Et si on parlait du Ministère du Co-développement ? par Lucile Daumas.








Mai 2007.


La création du Ministère « de l’immigration, de l’intégration, de
l’identité nationale et du co-développement » a déjà fait couler
beaucoup d’encre et suscité la réprobation de tous ceux qui, à juste
titre, sont inquiets de l’amalgame qui s’opère par l’association des
termes « immigration », « intégration » et « identité nationale »,
suggérant que la dite identité et au-delà l’idée même de nation pourrait
être mise en danger par l’immigration.

En revanche, la notion de co-développement, qui apparaît de prime abord
comme bien plus généreuse, n’a suscité jusqu’à aujourd’hui que fort peu
de commentaires. Il y a pourtant fort à dire sur cette notion, car
derrière un vocable qui renvoie à l’idée de développement commun, voire
harmonieux, se cache, dans les projets gouvernementaux, des projets et
une réalité bien moins altruiste et beaucoup plus sordide de main-mise
sur les économies des travailleurs migrants.


Des transferts de fonds des migrants...

220 milliards de dollars US : tel est, selon la Banque Mondiale, le
montant des transferts de fonds des migrants vers leurs pays d’origine
en 2006 [1]. Voilà une masse financière (plus de deux fois le montant de
l’Aide publique au développement- APD) d’autant plus intéressante
qu’elle est stable et peu sensible à la conjoncture. Mais d’une part
elle emprunte souvent des canaux informels et échappe de ce fait aux
règles et profits générés par les transactions financières
internationales, d’autre part elle constitue une source de revenus pour
les catégories les plus pauvres des pays pauvres, leur parvenant
pratiquement sans intermédiaires et sont affectée le plus souvent à la
consommation courante.

Les banques nationales ont depuis plusieurs décennies compris quel
gisement de profit il y avait là et proposé -parfois en toute illégalité [2]- toute une gamme de produits et de services afin de capter les
transferts des migrants. Les grands argentiers de la Finance mondiale
ont réagi un peu plus tard. C’est en 2003 seulement que la Banque
Mondiale et DFID (Department for International Development - GB) ont
crée une agence internationale des transferts des migrants, chargée
d’assurer les statistiques et évaluation, d’étudier les impacts et de
coordonner des programmes intégrant cette question. Mise à l’ordre du
jour du G8 de Sea Island en 2004, la question des transferts de fonds
des migrants a donné lieu à la mise en place d’un groupe de travail
(IWGIRS) comprenant le FMI, la Banque Mondiale, l’OCDE et la BCE.


... au co-développement.

C’est dans ce contexte que la notion -plus ancienne- de co-développement
a été mise en avant. Pour ceux qui mettraient sous ce terme l’idée d’une
distribution équitable des richesses entre Nord et Sud, d’un
développement non agressif de chacune des régions, respectueux du
développement de l’autre, qu’ils se détrompent.

Voici deux définitions proposées parle Ministère français des Affaires
étrangères :

On entend par « co-développement » toute action de développement dans
laquelle s’implique un migrant, quelque soit la nature et les modalités
de cette implication.

Ou encore Action favorisant la contribution des migrants dans le
développement de leur pays d’origine . [3]

Il s’agit donc de faire financer par les migrants eux-mêmes le
développement de leur pays d’origine. Ainsi non seulement les pays
industrialisés et dominants exploitent dans des conditions de précarité
et de discriminations évidentes la main d’ouvre immigrée, non seulement
elle rejette tous les travailleurs potentiels qui ne lui sont
immédiatement utiles, mais voilà que ce sont ces mêmes migrants, exclus,
rejetés, exploités, précarisés et renvoyés dès la fin de leurs contrats
de travail, qui devraient dégager une épargne suffisante pour investir
dans leur pays, financer les infrastructures, créer de l’emploi au
village (ce village qu’ils ont quitté faute de travail) afin de freiner
l’arrivée de nouveaux migrants.

