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Tenir bon à l’ONU, ce carnaval des hypocrites

La révolution est au bout du Ziegler.

Bon. L'idéologie Macron nous étouffe, la pratique de re-destribution de Fillon nous fait vomir, la social démocratie galope derrière le fantôme de Mitterrand. Ça va mal. Heureusement Jean Ziegler, avec son livre "Chemins d'espérance" (qui sont aussi ceux de la liberté), nous ouvre une bonne bouteille d'oxygène.

La Suisse a produit deux choses formidables, un couteau rouge qui sert à tout et aussi Jean Ziegler. Les connaisseurs du multi-lames feront remarquer que Ziegler est également rouge et qu’il sert tout le monde, chez les damnés. C’est exact. Ajoutons qu’il peut aussi piquer et couper, par exemple les oreilles des dictateurs et le cul des biens pensants. Victorinox à lames là où Ziegler a l’âme. Vous avez observé que les idées et les actes rebelles, que les êtres qui disent espérer que le monde change sont aussi rares que l’eau dans la mer d’Aral. Et Ziegler est un des derniers à tenir la barricade. Celle d’une utopie commune à ceux qui ne se résignent pas à la fin de notre espèce qui refusent de n’être plus que des poissons d’aquarium baignés entre deux eaux, celle de la social-démocratie et le bouillon trouble qui pisse de l’immense capital. « Au cœur de ce nouveau travail mémoriel se rencontrent les espérances démesurées que j’ai nourries à l’égard des combats menés au sein des Nations unies, l’analyse de leurs échecs, de leurs victoires éphémères et mon souci d’évaluer la modeste part que j’y ai prise », voilà le sobre résumé du Ziegler par Ziegler. Lui qui, jeune homme a demandé à Guevara de l’introduire à Cuba et qui s’est pris en pleine face cette réponse : « Tu es né ici... alors c’est ici que tu devras combattre le monstre... ».

Dans notre quotidien où l’histoire s’écrit avec le vomi des Zemmour, Finkielkraut, Bruckner, BHL, Houellebecq, Daoud ayant « BFM TV » comme lampe de chevet, Ziegler est le phare du Ténéré, lueur dans le désert. Mon texte virant au ton d’un discours approprié à une remise de médaille, je coupe là mon éloge.

Si je vous engage -à vie- à suivre l’énergumène helvétique c’est que l’occasion nous est donnée par un livre. Car Ziegler, s’il court le monde pour tenter de remplir les ventres creux, s’il tente de détourner les coups, la torture, le silence, appliqués aux misères, écrit aussi des livres. Son dernier, « Chemins d’espérance » nous montre que celui qui a mal aux autres a, la durée d’une mi-temps, accroché son fusil au clou attendant qu’il refroidisse. S’il a encore l’énergie de l’espoir, Jean n’est plus un gamin. Il fallait bien qu’il finisse par acter le bilan de son existence, vécue au cœur d’une chaudière nommée ONU où il est agitateur.

Ce bouquin, écrit dans une encre-amidon qui nous aide à tenir debout, est aussi plein d’espièglerie, parfois Ziegler a l’œil de Lubitsch. Ainsi dans la scène qui ouvre l’ouvrage : elle se déroule un après-midi de 2015 à Genève, sous la coupole de la salle des Droits de l’Homme. Là notre auteur pioche le rire dans le tragique. Voilà que la cheikha du Qatar, des millions de diamants aux doigts et autant aux oreilles, s’en vient révéler à l’assemblée de l’organisation internationale « l’Agenda 2030 »... Le calendrier, le programme qui doit faire évoluer les droits humains ces quinze prochaines années. C’est un Ziegler, étouffé comme au sommet de l’Eiger, qui parvient à dire à son voisin : « Mais pourquoi Ban Ki-moon a-t-il confié cette mission à cette dame ? ». Et le naufragé d’à-côté de répondre « C’est le Qatar qui paie ! ». Et tant pis si, à Doha, un poète a été condamné à mort et des milliers d’ouvriers à une disparition plus lente, au rythme de l’esclavage.

Vous vous demandez comment un homme comme Ziegler peut rester une seconde de plus à faire le poli dans ce carnaval de hypocrites ? Vous avez raison, « Les Chemins de l’espérance » expliquent le paradoxe. Pourquoi celui qui est aussi un grand sociologue reste accroché sur le troisième pont du Titanic : l’ONU est encore utile. C’est même le seul outil capable de mettre un peu de mieux dans la vie de ceux qui attendent la mort comme on attend le bus, avec un aller sans retour. Ziegler décrit la lutte des « guérilleros » de l’ONU, ceux qui comme lui et avec lui luttent pour « le bien universel des peuples », conformément aux statuts de l’organisation.

