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Elisabeth Martens : « Il y a une collusion entre l’institution bouddhiste et les bonzes du néolibéralisme »

Alors que notre société capitaliste se révèle de plus en plus étouffante, la pleine conscience apparait comme un exutoire qui a le vent en poupe. Dans les émissions radio, les tutos YouTube ou les magazines, la pleine conscience est préconisée pour échapper au stress du quotidien. Dans le nouveau livre paru chez Investig’Action, Elisabeth Martens révèle le côté pile d’un phénomène enjolivé. Biologiste ayant étudié la médecine chinoise, elle ne nie pas les bienfaits de la méditation. Mais elle dénonce l’imposture de cette institution religieuse qui s’est discrètement liée aux pouvoirs et aux élites, comme on peut dénoncer les dérives du christianisme sans remettre en cause le message des Evangiles. (IGA)

Élisabeth, peux-tu te présenter, notamment sous l’angle : quelle légitimité, ou compétences, ou expériences, as-tu pour parler du bouddhisme ?

Tout d’abord un intérêt pour les religions, ou plus exactement pour ce qui amène les gens à croire et à s’engager dans une religion. C’est une curiosité qui remonte à mon adolescence. Alors que je fréquentais des abbayes cisterciennes et que me mère, professeure de yoga, s’intéressait aux religions orientales, je me suis aussi tournée vers le bouddhisme. Vers 15 ans, je me suis retrouvée assise en zazen dans le premier centre bouddhiste de Bruxelles, à la Rue Capouillet, qui venait d’ouvrir.

Mes études universitaires m’ont éloignée de ces préoccupations pendant quelques années et, suite à une licence en biologie acquise à l’ULB dans une rigueur tout académique, je me suis sentie en manque de « remue-méninges philosophiques ». Ce fut une des motivations qui m’ont dirigée vers la Chine, et je me suis engagée dans trois années de spécialisation en médecine traditionnelle chinoise que j’ai faites à Nankin, capitale du Jiangsu (Chine).

Ces années ont été comme une renaissance pour moi, à bien des points de vue, entre autres, au niveau du mode de pensée chinois, tellement différent du nôtre. J’ai d’ailleurs écrit un livre à ce sujet, il est sorti en 2013[1]. Les nombreux voyages que j’ai faits durant ces trois ans en Chine m’ont donné l’occasion de visiter des monastères bouddhistes, d’y rencontrer des moines et des lamas. J’ai été frappée par la similitude entre leur mode vie et celui que j’avais vu dans les monastères cisterciens en Belgique, des similitudes que j’ai perçues également dans leur foi en un « Ultime », un « Transcendant », un « Au-delà ». Que les uns l’appellent « Dieu », les autres « Réalité ultime », il s’agissait pour moi d’une seule et même croyance. Même si notre Dieu est anthropomorphe et que la « Réalité ultime » du bouddhisme ne l’est pas, cela ne change rien au fait qu’une transcendance est pensée et comprise comme engendrant notre monde phénoménal. 

Par contre, la Chine, plus pragmatique, a à peine ébauché un questionnement quant à la transcendance ou quant à la création, elle s’est rapidement distanciée de toute possibilité de réponse valable. Elle a préféré se tourner vers le « comment » des choses, laissant les « pourquoi » aux plus futés qu’elle (ou à ceux qui se croient tels). La Chine s’est contentée d’épouser les mouvements oscillatoires du vivant. Les pratiques de taijiquan en sont un exemple, et je me suis mise à les pratiquer là-bas tout en étudiant la langue, la médecine traditionnelle et d’autres pratiques de santé taoïstes comme les différentes formes de Qigong qui incluent aussi des méditations, dites « visualisations ». Je n’ai jamais arrêté de me former à ces pratiques puisque j’en apprends encore régulièrement avec Tian Liyang, un maître taoïste des monts Wudang (dans le Hubei).