Que l’on en juge :

Les projets portés par les migrants dans le cadre du co-développement
s’orientent aujourd’hui principalement vers trois axes :

- la promotion de l’investissement productif

- l’aide aux initiatives visant au développement local

- la mobilisation des compétences des diasporas.

La promotion de l’investissement productif recouvre également les moyens
de sécuriser les dispositifs de transferts de l’épargne et la recherche
d’outils permettant un accès plus aisé au crédit pour les micro-sociétés
issues du secteur informel. [4]


Capter les flux financiers

Le premier objectif est donc de capter ce flux financier au profit des
établissements financiers (organismes de transferts de fonds, banques,
bourses). C’est ainsi que des organismes tels que Western Union ou
Moneygram, en échange d’une réelle rapidité des transferts (un jeu
d’enfant à l’ère des ordinateurs et d’Internet, on ne comprend pas
pourquoi les Postes ne sauraient en faire autant !), pratiquant des taux
d’usure dignes d’un Shylock, se sont installés non seulement dans toutes
les grandes villes occidentales, mais aussi, profitant le plus souvent
de réseaux publics préexistant tels que ceux de la Poste ou des
téléphones, dans les villages les plus reculés de tous les pays du
tiers-monde, et jusque sur les routes des migrations clandestines. De
même, l’on peut voir sur les grandes avenues menant aux portes de Paris
vers les banlieues à forte population immigrée, les vitrines des banques
de leurs pays d’origine proposant toutes sortes de produits bancaires,
prêts et produits d’épargne. C’est ainsi qu’aujourd’hui en Espagne la
Banque populaire marocaine en association avec la Caixa (Catalogne) sont
parvenues à drainer près de 70% des transferts des immigrés marocains
résidant sur le territoire espagnol.


Orienter leur utilisation

Une fois opéré ce détournement des économies des migrants à leur profit,
les banques vont avoir la possibilité d’orienter l’utilisation de ces
fonds. D’une utilisation traditionnellement tournée vers la consommation
de produits essentiellement locaux, les banques vont jouer un rôle actif
pour convaincre les migrants que leur argent peut être plus utile dans
d’autres projets, en particulier tous ceux qui concernent l’équipement
collectif de proximité et certains secteurs de service. Et elles vont
alors proposer des conseillers en matière d’investissement (on peut se
demander ce qu’ils connaissent de l’investissement dans les douars
reculés du Haut-Atlas par exemple) et des mécanismes d’accès au crédit.
Les pouvoirs publics appuient ces processus et multiplient les sommets,
rencontres, conférences et séminaires qui sont autant d’occasions de
vanter le co-développement.

Ainsi, les recommandations qui ont émané de la Conférence sur les
financements innovants du développement qui s’est tenue à Paris du 28
février au 1er mars 2006 [5], concernent la mise en place de mécanismes
facilitant l’accès au crédit, de co-financement et d’aides logistiques
ou techniques, ainsi que l’aide au retour- véritable obsession de nos dirigeants depuis des décennies - et l’association des organismes de micro-crédits à la mise en place de ces micro-projets. ONG et associations sont sollicitées pour canaliser ces
transferts, orienter les projets et légitimer ce processus proprement
scandaleux qui consiste à financer l’aide au développement par l’épargne
des migrants tout en contrôlant les flux et les attributions.


Quel modèle de développement ?

Les pouvoirs publics récupèrent ainsi l’expérience de quelques migrants,
qui, de manière individuelle ou au sein d’associations, ont choisi en
toute liberté d’utiliser leur argent pour permettre à leur village
d’origine d’accéder à certains équipements de base qui auraient
normalement dû être financés par ces mêmes pouvoirs publics (routes,
accès à l’eau potable ou à l’électricité par exemple). Ce faisant, ils
continuent de se désengager de leur responsabilité d’Etat qui consiste à 
assurer, en échange de l’impôt, l’accès des citoyens aux services
publics. De cette façon, l’Etat n’est plus redevable de rien, puisque ce
sont alors les villageois eux-mêmes qui vont, avec l’aide de leurs
enfants partis travailler à l’étranger, trouver les solutions et les
palliatifs à l’incurie de l’Etat. Cela a plusieurs avantages :

- cela permet de continuer à compresser les finances publiques, déjà 
fortement réduites par des années d’ajustement structurel et de
consignes d’austérité budgétaire de la Banque mondiale et du FMI.

