qualité d’intermédiaire. Ils écoutent, ils regardent : c’est bien. Mais le fait qu’ils (…)
Christophe TRONTIN
Chat GPT a déclenché une sorte de panique dans les médias… soudain les journalistes faiseurs d’opinion prennent conscience qu’ils risquent de disparaître en tant que classe. Alors évidemment, après avoir beaucoup dédramatisé, ils en parlent, et sur le ton de l’indignation panique. Tant qu’il s’agissait d’autres secteurs économiques, on les écoutait pontifier « de tout temps la mécanisation, le progrès technique, ont fait peur… ça a détruit des emplois, puis ça en a créé d’autres… ». Mais là, terrifiés, ils ne parlent plus que de ça.
« Peut-on légiférer ? » « Comment ralentir cette évolution ? » s’interroge la presse. Juste retour des choses, l’Europe qui a toujours voulu diriger le monde et imposer partout ses « valeurs universelles » taillées sur mesure, veut désormais le ralentir et légiférer. Début de sagesse ? Hélas ! Le reste du monde ne pense qu’à accélérer.
Les essais et les exemples se multiplient. Il y a cette entreprise informatique dirigée par une IA en Chine... les vidéos montrent des employés ravis : « à 2 heures du matin j’envoie une demande d’augmentation... en un dixième de seconde, elle analyse mes résultats et m’accorde l’augmentation demandée ! » Une PDG unisexe qui travaille 24h sur 24 et tranche impartialement les conflits sans prêter le flanc à la critique par son goût immodéré des parachutes dorés ? Le CAC40 lève un sourcil et les Tavares, Mittal, Hudson et autres Puyfontaine, Julien, Hieronimus se font des cheveux blancs.
Presque des classiques déjà, les profs IA au Japon, connectés (…)
Christophe TRONTIN
Mon cher Oleksandr,
Lorsqu’un ami est frappé par le malheur, le premier réflexe est la compassion. Mais ensuite doit venir la réflexion, puis les mesures propres à résoudre et à réparer. L’ami vrai est celui qui dit la vérité, même et surtout si elle n’est pas agréable à entendre.
Cette guerre est pleine de paradoxes. Le pays qui vous frappe aujourd’hui est justement celui qui vous est le plus proche historiquement et géographiquement, le seul où l’on vous comprend et vous aime par tous ces millions de liens familiaux, professionnels, linguistiques, culturels. Ironie de l’histoire, c’est ce dernier pays d’Europe à commémorer comme il se doit la Seconde guerre mondiale et le seul conscient réellement de l’horreur absolue qu’est la guerre, qui a déclenché l’irréparable. Ce pays qui vous frappe est celui qui souhaitait le plus ardemment éviter cette guerre, celui qui l’a sentie mûrir au fil des années et a déployé toutes les ressources de sa diplomatie pour infléchir le cours de l’histoire et éloigner l’inévitable.
Bien sûr aujourd’hui il t’est plus doux de te mirer dans les trésors de commisération qu’on vous adresse depuis le chaud cocon européen, d’écouter les larmoyants trémolos de ces frères démocrates et leurs promesses d’aide administrative, d’espérer (…)
Christophe TRONTIN
« Seul le socialisme peut sauver la Chine » affirmait le fondateur de la Chine moderne, Mao Zedong, voici maintenant plus de 70 ans. A la vérité le problème, par rapport à 1949, s’est renversé : depuis l’échec de l’URSS, la conversion des démocraties populaires d’Europe au néolibéralisme, la chute de presque tous les régimes socialistes du tiers-monde, ces idéaux égalitaires sont mourants. Il faut dire aujourd’hui : « Seule la Chine peut sauver le socialisme ».
À une époque où les inégalités explosent dans presque tous les pays, où l’on constate partout les impasses du court-termisme et de la démagogie démocratiques, où chacun a pris conscience de l’ampleur de l’effondrement environnemental en cours, le monde a besoin de solutions alternatives au « laisser-faire » capitaliste. Il faut que des formes de planification à long terme, d’allocation plus rationnelle des ressources, de rationnement équitable prennent le relais du catastrophique modèle néolibéral de la croissance sans fin. En un mot, le socialisme doit revenir à l’ordre du jour.
Le socialisme a mauvaise presse. Dans les nombreux pays où l’expérience collectiviste a été tentée, elle a toujours fini par échouer à plus ou moins brève échéance. Il faut se rendre à l’évidence, nous explique-t-on : le socialisme « ça ne marche pas ». C’est oublier un peu vite les succès incroyables de pays sortis en un temps record du sous-développement. C’est oublier, surtout, la guerre totale, le (…)
Christophe TRONTIN
Vladimir Poutine s’est plié à l’exercice de l’adresse annuelle, son « état de la Fédération », pour la quinzième fois déjà en tant que président. Comme d’habitude, c’est le silence radio chez nous, ou alors les cris d’orfraie. Pourtant, comparé à l’état de l’Union de Trump, ce discours d’une heure et demie a été bien plus construit et riche d’enseignements. Puisque la presse française refuse de s’y coller, passons-la en revue. En direct de Moscou.
L’année dernière à la même époque, on lui avait reproché, surtout en Russie, de trop parler international, crises géopolitiques et armements, et pas assez des « problèmes des vraies gens ». Cette année, il réservera moins d’un quart d’heure à son sujet de prédilection, à la fin de son intervention, sans d’ailleurs mentionner la Syrie ni même l’Ukraine.
L’année presque écoulée depuis sa réélection ayant été consacrée à une réforme des retraites plutôt mal accueillie, il s’est attaché à se montrer sous son jour le plus social, mêlant dans un demi-satisfecit un peu osé constatations indiscutables, promesses datées et annonces douteuses. Du moins a-t-il passé en revue, sans se dérober, tous les points où le bât blesse ses compatriotes, et exigé de son cabinet « des résultats rapides, sensibles, durables ».
La constatation indiscutable, c’est le problème démographique. La Russie a la démographie malmenée : entre la guerre mondiale, les purges staliniennes, l’émigration et la (…)