La Chine, avec son bagage philosophico-pratique, est une source inépuisable d’apprentissage et elle m’a donné envie de le partager, d’où les cours que je propose sur les différentes lignées de la pensée chinoise, principalement taoïsme, confucianisme et bouddhisme, des formations de médecine chinoise et de massothérapie, des ateliers de pratiques de santé taoïstes. D’où aussi la publication de plusieurs livres qui sont pour moi autant de stimuli à la recherche, des motivations à aller chercher toujours plus loin, et d’où les sites sur le Tibet[2] et sur l’écologie en Chine[3], et encore les voyages d’étude à travers la Chine.
 
La Pleine conscience et le bouddhisme sont-ils par nature au service des puissants comme l’indique ton livre ? Dans l’introduction, tu expliques pourtant que tu pratiques toi-même la méditation bouddhiste, le qigong, le taijiquan, et qu’en plus tu les enseignes !

Je te remercie pour ta question parce qu’elle me permet de redire, encore une fois, que mon livre n’est pas une critique des pratiques méditatives, tel n’est pas le sujet du livre. Moi-même, je ne pratique pas la méditation bouddhiste ; je l’ai pratiquée quand j’étais plus jeune, mais les pratiques taoïstes me conviennent mieux actuellement, je me suis donc tournée vers elles. Je pense qu’il n’existe pas un type de méditation qui convienne à tout le monde, un style qui soit la « panacée universelle de la méditation ». A chacun de trouver la pratique qui lui correspond le mieux... il n’en manque pas sur le marché du bien-être !

Certains lecteurs ont cru que le sujet du mon livre était justement ce marché du bien-être, et que je voulais essentiellement dénoncer l’élitisme du mouvement de la Pleine conscience. Dans le système néolibéral que nous connaissons actuellement, il est « logique » que même des pratiques de bien-être et de santé deviennent des marchandises. Nos relations, nos émotions, nos sentiments le sont également. La sociologue Eva Illouz a très bien décrit ce phénomène dans ses livres « Happycratie » et « Les marchandises émotionnelles ». Bien sûr que je critique ce marché du bien-être, mais là n’est pas l’essentiel du message.

La Pleine conscience est une pratique bouddhiste, elle est issue du « Vipassana », une méditation bouddhiste. La méditation Vipassana a été adaptée aux demandes occidentales par un scientifique américain John Kabat-Zinn (le beau-fils de Howard Zinn, l’auteur de « Une histoire populaire des États-Unis »). C’était bien vu de sa part, et bienvenu pour beaucoup de personnes en souffrance. Toutefois, la « Mindfulness » n’est pas laïque, elle est directement liée à l’institution bouddhiste. Or le bouddhisme est une religion et, au même titre que les autres religions, il a une longue histoire, une histoire très chahutée, habitée de maîtres, poètes, écrivains, philosophes, théologiens de grande qualité, mais une histoire qui est aussi marquée par des rivalités entre écoles, sectes, monastères, guerres de religions.

Une des caractéristiques du bouddhisme est son côté hyper-intellectuel, cela l’a poussé à tisser des liens étroits avec le pouvoir des pays où il s’est installé. Pour faire accepter ses doctrines, il en est venu à se mettre au service de ces pouvoirs et même, à certains endroits comme au Tibet, à prendre le pouvoir. Le Tibet a été dominé par la théocratie bouddhiste pendant un millénaire, une théocratie qui est loin de l’image d’Épinal que nous en avons. Plusieurs études universitaires décortiquent cette histoire tibétaine et n’évite pas sa part peu glorieuse[4], une histoire que j’ai aussi abordée dans un autre ouvrage[5]. 

Quand le bouddhisme est arrivé en Occident, il a fait comme il l’a toujours fait : il s’est lié à la classe dominante. Que ce soit en Europe, en Amérique du Nord ou en Australie, il s’est implanté grâce à l’appui de l’intelligentsia, càd, les scientifiques, philosophes et universitaires de tous bords qui ont soutenu son idéologie. Les industriels, stars de cinémas, de la chanson ou de la TV l’ont aidé financièrement, et finalement, des politiciens l’ont agréé sur leur territoire en le délestant de son histoire millénaire et donc de ses dogmes et de la violence qu’ils ont engendrée.
 
Tu fais une distinction entre l’état de pleine conscience (des mots que tu mets en minuscules), et le mouvement de la Pleine conscience (que tu mets, cette fois, en majuscules). Qu’en est-il ?