- cela permet de privatiser une partie de la dette, puisque ce sont ces
mêmes migrants qui vont s’endetter pour garantir à leurs familles les
services normalement dus par les Etats

- cela permet de ne pas avoir à remettre en cause les choix économiques
qui ont abouti à l’incapacité des Etats de satisfaire les besoins de
base de leurs citoyens.

Au lieu de faire le bilan du processus d’ouverture d’économies fragiles à 
une concurrence déséquilibrée, impitoyable et déloyale dans le cadre du
« libre-échange », au lieu de mettre en cause les conditions
inadmissibles dans lesquelles s’est opéré le surendettement des Etats du
Sud, au lieu d’évaluer les résultats de la politique du tout pour
l’exportation et de la privatisation des secteurs et services publics,
on prétend que le développement peut se faire à coup de micro-projets,
financés par des micro-crédits. Comme l’écrit Denis Comanne « miser à 
fond sur la carte du micro-crédit empêche une véritable remise en cause
des plans d’ajustement structurel :
à quoi sert-il de chercher des
solutions collectives quand il est prouvé que des individus (combien ?)
peuvent s’en sortir. » [6].

On voit là comment le co-développement, présenté comme « solution
innovante » ne constitue en fait qu’un moyen de perpétuer et d’aggraver
le fossé existant entre pays développés et pays en voie de
non-développement. Aux pays riches les grands projets, les travaux
d’infrastructure, les multinationales, le rachat des entreprises
publiques du tiers-monde et de leurs « droits » de pollution. Pour les
pays pauvres, « mini-moche et lilliput » [7], comme dirait Jacques
Dutronc. Ils sont renvoyés à leur pauvreté et condamnés à la
micro-entreprise et au micro-projet. Même plus besoin de politique
globale, ce sont les individus eux-mêmes qui seront les acteurs de leur
micro/mini/nano développement. Mais même pour cela, ils devront payer
leur dîme au système bancaire qui se pose en intermédiaire indispensable
et prendre l’avis des experts (en bricolage et système D ?!) qui
dicteront à ces braves gens ce qui est bien pour eux !


Quelle figure de l’immigré ?

On voit là combien l’immigré se trouve pris dans un faisceau
d’injonctions et de tensions incompatibles duquel il aurait bien de la
chance de sortir indemne.

L’immigré aujourd’hui, c’est d’abord celui dont on ne veut pas, devant
lequel on dresse des murs, des barrières, des barbelés afin qu’il ne
pénètre pas dans l’espace « civilisé ». C’est celui qui meurt dans les
eaux du détroit de Gibraltar, au large des Canaries ou sur les grillages
entourant Ceuta et Melilla. C’est celui contre lequel on dresse les
politiques de lutte contre l’immigration.

L’immigré, c’est aussi celui qui est déjà là , dont on n’a pas su se
protéger, qui a même fait venir sa famille. Mis à l’écart dans des
quartiers-ghettos, pointé du doigt et contrôlé plus souvent qu’à son
tour dans les couloirs de métro, il reste immigré de génération en
génération, toujours renvoyé à ses origines, mais malgré tout sommé de
s’intégrer. Cette injonction d’intégration [8], ressassée jusqu’à la
nausée dans les discours officiels et officieux, somme l’immigré de
devenir français (mais ça se mérite ), de laisser au vestiaire sa
culture, ses coutumes, sa religion et d’aimer le pays qui l’exploite,
l’exclut, le discrimine.

