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« Déboulonner un pouvoir en place depuis 27 ans est une victoire »

Souratie Fatoumata au siège du Balais citoyen, Ouagadagou, janvier 2019. CC Jérôme Duval / CADTM.

L’association burkinabè Le Balai citoyen se réclame de l’héritage et des idéaux du président Thomas Sankara, révolutionnaire anticolonialiste, anti-impérialiste, panafricaniste et figure du Mouvement des non-alignés, il a dirigé le pays entre 1983 et son assassinat, le 15 octobre 1987. Le Balai citoyen est en première ligne des mouvements de protestation qui ont chassé Blaise Compaoré du pouvoir le 31 octobre 2014, après 27 ans de règne ininterrompu depuis l’assassinat de Thomas Sankara. Souratie Fatoumata, biochimiste de formation, est secrétaire permanente du Balai citoyen et membre de la Coordination nationale chargée à la mobilisation des ressources.

Jérôme Duval : Vous êtes Cibelle ?

Souratie Fatoumata : Oui, je suis Cibelle. Cibal, ça veut dire « citoyen balayeur » et pour faire beau, nous disons Cibelle pour les femmes et Cibal pour les garçons. C’est la contraction de citoyen balayeur qui a donné Cibal/ Cibelle.

Peut-on avoir une idée de la cartographie de l’implantation du Balai citoyen, de sa structure et de son fonctionnement ?

Le Balai citoyen est composé de l’Assemblée Générale qui décide des grandes orientations du mouvement et la Coordination nationale qui est l’organe exécutif dont les membres sont élu lors de l’Assemblée générale pour un mandat de 3 ans. Outre ces organes, il y a les coordinations régionales et les Clubs Cibals qui sont dans les communes et les quartiers des villes et campagnes. Au niveau du Balai citoyen, il n’y a pas de président, mais des porte-parole, en la personne de Maître Guy Hervé Kam et Serge Bambara, plus connu sous son nom d’artiste « Smockey ».

Le Balai citoyen dispose de cinq coordinations régionales, à Ouagadougou, Koudougou, Kaya, Ouahigouya et Bobo Dioulasso. Nous sommes donc présents dans cinq régions sur les treize que compte le Burkina Faso, ça veut dire qu’il reste du chemin à parcourir... Mais la structure est jeune, nous n’avons que cinq ans d’existence. On se dit que d’ici le dixième anniversaire, on sera présent dans les 13 régions du Burkina Faso.

On appelle Points focaux les représentations dans certaines villes où on n’a pas encore une installation officielle. On est présent dans 28 villes du Burkina Faso. Les Clubs Cibal sont des regroupements d’au moins 10 personnes dans un quartier, dans un secteur d’activité, ils épousent les valeurs et principes du mouvement et décident de mettre en place une section. Cette section est ensuite baptisée par le nom d’une personnalité qui a marqué l’Afrique et le monde de manière positive. On a donc des Clubs Cibal appelés Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Che Guevara, etc. Au niveau de la ville de Ouagadougou, nous comptons 33 Clubs Cibal dans les différents quartiers.

Comment fonctionnent les Clubs Cibal ?

Chaque Club dispose d’un bureau et un premier responsable. Lorsqu’ils veulent organiser une activité, ils la présentent à la Coordination régionale chargée de la transférer à la Coordination nationale pour information ou validation selon les cas. C’est le Club qui finance ses activités avec les cotisations de ses membres. On veut que les Clubs s’organisent pour avoir plus d’ampleur. À Ouagadougou, on a divisé la ville en 4 zones pour les regrouper. À Wayalguin, où se trouve le siège du Balai citoyen, c’est la zone 4 qui regroupe les différents Clubs qui se trouvent dans cette zone de l’Est de la ville. Si un Club organise une activité, tous ceux de la zone peuvent participer et contribuer à la réussite de l’activité, pour plus de résultat et de visibilité.