Oui, en effet, dans mon livre, je parle du mouvement de la Pleine conscience, pas de l’état de pleine conscience. L’état de pleine conscience est un état que chacun peut acquérir moyennant un certain entraînement, il s’agit d’un état cérébral commun aux êtres humains. Par exemple, quand on est entièrement concentré sur un travail pendant un certain temps et que, tout à coup, le cerveau lâche cette hyper-concentration et se met à gambader tout seul, le regard se perd à l’horizon et on est dans un état de flottement où rien ne se passe, ne se pense ou ne se dit. Notre cerveau émet alors des ondes alpha. C’est très agréable, on a déjà tous expérimenté cet état. Avec une pratique méditative (de quelque type que ce soit), on peut amener le cerveau à émettre des ondes encore plus lentes, des ondes thêta, les mêmes que celles qui caractérisent l’hypnose ou le sommeil paradoxal. L’émission d’ondes alpha ou thêta nous mène vers cet état de « pleine conscience ».

Le mouvement de la Pleine conscience (que j’écris avec une majuscule pour indiquer la différence) est un mouvement qui s’est répandu à la fin du siècle dernier à partir des États-Unis, suite aux protocoles dressés par John Kabat-Zinn sur base de son expérience de la méditation Vipassana et de ses observations cliniques. Dans les années 1980 et 1990, ce mouvement a été assimilé aux groupes New Age préexistants, ainsi qu’aux associations « Free Tibet » et similaires. Il a été rapidement adopté par plusieurs multinationales, principalement celles actives dans l’industrie 4.0 et l’Intelligence artificielle (IA). On retrouve beaucoup de pratiquants de Mindfulness parmi les cadres de Google, Microsoft, Apple, FB, Twitter, etc. A la tête du réseau international de ce mouvement, on trouve maintenant Tim Ryan, sénateur de l’Ohio.
 
Ce mouvement, dis-tu, s’est introduit partout, dans les fauteuils parlementaires, mais aussi dans l’enseignement, de la maternelle à l’université. Tu ne dramatises pas un peu ? Cette pénétration est-elle aussi avancée ?

 Certes, j’ai peut-être une tendance à la dramatisation. Toujours est-il que quand j’apprends que 120 députés britanniques et 250 assistants parlementaires ont suivi une formation de Mindfulness en 2015 dans le cadre de leur travail, il y a de quoi se poser des questions. Suite à cette formation, le parlement britannique a publié un rapport recommandant la pratique de la Mindfulness en entreprises car elle diminue le stress, augmente la concentration, favorise les liens sociaux, facilite la flexibilité, etc. Les entreprises sont enchantées d’avoir des travailleurs qui « fonctionnent mieux », évidemment, c’est tout bénéfice pour les patrons. Même discours au World Economic Forum de Davos qui propose aussi des sessions de méditation pendant sa semaine de travail. Avec quel formateur... ? Matthieu Ricard, l’interprète du dalaï-lama en francophonie. Tous deux sont à l’initiative de l’institut « Mind and Life » directement impliqué dans les recherches neuroscientifiques liées aux pratiques de Pleine conscience. Avec un groupe de neuropsychiatres qui valident l’efficacité des pratiques, ils diffusent la Mindfulness afin, disent-ils, de diminuer le stress qu’engendre le travail et par là d’amener plus de paix dans le monde. On est enchanté de l’apprendre, mais on peut aussi penser qu’il s’agit de soutenir au mieux une industrie florissante, celle de l’IA qui a pris son envol en même temps et sur le même lieu que la Mindfulness, dans la Silicon Valley.