La version Sarkozy de l’injonction à l’intégration s’accompagne, ne
l’oublions pas, d’une deuxième proposition : « Intègre-toi ou tire-toi ».
Mais dans le même temps, l’immigré est irrémédiablement ramené vers ses
origines. Et il le sera de plus en plus en plus, puisque la nouvelle
politique migratoire (on voudrait bien ne pas en faire venir, mais c’est
hélas indispensable pour l’économie), c’est l’immigration tournante, à 
durée déterminée : on te presse, on t’exploite et puis hop dehors,
laisse la place au suivant.

Cette impossibilité de l’intégration est valable jusque dans les plus
hautes sphères, du moins lorsque l’immigré vient de l’extérieur du monde
judéo-chrétien : même le mieux acculturé, le mieux assimilé, reste
toujours « le bougnoule » de service, fut-il nommé Secrétaire d’Etat ou
Préfet.

Dans le cas du co-développement, l’immigré, sommé de s’intégrer est
également renvoyé vers ses racines, tenu pour responsable de sa famille,
de son douar, de son village, de son quartier et du développement de son
pays, développement par ailleurs entravé par les politiques imposées par
le pays qui l’accueille aux citoyens de son pays d’origine, avec la
complicité de ses dirigeants.

«  Le co-développement ne concerne pas seulement les migrants qui
souhaitent rentrer au pays pour y réaliser un projet de réinsertion,
mais autant et même bien davantage, ceux qui, durablement établis en
Europe, souhaitent néanmoins faire bénéficier leur pays d’origine de
leurs compétences et savoir-faire, ainsi que de leurs capacités
d’investissement. » dit le texte du rapport d’un atelier organisé par le
Conseil de l’Europe [9]. Et si on en faisait bénéficier la Hongrie ?

Lucile Daumas, Attac Maroc


- Source : ATTAC info, juin 2007 www.france.attac.org




« Emigration illégale » : une notion à bannir, par Claire Rodier.

Musée du Quai Branly : « Ainsi nos oeuvres d’ art ont droit de cité là où nous sommes, dans l’ ensemble, interdits de séjour », par Aminata Traoré.

La politique migratoire du ministre de l’Intérieur viole les principes de la République, par Olivier Le Cour Grandmaison.






[1Ces montants sont en croissance rapide, puisqu’en 2002, ils étaient
de 80 milliards de dollars et en 2004 de 126 milliards.

[2Ainsi la Banque Populaire Marocaine non reconnue en France a utilisé,
selon l’hebdomadaire marocain Le Journal, dans son numéro du mois
d’avril 2007, les canaux de l’Ambassade du Maroc à Paris, pour capter
les transferts des migrants marocains installés en France.

[4Ibid

[5C’est Jacques Chirac qui en a prononcé le discours d’ouverture, dans
les salons de l’Elysée.

[6Denise Comanne, Quelle vision du développement pour les féministes,
Les autres voix de la planète, 3° trim. 2005.

[7Dans Mini, mini, mini, Jacques Dutronc, 1966. « . Mini-moche et
lilliput,. Il est minuit docteur Schweitzer. »

[8Décrite avec justesse par Abdellali Hajjat, Immigration postcoloniale
et mémoire ; L’harmattan, 2005.

[9Réunion d’expert sur Migration et co-développement, Atelier « 
Migrants : acteurs et partenaires du développement ici et là -bas »
organisé par la Direction des Affaires sociales (DGOOO) et le Centre
Nord Sud du Conseil de l’Europe, Lisbonne , 23-24 avril 2004.


COMMENTAIRES  

02/07/2007 11:16 par Anonyme

Bonjour,

Je pense que ça vaudrait le coup, comme suite logique à cet article, de publier le récit suivant de Vincent Munié, administrateur de Survie, qui démontre tout le cynisme de la politique de l’immigration appliquée dans les consulats français :

"50 Euro
(Aide Publique au développement)