En face d’eux, via les Etats qui partagent l’analyse de ce noyau rebelle, ces résistants s’opposent à une doctrine résumée par le milliardaire Warren Buffet : « La lutte des classes ça existe, évidemment, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui en est à l’initiative. Et cette guerre, nous sommes en train de la gagner. » Et Ziegler d’analyser : « Les Etats ont été vidés de leur capacité normative et de leur efficacité. Ils se sont fait, en quelques sorte, mettre K.O. par les détenteurs –ceux-là, ultra performants- du capital financier mondialisé ». Inutile de courir loin pour qui est en France, la volonté des métas capitalistes de gouverner la France -et par là une part de l’ONU-, tout cela par le biais d’employés dociles du type Macron ou Fillon, illustre le combat de ce Suisse pas comme les autres.

Selon Ziegler, par leurs programmes de développement, par l’écoute de certaines révoltes, les Nations Unies peuvent freiner ce mouvement d’esclavage sans fers. Où les peuples pauvres se tuent au travail pour financer le développement (ou la dette) des pays riches. Que peut faire l’ONU ? Par exemple organiser les pays du sud dans leur lutte contre les « fonds vautours » qui, sur le marché secondaire achètent des obligations à prix cassé pour, plus tard et avec l’aide de batteries d’avocats et la complaisance de juges, obtenir des Etats qu’ils remboursent ces morceaux de papier au prix fort, des profits qui peuvent atteindre 1600 %, voilà ce que peut tenter l’ONU. Ecouter et aider ces pays « gueux » quand ils appellent au secours. Bien manié le droit international est encore une arme.

Ainsi on peut tenter de bloquer avant qu’il ne nuise un Michael Sheehan qui, par l’exploitation d’une « dette » a mis la Zambie par terre. Peter Grossmann s’étant attaqué à la République Démocratique du Congo, Paul Singer au Pérou et une foultitude de semblables vautours à l’Argentine. Pour le moins, l’ONU peut être une caisse de résonance, un moyen d’information qui aide les Etats à ne pas mourir en silence. Dans cette sauvagerie capitaliste, cette bascule du monde qui fait que les riches sont aussi riches que les Etats, il est vrai que la « privatisation » de la planète ne peut laisser l’ONU sans broncher, sa partie « sud » tout au moins, là où Ziegler compte ses amis. Lui qui, mordicus, reste convaincu, comme Jaurès, que «  La route est bordée de cadavres, mais mène à la justice »...

Pour notre membre du Comité exécutif des droits de l’homme, qui avance sans rétroviseur, l’urgence ne connait pas d’hier. Pourtant son bilan onusien revient forcément sur des pans d’une histoire que l’on croyait vitrifiée, mais que l’écrivain exhume à neuf. Le criminel de guerre Kissinger et d’autres qui, au métronome, massacrent les Palestiniens, apparaissent dans des pages écrites comme les pièces d’un juge.

« Je veux dire mon adhésion totale et sans réserve aux principes fondateurs des Nations unies et à la pratique de solidarité que ses principes entendent concrétiser. Qu’est-ce qui m’incite à adhérer à ces textes ? Je déteste le romantisme en politique. Non, ce qui fonde mon adhésion est de l’ordre de l’eschatologie, telle qu’elle est formulée par les vieux marxistes allemands de l’Ecole de Francfort, Theodor Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse et Walter Benjamin ». Voilà.

Il semble que Ziegler ait encore foi dans la théorie des ailes de papillon : un lépidoptère s’agite au bord du Léman et un tyran reçoit une gifle à l’autre bout du monde. Lire Ziegler vous démontre que vous n’êtes plus seul sur un astre mort et redonne l’énergie du lapin Duracell.