Le mouvement est arrivé en Europe dans le début des années 2000, il s’est répandu comme un tsunami, entre autres grâce au moine vietnamien Thich Nhat Hanh qui a fondé le « Village des Pruniers » dans le Lot, en France. Le village est devenu l’épicentre du mouvement de la Pleine conscience en Europe. La Pleine conscience est aussi présente dans les universités, par exemple, à l’ULB où elle est portée par l’association « Émergence » qui propose un cursus universitaire de formation à la Pleine conscience. A l’école de management de Grenoble, c’est une « chaire de Pleine conscience » qui a été ouverte. En France, l’ex-député britannique, Chris Ruane, parraine un groupe de « Mindfulness initiative », et « l’Association pour la Méditation dans l’Enseignement » a diffusé son programme de Pleine conscience (programme PEACE) dans l’enseignement, de la maternelle à la terminale. Le dalaï-lama s’est fait un plaisir d’adapter la pratique méditative bouddhiste aux plus petits, de l’âge des maternelles et primaires, dans une nouvelle mouvance toute dalaïste, la « Heartfulness ». Sans parler du secteur de la santé : c’est le milieu hospitalier qui fut visé en premier par la Mindfulness, d’abord aux États-Unis puis chez nous. Si on compte avec les applications « Mindfulness » sur smartphone, ce sont maintenant des dizaines de millions de personnes qui pratiquent la Pleine conscience dans le monde. Donc, oui, c’est un mouvement qui a un impact considérable, d’autant plus puissant que la plupart des pratiquants n’ont pas conscience (c’est un comble) qu’ils font partie d’un mouvement qui a partie liée avec les milliardaires de la planète, ceux-là même qui sont les premiers à la détruire.

Je tiens à le répéter ici : ce n’est pas la pratique de la méditation que je critique. Je pense qu’elle est bénéfique tant dans l’enseignement que dans le secteur de la santé et dans le monde du travail. Mais quand on est face à un mouvement de masse, il est important de l’interroger. Ce que j’ai retenu de ma recherche et que j’ai voulu mettre en lumière dans mon livre, c’est la collusion qui s’est créée entre l’institution bouddhiste et les bonzes du néolibéralisme. L’institution bouddhiste profite de l’efficacité de cette pratique et du mieux-être des patients pour mettre en avant son officine et recruter des adeptes, ce qui n’est pas répréhensible si elle ne s’en tenait qu’à ces pratiques de santé. Mais en se liant aux « élites » du capitalisme, l’institution bouddhiste a partie liée avec la macro-économie et la macro-finance. C’est un rapport win-win qui s’est installé entre le bouddhisme occidental et le « beau monde » d’un capitalisme devenu délétère pour la majorité des êtres humains, et même pour la vie sur terre. Je me permets donc de qualifier l’institution bouddhiste de savamment hypocrite. Quand on entend le dalaï-lama soutenir Greta Thunberg dans son plaidoyer pour sauver la planète, alors que ce même dalaï-lama serre les mains de l’extrême droite néonazie, a laissé la NED (cousine germaine de la CIA) financer ses campagnes et touche de grasses « étrennes » de son ami George Soros, pour ne citer que lui, oui, cela me révolte.
 
L’histoire du bouddhisme – en dehors du message du Bouddha, qui reste valable – n’est pas glorieuse. Tu fais le parallèle avec le christianisme qui, malgré le message d’amour des évangiles, a tout de même produit croisades, Inquisition, guerres de religions, etc. Tu peux nous en dire un peu plus ?

Dès qu’il s’est fait connaître chez nous, à l’époque des Lumières, le bouddhisme a été promu par les académiciens les plus prestigieux, puis il a été porté par les archéologues et orientalistes du 19ème siècle. Cette implantation dans les sciences nouvelles a été fort importante pour que le bouddhisme pénètre les milieux intellectuels et les universités, non pas en tant que religion, ce qu’il fut en Asie pendant plus de deux millénaires, mais en tant que philosophie. Cela a initié le lien entre le bouddhisme et les sciences. Ce lien se perpétue aujourd’hui avec, par exemple, des scientifiques bouddhistes qui se sont emparés de certains concepts de la physique quantique pour expliquer ce qu’est la « Réalité ultime » du bouddhisme. D’un autre côté, le bouddhisme tibétain, càd la version tantrique du bouddhisme, a pénétré chez nous grâce à la vague de spiritisme qui a déferlé sur l’Occident au 19ème siècle. Une des grandes figures de ce bouddhisme « magique » est Helena Blavatsky dont l’œuvre a inspiré plusieurs grands intellectuels de l’époque, C.G. Jung et W. Pauli, entre autres.