- Bujumbura, Burundi, février 2007 -
Francine s’est dépêchée ce matin. Il lui a fallu se lever tôt, marcher jusqu’à la « gare du nord », cette place de Kamenge où se regroupent les vélos taxis, en trouver un avec un porte-bagages pas trop assassin, et enfin subir les cahots du bitume défoncé pendant les 30 minutes de trajet vers le centre de la ville.
Mais elle était à l’heure devant l’ambassade de France, elle, comme les autres.
A sept heures trente du matin, ils sont déjà une quarantaine à faire la queue devant la porte et le filtre du consulat. Les traits sont tendus, personne ne parle. Ce n’est pourtant pas là une conséquence de l’horaire, car pour tous ici, aujourd’hui, à cette heure, l’enjeu est crucial : obtenir un visa. Trois matinées par semaine, le consulat est ouvert au public, qui y dépose une première fois passeport et dossier de demande, pour revenir dix jours plus tard récupérer le tout, gratifié ou non du précieux sésame.
Cette fois, Francine vient retirer son passeport. Il y a plus d’une semaine, elle avait déjà patienté deux heures trente au même endroit avant de gagner enfin le filtre de sécurité et de pénétrer dans 4 petits mètres carrés de terre de France, le bureau du consul à l’ambassade. Là , une secrétaire impolie, sans lui accorder le moindre regard, avait brutalement saisi son dossier, cette chemise verte méticuleusement refermée sur tous ces espoirs. Au moins Francine était bien sûr qu’il n’y manquait aucune pièce. Elle avait lu et relu dix fois la note du consulat « relative à la délivrance d’un visa de tourisme », s’était appliquée à remplir chaque case de sa plus belle écriture - en commençant par acheter un stylo-bille en état de marche - avait bien recompté les photocopies, et surtout surveillé jour et nuit son bien, désormais le plus précieux : l’attestation d’accueil envoyé par un ami Français. Mais cette méticulosité, à la hauteur de l’importance de la démarche pour la jeune femme, n’avait pas impressionné la secrétaire qui avait quasiment arraché les élastiques de la chemise pour en arracher les formulaires, les compter et les inspecter rapidement avant de les biffer d’un coup de stylo rapide. Le temps de vérifier le passeport, de compter la somme d’euro et la fonctionnaire de l’ambassade indiquait la sortie à Francine en lui disant « Vous pouvez sortir, ça me paraît complet. Revenez dans dix jours. »
Dix jours. Dix nuits d’angoisse pour elle et son petit garçon Juma. Il a quatre ans, et n’a encore jamais vu son papa, exilé en France. Et c’est là le problème central de Francine. Car pour être éclatée, leur famille n’est en pas moins encore unie.
Mais, peu importe son affaire, tout comme les objectifs des quarante autres Burundais qui attendent autour d’elle leur tour au consulat. Peu importe qu’ils soient chacun motivés par un impératif absolu, de regroupement familial, d’étude à poursuivre, de soins médicaux… par la nécessité vitale, de quitter ce si beau pays, maudit par le sort : le leur.
Peu importe donc, qu’un jour Moussa son mari soit parti en France par la grâce d’un visa miraculeusement obtenu par l’intermédiaire d’une connaissance. Pour lui, il s’agissait de sauver sa famille, d’échapper à cette infernale spirale de la pauvreté absolue, la pire, celle qui ne laisse à un adulte que l’ennui pour penser à ce qu’il n’aura jamais ainsi qu’une litanie d’autres problèmes tels que la maladie, la violence de tous les jours, la guerre. A cela, il n’y a qu’une issue : se glisser dans les interstices de l’économie pour tenter de gagner un petit copeau, de rapiner une petite somme, capable de nourrir sa famille le jour suivant. Seulement, les interstices en question sont trop petits pour le nombre de prétendants, car ici personne n’est épargné. C’est comme si un pays avait entièrement basculé dans la clochardisation. Dans ces conditions, la perspective d’avoir un enfant, pour heureuse qu’elle soit, est aussi une angoisse supplémentaire. Alors, il va de soi que le départ vers une autre région devient un rêve. Car enfin, même pauvre en Europe, l’on vit beaucoup mieux qu’à Kinama, Cibitoke ou Kaniosha, les immenses « suburbs » de Bujumbura. Donc, Moussa avait quitté Francine en 2003.
Maintenant, lui ne songeait plus qu’à la retrouver et découvrir enfin son enfant, et elle, à regrouper sa famille en sécurité…
Mais peu importe tout cela…
Là -bas, devant la file d’attente, le guichet a ouvert. Francine n’est plus qu’une noire au milieu d’autres noirs. Elles croisent le regard, les cris de colère de ceux qui ressortent sans avoir obtenu le visa. Ce sera bientôt son tour. Son coeur se met à battre très fort. Trois ans qu’elle attend ce moment.
Le filtre. Sans ménagement, un vigile puis un gendarme Français la palpent, lui font vider son sac, d’où s’échappe la photo de Moussa. Ici personne ne lui accorde la moindre prévenance, elle n’est qu’une Burundaise de plus à attendre son visa. Au-dessus des deux chaises de la salle d’attente trône le portrait de Jacques Chirac. Dans son cadre de verdure, son regard ne s’attarde pas sur celui qui regarde la photo, il va bien plus loin. Au-delà de l’horizon, vers un pays lointain, où l’on dit que les hommes naissent libres et égaux. C’est la France, Francine est encore rassuré, après tout le président a -t-il l’air d’un brave homme. C’est son tour . Elle rentre dans le petit bureau. La même secrétaire que l’autre jour lève à peine la tête. « Francine Nkurukiza ? » La jeune Burundaise sourit timidement. La secrétaire cherche rapidement dans une liasse de dossier tenu chacun par un élastique noir. Elle en dégage un, vérifie le nom et lui tend.
