Un article du Monde daté du 28 janvier titre "Dans les rues de La Havane, ville fantôme, meurtrie par les pénuries et les menaces américaines".
Comme à son habitude, le tableau brossé par Le Monde est sombre. Beaucoup de "petites vérités" glissées dans l’article. Et, comme d’habitude, une énorme vérité est soigneusement évitée : la nature et l’étendue des "sanctions économiques" imposées par les États-Unis depuis 1962, qui n’ont fait que s’accentuer depuis.
De plus, un article du Figaro daté du 30 janvier annonce que "Dans un décret, Donald Trump menace de droits de douane les pays vendant du pétrole à Cuba".
Le Monde, dans ce cas précis, mais c’est aussi le cas de la presse en générale, titre sur les "pénuries", comme si elles étaient un phénomène naturel, tombé du ciel, ou le produit d’une mauvaise gestion. C’est à la fois facile à dire et, surtout, totalement malhonnête. Le meilleur gestionnaire du monde ne fera pas de miracles avec un frigo vide. Pardon, avec un frigo "vidé" (par qui ?).
Imaginez un article décrivant un personnage trempé jusqu’à l’os et baragouiner ensuite sur la "pénurie de parapluies". Sans préciser que la vente de parapluies est interdite, que les sociétés qui en vendraient sont punies. Que les pièces détachées pour parapluies sont sous embargo strict. Et que de toute façon, le système financier pour en acheter éventuellement n’est pas accessible. Et, enfin, sans préciser ce qui a provoqué l’averse.
On se fait facilement piéger par de tels articles, très longs, publiés en plusieurs parties, composés de mots qui composent des phrases regroupées en paragraphes. Le non-initié ne réalise pas à quel point l’auteur, à défaut d’être analphabète, est malgré tout un illettré de la réalité et de la vie.
Sa posture, sa mission et son style sont avant tout au service de lui-même. "Regardez comme je suis méticuleux" semble-t-il dire en récoltant autant d’anecdotes, de scènes, de "faits" que possible et ponctués de quelques considérations géopolitiques dans l’espace qui lui a été accordé par la rédaction. Tandis qu’aucune file d’attente ne lui échappe, aucune pénurie ne lui est étrangère, la question du "pourquoi ?" l’emmerde. C’est vrai que ce sujet là n’est ni photogénique ni haletant et en faire le récit saperait sérieusement l’image de "baroudeur sur place" qu’il s’évertue à projeter.
Mais ça, c’est juste des excuses, de la facilité, de la fainéantise, un désintérêt total pour les vrais sujets, ou juste un biais cognitif irréparable. Ces journalistes là, j’en ai côtoyé maintes fois, à Cuba ou ailleurs.
Voici un portrait rapide : le jour où il faut envoyer un article à Paris, ils se lèvent en grognant avec une gueule de bois. Le reste du temps, ils font ce que font tous les touristes, avec ou sans carte de presse : rien. Ca papote aux bars, ça "socialise" entre soi, ça déjeune avec "l’attaché(e) culturel(le)" de telle ou telle ambassade, ça bronze le jour et rôde la nuit (mais jamais très loin de leur hôtel, faut pas déconner non plus). Bref, ça se comporte comme n’importe quel "expat" de n’importe quelle entreprise étrangère.
Décevant ? Je ne vous le fais pas dire.
Alors tu te dis que s’il y a un boulot à faire, il faut bien que quelqu’un le fasse. La première fois, t’es arrivé bonhomme et plutôt sceptique au sujet du "castrisme" mais t’es revenu rouge de colère et prêt à en découdre avec la terre entière. Puis t’as sillonné l’île en long et en large, et plus d’une fois. T’as parlé avec des étudiants, des ouvriers, des policiers, des soldats, des paysans, des militants, des sans-cartes, des musiciens, des poètes, des écrivains, des médecins, des pros, des antis, et même des ministres. Puis t’as sillonné encore.
Pas pour défendre une idéologie. Je ne sais pas si je suis communiste. Je ne cherche pas, comme me l’a reproché un jour un secrétaire de section du PCF, à être "un bon communiste". Ca ne me dérangerait pas non plus de l’être. Disons que je sais reconnaître la bonté, le dévouement, la détermination et le courage quand je les croise et que ça me suffit. Et que je trouve qu’on ne leur rend pas suffisamment hommage. Et chaque fois que je vois la gueule d’un responsable politique chez nous, j’ai juste envie de demander à Monsieur Spock de me téléporter sur l’île rebelle.
Alors j’ai fait ce que j’ai pu.
Et si ça vous intéresse : Cuba sous embargo - paroles cubaines sur le blocus (aux éditions Delga)
Viktor DEDAJ