Le bouddhisme « à l’occidentale » a donc un double héritage : son lien avec les sciences académiciennes et son affinité avec les sciences ésotériques. Ni l’un ni l’autre ne peut revendiquer avoir un quelconque rapport avec les préceptes premiers du bouddhisme, ou du moins ce qu’on pense être ses préceptes premiers, car le Bouddha n’a pas laissé de traces écrites. Les premiers écrits bouddhistes datent de quatre siècles après sa mort, ce qui a laissé suffisamment de temps au message du Bouddha de se transformer.

Le double héritage occidental du bouddhisme l’a aussi éloigné de son histoire asiatique. Je ne pense pas qu’on puisse effacer d’un revers de manche une histoire aussi longue, chahutée et éclatée que celle du bouddhisme en Asie. Les moines zen qui ont débarqué aux États-Unis au début du 20ème siècle ou les lamas tibétains qui sont arrivés chez nous dans les années 1960 et 1970 sont des produits de cette histoire-là et, pour eux, il n’y a nulle raison de ne pas la poursuivre telle qu’ils l’ont connue. Or, comme toutes les religions qui ont des dogmes à défendre et, par là, des biens à préserver, le bouddhisme a été marqué par ses propres scènes d’horreur : tortures, meurtres, sacrifices, rivalités entre écoles, guerres de religions, etc.[6] Si maintenant le « Tibetan Youth Congress », le principal regroupement politique de la communauté tibétaine en exil, appelle ses membres à prendre les armes contre la Chine, ou si le dalaï-lama exhorte « son peuple » à rester une ethnie pure et à ne pas mêler son sang à celui des Chinois, c’est une suite sans surprise d’une histoire qui fut loin d’être pacifique.

Un exemple : au début du second millénaire, à l’époque des Croisades, les maîtres tantriques du Nord de l’Inde ont fui les assauts des musulmans et ont été se réfugier au Tibet. C’est de cette époque que date le tantra de Kalachakra (un texte sacré du tantrisme) élu au 17ème siècle comme référence spirituelle par la lignée des dalaï-lamas. Ce texte s’ouvre sur un chapitre d’une cruauté invraisemblable, de plus, il appelle les « guerriers du Bouddha » à prendre les armes pour défendre la « bonne doctrine ». Si on remet ce tantra dans le contexte de l’époque, on peut comprendre qu’il ait été écrit comme une réaction aux raids musulmans. Mais, au second millénaire, les maîtres tibétains se sont appuyés sur ce tantra pour imposer aux populations un régime de servage que certains historiens nomment même de l’esclavage, un régime plus que moyenâgeux, particulièrement cruel envers les Tibétains, et qui a sévi jusqu’à la moitié du 20ème siècle. Voyez le magnifique témoignage de Tashi Tsering, danseur de la troupe privée du dalaï-lama, qui est passé à travers les tourments du 20ème siècle, du Tibet à l’Inde, puis aux États-Unis, pour finalement revenir en Chine et développer sur sa terre natale un réseau d’écoles primaires, secondaires et techniques.[7]
 
L’image qu’on a du bouddhisme en Occident serait donc naïve ? Et pourquoi parler de « néobouddhisme » ?    

Ah oui, notre image du bouddhisme baigne dans le romantisme, ça ne fait pas de doute ! Cela est dû à son histoire en Occident. Nous avons une vue tronquée de la réalité historique du bouddhisme. C’est comme si on défendait le message d’amour de Jésus en oblitérant les horreurs que cette religion a engendrées. Nous sommes forts à ce jeu-là !