Nous avons également les Ambassades Cibal constituées de compatriotes vivant à l’étranger qui décident d’apporter leurs contributions à la gestion du Balai citoyen. Nous avons des ambassades Cibal un peu partout, elles organisent des activités comme lors de la commémoration du 15 Octobre [date anniversaire de l’assassinat de Thomas Sankara]. Nous avons une ambassade Cibal en Allemagne, au Canada, en France dont le porte-parole est Ali Traoré... Lors du mandat d’arrêt contre François Compaoré dans le dossier Norbert Zongo [1], l’ambassade Cibal de Paris nous donnait des informations en temps réel tout au long du procès et organisait des manifestations devant le Palais de justice de Paris.

En réponse au projet de révision constitutionnelle, visant à autoriser Blaise Compaoré, alors le chef de l’État, à se représenter pour un cinquième mandat après 27 ans passés au pouvoir, un mouvement révolutionnaire s’étend en octobre 2014 dans plusieurs villes du Burkina Faso entraînant la dissolution du gouvernement et du parlement. Blaise Compaoré fuit vers le sud, et lorsque la population lui barre la route, la France envoie un hélicoptère, puis affrète un avion à Fada N’Gourma pour l’exfiltrer vers la Côte d’Ivoire. Quelles sont les victoires à mettre au crédit de la mobilisation populaire et du Balai citoyen ?

L’insurrection populaire est une victoire, celle du peuple burkinabè et en même temps, celle du Balai citoyen parce qu’il a apporté sa contribution à cette insurrection. Notre engagement est pour le peuple, pour le bien-être de la population du Burkina Faso. Chaque victoire qu’engrange le peuple est une victoire du Balai citoyen. Le fait d’avoir empêché Blaise Compaoré de modifier l’article 37 afin de prolonger sa dictature est une victoire, le fait d’avoir déboulonné un pouvoir de 27 ans en est une autre, le fait d’avoir mis en échec un coup d’État [2] également.

L’article 37, dont la tentative de modification a poussé à l’insurrection populaire, a été verrouillé. Par cet article, aucun président du Burkina Faso ne pourra faire plus de 2 mandats. Si en 2020, l’actuel président Kaboré arrive à briguer un autre mandat, en 2025, ce sera fini pour lui, il ne pourra plus toucher à l’article 37, il est verrouillé ! C’est une grande victoire qui faisait partie des trois objectifs du Balai citoyen : aboutir à une alternance démocratique dans notre pays. C’est vrai qu’il ne suffit pas de limiter les mandats, il y a aussi la façon de gouverner... Car le système dans lequel gouvernait Blaise Compaoré est le même système dans lequel le président Kaboré gouverne actuellement. Mais on travaille à sensibiliser, à impliquer davantage les populations dans la gestion de la chose publique, pour concourir à un système vertueux de gouvernance dans notre pays.

Déjà avant l’insurrection, le Balai citoyen engrangeait des victoires. Pouvez-vous dire quelques mots sur la victoire de l’hôpital Sourou Sanon de Bobo Dioulasso ?

Peu après la naissance officielle du Balai citoyen, le 25 août 2013, nous avons organisé plusieurs activités et obtenu des victoires. Deux activités conjointes ont été organisées à Bobo-Dioulasso, la deuxième ville du pays. Tout d’abord, à l’hôpital Sourou Sanon, nous avons fait un sit-in en mai 2014 pour protester contre le manque de matériel pour les patients. Sur 5 patients qui entraient à l’hôpital, il était probable que 3 meurent ! Notre manifestation a immédiatement déclenché une livraison de matériel. Par la suite, nous avons organisé des campagnes de collecte de fonds pour acheter plus de matériel pour l’hôpital. Par ailleurs, la route nationale nº1 à l’entrée de Bobo-Dioulasso n’était pas éclairée et manquait de ralentisseurs. Plusieurs accidents s’y sont produit. Nous avons organisé des manifestations qui ont été réprimées, mais nous avons finalement obtenu des lampadaires et des ralentisseurs. Voilà les deux activités que nous avons menées à Bobo Dioulasso.