« Voilà , vous pouvez sortir. » Francine se lève et bredouille : « J’ai mon visa ? »
L’autre répond non de la tête. Francine s’effondre : « Pourquoi ? mon dossier est complet ! »
La secrétaire semble s’énerver : « Ecoutez, je n’ai rien à vous dire, sortez. »
Devant l’ambassade, ils restent encore une dizaine à espérer encore pouvoir voyager…
Mais ce jour-là , personne n’obtiendra le droit de rejoindre la France.
Francine rentre chez elle. La voici condamnée à rester au pays. Pour elle, le mot n’est pas trop fort. Ainsi, l’éconduite de la secrétaire consulaire a-t-elle résonnée comme la sentence prononcée par un juge. Certes, elle a un travail. Couturière, dans un petit atelier où elle se rend matin et soir à pied, à huit kilomètres de sa maison. Aujourd’hui il est encore temps d’y aller.
C’est même devenu impératif. Car à l’énorme déception d’apprendre que la France n’accepte pas sa venue, à elle qui a toujours été honnête, gentille et courageuse, s’ajoute un volet économique : ainsi pour se voir refoulée, Francine a dû payer des sommes très importantes. Aux 15 € de timbre OMI de la prise en charge se sont rajoutés les 90 $ U.S. (70 €) de l’assurance du billet d’avion, puis les 50 € de frais à verser au dépôt du dossier à l’ambassade. Ces sommes ne sont pas récupérables. 135 € au total, pour Francine payée 25 €/mois, cela représente cinq mois de salaire. Une somme envolée, comme ça, sans le moindre début d’explication, par la grâce d’une procédure de consulat devant plus à la statistique qu’au facteur humain.
C’est ici qu’il convient d’utiliser le mot approprié : la Honte. Honte d’une France pratiquant jusque devant les plus humbles, la loi du plus fort. En effet, si la politique migratoire d’un pays peut être contestée par ses propres citoyens, surtout quant elle plonge un pays dans une spirale égoïste niant aux malades le droit de se soigner, aux étudiants d’étudier, aux familles de se regrouper, aux adultes de tenter d’échapper à la faim … en venant CHEZ NOUS - qui plus est, à l’opposé du fondement de l’idéal humaniste tricolore, la charte des droits de l’homme - cette politique de l’émigration n’en reste pas moins l’émanation des forces au pouvoir et, en ce sens, chaque citoyen est censé savoir pour qui il vote. La fermeture des frontières, les rafles et expulsions statistiques, les vaines files d’attente aux consulats français, et les détresses afférentes à ces situations sont toutes auréolées du sourire carnassier de Nicolas Sarkozy, qui agit en notre nom à tous, électeurs Français. A défaut d’être clairement affichée, l’odieuse grimace de son intolérance et de son mépris de toute idée généreuse, ne se dissimule plus et ne trompe plus que ceux qui le veule, ceux pour qui la vie n’a pas le même prix suivant le pays de sa naissance.
Il reste pourtant dans l’éviction de Francine et de tous les autres, un élément scandaleux, un geste de petits voyous : un vol.
En effet, si l’on peut dégager la responsabilité du MAE dans l’encaissement de l’assurance du billet d’avion, il n’en demeure pas moins que la France conserve les 50 euro de frais de dossier de Francine. En fait de frais, de quoi s’agit-il ? Impossible de le savoir, puisque en la matière, le principe diplomatique exige de faire évoluer la procédure dans une profonde opacité. Il est cependant très probable que le choix des visas à délivrer - hors instruction spéciale et cooptation - s’opère sur la base de quotas à ne pas dépasser et d’une sélection du profil du voyageur, afin de s’assurer de son non établissement en France. Pourquoi pas ? Mais dans ce cas de figure, l’examen d’un dossier ne peut jamais être très long, surtout en période de disette de visas comme il semble que ce soit le cas en ce début d’année 2007 (pour ne pas torpiller la campagne de N. Sarkozy). En tout cas, il est tout à fait douteux qu’un seul dossier refusé n’ait jamais pu coûter 50€. Pourtant, le matin de l’éviction de Francine, avec 40 refus, le consulat a tout de même engrangé 2000€. A multiplier par les 40 jours d’ouverture de ce consulat à l’année. Si, pour chaque recalé, la somme est énorme, à l’échelle du Burundi elle est vertigineuse : 80 000€, 100 000 $ U.S. ! Ainsi, chaque année, par le seul fait des refus, l’ambassade de France au Burundi ponctionne une pareille somme au troisième pays le plus pauvre du monde.
En notre nom à tous, la France reprend donc discrètement une petite partie de son aide éu développement, mais cette fois en l’arrachant au plus pauvre !
Schizophrénie, ou maladresse ? Les deux à la fois. Mais, quel que soit le mobile, il reste l’acte : en l’occurrence, une pareille pingrerie, aggravée par le contexte et le refus d’envisager la détresse individuelle de chacun des malheureux prétendants au visa est une véritable escroquerie.