Jacques-Marie BOURGET
« Les Chemins de l’espérance » Jean Ziegler, éditions Le Seuil

COMMENTAIRES  

15/02/2017 22:30 par D. Vanhove

Merci pour ce beau papier à propos d’un Monsieur qui ne ménage pas ses efforts et reste constant dans ses dénonciations ainsi que dans ses luttes pour plus d’égalité dans le monde

je viens justement de recevoir son livre en cadeau et me réjouis d’avance de sa prochaine lecture... tout en sachant que s’il est comme ses précédents que j’ai eu l’occasion de lire, je vais en sortir la tête ébouillantée, comme à chq fois, tant les injustices qu’il décrit sont insoutenables et donnent la rage

16/02/2017 06:37 par François

Ça fiche un peu le bourdon quand même. Les dominants ont organisé une machinerie qu’une vie de militantisme ne suffit pas à ébrecher.
Elle semble même continuer à se renforcer.
J’ai entendu Ziegler chez Mermet il y a déjà sans doute plus de 10 ans.
Rien ne s’est amélioré depuis. On a appris à se rejouir d’avancées ultra marginales et de supporter les pires reculades.

16/02/2017 17:10 par Ellilou

Hier soir Monsieur Ziegler était l’invité de la consternante émission d’Arte "28 Minutes". Comme il a brillé, comme il était grand face aux petits laquais (’comme l’a si bien décrit il y a peu Madame Fanny Ardant au cours de cette même émission...) présents sur le plateau. Sa seule présence valait qu’on les supporte, eux et leurs vacuité, leurs certitudes, pour pouvoir profiter de la (trop rare !) présence de ce grand Monsieur.

17/02/2017 11:23 par triaire

Je vais moi aussi avoir un grand moment de bonheur à lire ce grand monsieur Ziegler que j’ai découvert à 24 ans, il y a donc presque 40 ans, lui qui m’a amenée à comprendre la marche de nos sociétés...J’ai tout lu de lui et je le relis, rien n’a vieilli hélas .Le pillage continue et les prédateurs sont toujours là, aussi arrogants et inhumains .De grands malades .

18/02/2017 16:05 par Raymond MULLER

Excellent article au sujet de la vie, l’oeuvre, et la pensée de Jean Ziegler, citoyen plus altermondialiste que suisse, qui n’a cessé pendant des lustres de contrecarrer les hypocrisies, les mensonges et les contrevérités en matière de démocratie et des droits humains que se sont exposés au sein d’abord de la Commission puis du Conseil des Droits de l’Homme au siège de l’ONU à Genève.

En 1964, lorsqu’Ernesto Guevara, de visite alors à Genève, après que Jean lui aie demandé de l’introduire à Cuba oú le peuple avait pris le pouvoir depuis fin 1958 construisant une Révolution socialiste, le Che lui suggera de rester en Suisse, son pays. Il semble qu’à l’époque Jean ne se souvenait pas que le Che était argentin.

J’espère avoir bientôt l’occasion de lire son dernier bouquin.

21/02/2017 20:05 par Laurent

J’ai lu avec passion Jean Ziegler dans ma jeunesse. C’était pour moi un grand Monsieur.
Et puis je l’ai écouté, adulte, comme par exemple ici :

https://www.rts.ch/play/tv/infrarouge/video/syrie-notre-honte-?id=8086696

Cet homme est devenu pour moi l’incarnation soit de l’hypocrisie, du manipulateur, voix bien pensante pour le peuple des grands salons de l’élite du monde où il est toujours fort bien reçu et appointé, soit incarnation, comble, de l’idiot utile.
Il est probablement de ces deux tendances à la fois, jouant l’idiot par manipulation et manque d’envergure (cf sa crainte que l’on se souvienne trop de sa période kadhafiste) ... et s’y perdant.

Triste de découvrir derrière un héros de jeunesse un tel ectoplasme.
Il me fait honte.

Laurent

22/02/2017 10:36 par JM Bourget

Vous avez bien sûr le droit de dire, d’écrire ou de chanter tout cela, et même plus, et même pire. Le mieux dans ce cas est de ne pas se cacher derrière un prénom. C’est ça le courage et la transparence.
JM BOURGET

22/02/2017 15:24 par D. Vanhove

@jm bourget : le souci que l’on rencontre avec bcp d’internautes est (me semble-t-il) qu’ils attendent TOUT des gens qui ont qq notoriété, et qu’aucune erreur ne leur est pardonnée... faudrait que chq conscience qui s’autorise à parler, écrire ou animer un débat soit d’une stature prophétique et ait ttes les solutions en mains... n’est-ce pas-là le terrain propice à l’installation d’un dictateur qui aurait le don d’annoncer qu’il a ttes les clés à tous les problèmes... et que d’aucuns suivraient alors, aveuglément...?
ou alors, ceux-là préfèrent donc que personne ne dise ni ne dénonce rien, comme ça au moins, on ne pourra rien leur reprocher en cas d’erreur.. sauf p-ê de ne rien dire... bref, c’est un peu le serpent qui se mord la queue...