En avril 2014, c’était la première fois qu’on organisait des sit-in devant la Sonabel, la Société nationale d’électricité, pour protester contre les coupures d’électricité, très fréquentes pendant la période de fortes chaleurs au Burkina Faso, sans qu’il y ait d’explications. La Sonabel a annoncé que du matériel devait arriver pour faire face à cette situation et a fini par expliquer les raisons des coupures à la population. Même si les coupures n’ont pas diminuées, nous avons poussé les autorités à donner des explications. Pour nous, c’est une victoire.

Quand on s’engage dans la lutte, aucune victoire n’est minime. Ce sont les petites victoires qui ensemble, deviennent de grandes victoires. Quand on part en brousse pour abattre un arbre, il est plus facile de le couper que de le déraciner. Nous avons coupé l’arbre Blaise Compaoré mais nous ne sommes pas parvenus à le déraciner, c’est pourquoi la lutte continue pour déraciner le système mis en place pendant 27 ans.

Lors de l’insurrection, le pouvoir a été balayé mais depuis, il semble être revenu par la fenêtre...

Ceux qui nous gouvernent aujourd’hui ont été les poumons du pouvoir Compaoré. Ils ont fait ensemble le CDP [3] et ils ont géré le pouvoir pendant 27 ans. Lorsque le navire tanguait, ils ont créé leur parti, et aujourd’hui, ils sont au pouvoir. Oui, on a chassé Blaise Compaoré par la porte et il est revenu par la fenêtre. Si le peuple se satisfait de l’avoir chassé, le système va perdurer tel qu’il est avec son lot de corruption, de favoritisme, de clientélisme... Mais on lutte aussi pour une meilleure gouvernance. Après le départ de Blaise Compaoré, il y a eu la réouverture du dossier Norbert Zongo, classé sans suite depuis 2006, il y a eu aussi des avancés dans le dossier Thomas Sankara, et dans celui de Dabo Boukary, l’étudiant de 7e année de médecine enlevé par des militaires en 1990, torturé et assassiné par le régime de Blaise Compaoré. Encore impensable il y a peu, il y a eu un mandat d’arrêt contre François Compaoré, le frère de l’ancien président Compaoré. Ces dossiers mettent du temps à aboutir, mais le fait de les voir avancer alimente l’espoir.

La maman de Norbert Zongo est décédée sans voir le bourreau de son fils derrière les barreaux mais l’assassinat de son fils a conduit à éveiller les consciences, il a amené les gens à s’engager, à se révolter. Ces ferveurs de la jeunesse burkinabè aujourd’hui, non seulement on les tient de Thomas Sankara, puisque nous en sommes les héritiers, mais aussi de Norbert Zongo. Beaucoup de jeunes ne le connaissaient pas quand on l’a assassiné en 1998, mais beaucoup ont lu ses œuvres et ses éditoriaux. Et, son assassinat, a poussé de nombreux jeunes à dire « Ça suffit ! Trop c’est trop ! » Toutes ces luttes ont abouti à l’insurrection populaire.

Quels sont les objectifs et campagnes à venir à l’approche des élections de 2020 ?