Le terme « néobouddhisme » indique le « bouddhisme à l’occidentale », un bouddhisme qui a été nettoyé de sa longue histoire asiatique, un bouddhisme bien lisse qui est devenu une philosophie de vie, une spiritualité athée, un modèle thérapeutique, etc., bref tout ce dont l’Occident avait besoin et a encore besoin ; un « retour aux sources » aussi puisqu’a existé une volonté de revenir à l’enseignement originel du Bouddha, par exemple, dans « le Bouddhisme du Bouddha », un livre d’Alexandra David-Néel. Mais la grande exploratrice française fut elle aussi un produit de son époque, une époque où le retour aux valeurs ancestrales faisait un pied de nez à la société de consommation. L’adaptation que nous avons faite du dharma (l’enseignement du Bouddha) confirme la « plasticité du bouddhisme » : il se modèle aux demandes et aux besoins d’un pays et d’une époque, quels que soient le pays et l’époque. Ce caractère plastique a aussi fait ses preuves en Asie, par exemple en Chine, où il a fini par s’installer (au bout de 4 siècles d’effort) alors que le mode de pensée de la Chine n’a que peu d’affinités avec le bouddhisme. 

Les bouddhistes occidentaux sont particulièrement naïfs, ou mal informés. Par exemple, l’engouement sans précédent dont jouit le dalaï-lama est un phénomène créé de toutes pièces par une ONG américaine, l’ »International Campaign for Tibet » (ICT). Le leader religieux s’est prêté volontiers à ce jeu politique sans quoi il risquait de perdre ses sponsors du Congrès américain. L’histoire de l’exil tibétain est à réfléchir dans le contexte de la guerre froide, celle qui a duré jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989, année où le dalaï-lama a reçu son prix Nobel de la Paix et année des événements de la place Tian Anmen. Cette histoire n’est pas terminée puisqu’une nouvelle guerre froide se profile entre les États-Unis et la Chine avec la course à l’IA comme fond d’écran. L’ICT a fait beaucoup de petits et est devenue un réseau à échelle internationale. Or dans ce réseau, on retrouve des leaders de la Pleine conscience proches du dalaï-lama. Pour ne citer que quelques noms : l’acteur hollywoodien Richard Gere, le psychiatre Richard Davidson, les neuroscientifiques Singer père et fille, etc. Tous ont un pied dans la Pleine conscience et l’autre pied dans les traces des mouvements « Free Tibet », ils font partie de ce jeu politique entre les États-Unis et la Chine.

Cette collusion entre le mouvement de la Pleine conscience et les bonzes du bouddhisme tibétain en Occident porte un message politique sous-jacent qui est loin d’être anodin : la seule présence du dalaï-lama, de ses défenseurs, des groupes « Free Tibet », etc., auxquels se sont joints les plus grands spécialistes du cerveau nous indique la route à suivre, et ce n’est certainement pas une main tendue vers la Chine. La Chine n’a qu’à bien se tenir, économiquement, elle n’a pas à concurrencer les géants de la Silicon Valley et, idéologiquement, « puisqu’elle est foncièrement matérialiste, elle n’a pas à se mêler de spiritualité », dixit Sofia Strill-Rever, grande amie du dalaï-lama.

À propos de cette question tibétaine jamais résolue, c’est une phrase d’Edward Snowden qui me vient à l’esprit : « Vous ne réalisez pas à quel point il est difficile d’exposer la vérité dans un monde rempli de gens qui ne sont pas conscients de vivre dans le mensonge », et dans le contexte du conflit sino-tibétain qui, en réalité, est une expression de la rivalité entre les États-Unis et la Chine, à la phrase de Snowden, j’ajoute : « surtout à des gens qui pratiquent la pleine conscience » ; non pas qu’ils soient de mauvaise volonté, mais simplement parce que l’histoire du bouddhisme ne leur a pas été racontée.
 
Le mouvement de la Pleine conscience, tu l’appelles le soft power du néobouddhisme. Tu peux expliciter ?

Les adeptes de la Pleine conscience se comptent maintenant par dizaines de millions à travers le monde, ce qui en fait autant de membres potentiels de l’institution bouddhiste, tous étant plus ou moins prêts à adhérer aux mots d’ordre du dalaï-lama ou d’un de ses représentants ou de son éventuel successeur ; or ces derniers adoptent unanimement un discours sinophobe. Il y a donc de plus en plus de gens qui ont un parti pris défavorable à l’encontre de la Chine, alimentant un climat de méfiance et de sinophobie. Cette équation est simplissime, mais elle fonctionne à merveille et la Pleine conscience en est le vecteur idéal, car ce mouvement est soi-disant non politisé, pacifiste, de surcroît il est cautionné par le corps scientifique et médical, et il est de mèche avec le monde néolibéral... que trouver de mieux ?