Cependant, il est aussi une autre conséquence de ce larcin, celle-ci à la portée universelle. De fait, quant Francine rentre chez elle, elle pleure. Demain, elle parlera par téléphone à Moussa pour lui annoncer la nouvelle, alors ils pleureront tous les deux à 4000 kilomètres de distance. Un jour, son fils apprendra comment d’autres hommes ont pu imposer deux mois de salaire à sa maman pour ne même pas lui accorder une seule explication, pour ne même pas lui dire pourquoi, elle, Francine de Kamenge, à Bujumbura, ne pouvait prétendre à ce droit universel de présenter son fils à son père et d’échapper à la misère… Alors, peu à peu, au fil des années à venir, loin de son père, le fils de Francine se bâtira dans une espèce de défiance de cet autre monde, celui des riches, celui de ceux qui ne leur laisse que le droit d’être volé de deux mois de salaire.
En ce sens, le mépris de l’ambassade de France à Bujumbura pour n’être qu’un détail est aussi une petite pierre dans un grand mur destiné à partager la terre en deux, mais surtout pas les richesses. Sur ce chantier, en notre nom à tous, le gouvernement Français semble tenir à son rôle de maçon.

50 Euro, il n’y a pas de petits profits.

Vincent Munié
Juin 2007"

Cyril Hauchecorne,
administrateur de Survie

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