Le Balai citoyen maintient toujours ses trois objectifs. En premier lieu, amener le citoyen à s’intéresser à la gestion de la chose publique, l’amener à s’engager de façon consciente à la gestion de la nation. Ensuite, amener les dirigeants à rendre compte de leur gestion, être redevable vis-à-vis de la population qui les a élu. Enfin, rendre possible le principe de l’alternance démocratique, objectif plus ou moins atteint. Pendant les élections, nous allons essayer de reconduire la campagne « Je vote, je reste ! » afin de rester vigilant partout où il y a des bureaux de vote, sans quoi, si on n’y prend garde, les manipulations en vigeur sous le régime Compaoré vont revenir. « Je vote, je reste ! » est un concept qui incite non seulement la population à sortir pour aller voter, mais également à rester sur place pour suivre le déroulement du scrutin et assister au dépouillement. Notre législation le permet. Chaque citoyen peut assister au dépouillement pour éviter les fraudes. Les gens prennent les résultats en photos avec leur téléphone et surveillent les éventuelles modifications. On va conduire la même campagne pour amener les gens à questionner les projets de société des partis et candidats, mais aussi à aller voter massivement et surveiller les élections.

N’est-ce pas plus difficile de mener la lutte, quand des acteurs issus du mouvement social ou de la contestation se retrouvent au sein du gouvernement ?

Lorsque des acteurs clés de la société civile entrent dans un gouvernement, c’est un choix qui n’engage qu’eux. Au sein du Balai citoyen, on dit qu’il n’est pas interdit à un militant du Balai citoyen de faire de la politique, mais lorsqu’il a des responsabilités au sein du mouvement, que ce soit dans un Club Cibal, dans une coordination nationale ou régionale, ou dans une ambassade Cibal, il ne le peut pas. S’il veut le faire, il doit déposer sa démission avant. Donc pour nous, les acteurs de mouvements sociaux peuvent aller en politique politicienne, mais ils doivent le faire de façon claire. On ne peut pas rester dans la société civile et jouer sur les deux tableaux, tantôt avec la casquette d’un politicien, tantôt avec la casquette de la société civile, cela porte un coup à la crédibilité du mouvement social. Lorsqu’au niveau des ministères, des acteurs qui étaient de la société civile commettent des actes critiquables, nous les interpelons, nous organisons des actions pour les dénoncer. On ne peut pas se taire et laisser faire, sous prétexte qu’ils étaient de la société civile. Non ! La conviction du Balai citoyen reste toujours la même, pour nous la lutte continue.

Un petit message pour les Gilets jaunes en France ?

Lorsqu’il y a une crise en Afrique, les médias organisent rapidement des plateaux télé avec des spécialistes de l’Afrique et on analyse la situation, mais ce n’est pas le cas lorsqu’il s’agit de la France. Pendant la crise des gilets jaunes, on n’a pas eu beaucoup de plateaux spéciaux... Donc, nous avons créé un groupe de jeunes spécialistes de la France, puisque Sankara a dit : « Ceux qui exploitent l’Europe sont les mêmes qui exploitent l’Afrique ». Pour nous, les luttes, partout dans le monde, sont un même combat. Lorsque le peuple fait face à l’oppresseur, que ce soit le peuple français, chinois ou canadien, c’est toujours l’oppresseur qu’on doit combattre. Les luttes sont les mêmes, on a toujours un pouvoir minoritaire qui exploite une population. Le combat des Gilets jaunes est donc le nôtre.

Souratie Fatoumata

interview par Jérôme Duval

»» http://www.cadtm.org/Souratie-Fatoumata-Deboulonner-un-pouvoir-en-plac...

Notes

[1] Norbert Zongo est un journaliste burkinabè assassiné le 13 décembre 1998. Suite à l’insurrection de 2014, la justice burkinabè a rouvert le dossier dans lequel François Compaoré, frère cadet de l’ancien président, est considéré comme l’un des principaux suspects.

[2] Le 16 septembre 2015, des militaires du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), créé par Blaise Compaoré en 1995 et composé d’environ 1200 hommes, interrompent le Conseil des ministres au palais de Kosyam où réside le chef de l’État et prennent en otage le président de transition Michel Kafando.

[3] Le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) était le principal parti politique burkinabè, fondé le 5 février 1996, par la fusion de 13 partis politiques. L’actuel chef d’État burkinabè Roch Marc Christian Kaboré en était le président en 2003 après en avoir été le secrétaire exécutif.


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