Mais ce qui est vrai maintenant le fut dès l’entrée du bouddhisme en Occident où il a trouvé chaussure à son pied avec les groupes « New Age » apparus aux États-Unis au début du 20ème siècle. Après guerre, il a accroché ses wagons à la locomotive de la « pensée positive » prêchée par le pasteur Norman Vincent Peale, un des maîtres à penser de Donald Trump. On voit maintenant jusqu’où peut aller « La Puissance de la Pensée positive » (c’est le titre du livre du pasteur), elle a mené des millions d’Américains à voter pour un dangereux psychotique. Dans les années 1960, le bouddhisme s’est inséré avec facilité dans le « package » d’associations de « développement du potentiel humain », de Esalen jusqu’à Findhorn, package duquel ressortent aujourd’hui les cours, stages, formations de « développement personnel », une vague sur laquelle le mouvement de la Pleine conscience surfe avec habilité.

D’un côté, les leaders de la Pleine conscience ne nient pas l’ascendance bouddhiste de la pratique, d’un autre côté, ils se défendent de représenter une quelconque spiritualité ou religion, et ils n’ont surtout rien à voir avec la politique. Cette façade « clean », pour ne pas dire « javelisée », permet de ne pas effaroucher les adeptes potentiels qui se recrutent de plus en plus parmi la gauche bien-pensante des « bio-bobo-écolo ». Car le profil-type des pratiquants de la Pleine conscience est actuellement l’intellectuel de « gauche modérée », qui vote Vert, qui n’a pas trop de problème pour boucler la fin du mois, qui est persuadé d’avoir un bon sens critique mais qui n’a pas le temps d’analyser ce à quoi il adhère et s’en remet à « Libé » ou autres journaux dits « de gauche » mais possédés par de grands lobbys financiers.

 Ces méditants réguliers ou moins réguliers de Mindfulness me demandent d’un air un peu offusqué pour quelle raison je critique leur pratique alors qu’elle est salutaire pour nombre d’entre eux. Je comprends leur agacement, mais à nouveau, ce n’est pas la pratique méditative que je vise dans mon livre, ce sont les enjeux politiques qui se cachent derrière. Le mouvement de la Pleine conscience a pris une envergure internationale en jouissant de la réputation, validée par le corps médical, d’améliorer la santé... alors que dire ? Si je n’avais pas épluché une à une les couches qui protègent le mouvement, comme aurais-je pu faire comprendre qu’il est générateur d’une vague de fond qui se nomme « sinophobie » ? En réalité, l’histoire du bouddhisme à l’occidentale se poursuit à travers ce mouvement tout en restant fidèle à son double visage : celui pacifique et tolérant qui parle aux émotions et séduit facilement l’intéressé, et celui intransigeant et fanatique qui s’imprime malgré nous dans notre inconscient collectif. Tout cela en pleine conscience, bien sûr ! 
 
Source : Investig’Action

»» https://www.investigaction.net/fr/elisabeth-mertens-il-y-a-une-collusi...

Notes :

[1]Martens Elisabeth, « Qui sont les Chinois, Pensées et Paroles de Chine », éd. Max Milo, 2013

[2]http://www.tibetdoc.org/index.php

[3]http://www.chine-ecologie.org/

[1]Voir l’essai d’André Lacroix qui fait une recension de ces ouvrages : « Dharamsalades, les masques tombent », éd. Amalthée, 2019

[2]Martens Elisabeth, « Histoire du bouddhisme tibétain, la compassion des puissants », éd. L’Harmattan, 2007

[3]Voir par exemple les études de M.V. Goldstein, tibétologue américain, ou les ouvrages récents d’Albert Ettinger, historien luxembourgeois : « Batailles tibétaines » et « Tibet, paradis perdu ? » aux éd. Zambon et traductions aux CIP

[4]M. V. Goldstein, W. Siebenschuh, Tashi Tsering, « Mon combat pour un Tibet moderne », éd. Golias, 2010


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