je pense pour ma part que si J. Ziegler n’était pas aussi seul dans les enceintes d’organisations aussi gigantesques et complexes que l’ONU les choses auraient ss doute un peu plus de chance de changer... et qu’il vaut mieux avoir des gens de sa trempe que d’autres planqués derrière leur statut de hauts fonctionnaires qui ne veulent surtout pas faire de vagues, des fois qu’elles leur feraient boire la tasse...

22/02/2017 15:57 par macno

@Laurent
Très bien d’avoir passé ce lien sur une émission suisse sur la Syrie cela permet au téléspectateur de la France-donneuse-de-leçon de juger si elle a ce style d’émission aussi honnête dans la besace de son PAF mis à part quelques rares fois dans C dans l’air, à voir donc :
https://www.rts.ch/play/tv/infrarouge/video/syrie-notre-honte-?id=8086696
Vous dites :
« Cet homme [Jean Ziegler] est devenu pour moi l’incarnation soit de l’hypocrisie, du manipulateur, voix bien pensante pour le peuple des grands salons de l’élite du monde où il est toujours fort bien reçu et appointé, soit incarnation, comble, de l’idiot utile.
Il est probablement de ces deux tendances à la fois, jouant l’idiot par manipulation et manque d’envergure »
(Ouf, tout ça ?)
Non, je l’ai bien observé et tout le temps que son interlocuteur et opposant l’interpellait, Jean Ziegler aussi bizarre que ça puisse paraître, et bien il l’écoutait, si !
Il faut donc cesser d’être :
« Triste de découvrir derrière un héros de jeunesse un tel ectoplasme », ni surtout d’avoir "honte" (et en plus, plus grave, de refiler ses doutes aux autres !).
Jean Ziegler est un homme honnête, dans l’erreur concernant la Syrie, certes, mais il est certainement très loin d’être le seul...

24/02/2017 11:34 par Laurent

Il ne faut pas s’attendre à des compliments lorsque l’on égratigne une sommité aussi consensuelle qu’un Jean Ziegler, dissident d’état*. D’autre par il est nécessaire de lever certains lièvres.
Le cas Ziegler m’est revenu à la mémoire lors du conflit Lybien. Tant sa position que ses dénis maladroits et lâches m’ont stupéfaits en raison des souvenirs positifs que ses livres m’avaient laissés dans ma jeunesse naïve.
J’ai alors appris que le personnage était une huile des grands salons et compris aussi que ses retournements de veste et ses comportements de girouette lui permettaient de subsister dans un milieu duquel ses positions, si elles avaient été tout à fait sincères, auraient dû depuis longtemps l’éjecter (Il ne suffit pas pour être conséquent avec soi-même de susurrer à l’oreille de son voisin de table à propos des bijoux de la princesse qui règle la note)
Il n’a pas fallu à Naomi Klein prendre de nombreuses fois la parole dans l’hémicycle de l’ONU pour comprendre qu’elle n’y serait plus jamais invitée…

Ce n’est donc pas seulement avec la Syrie que Monsieur Ziegler se trompe, comme bien d’autres, mais c’était également le cas avec la Lybie.
Il me fait penser à Amnesty International, dont je suis membre depuis toujours, prônant l’intervention en Lybie, et relayant pour cela de toute son autorité de fausses informations, puis un peu plus tard, indignée récoltant sans complexe des fonds et organisant des campagnes pour l’accueil des réfugiés… sans aucunement s’interroger sur sa responsabilité quant aux causes de ces effets.

Finalement, oui, je suis d’accord avec l’article ci dessus, Jean Ziegler a bien du couteau suisse. Pratique, à emmener partout avec soi, pas cher et servant à tout et aussi n’importe quoi, il est le parfait objet consensuel. J’accorde aussi à l’auteur que Monsieur Ziegler a bien quelque chose de ce gentil lapin blanc, et de sa pile Duracell. Il dure, il dure, il dure encore, à frapper joliment dans les institutions sur son joli petit tambour. Reste à savoir à quoi il sert vraiment, et surtout à qui en définitive ?

* Je vous invite à lire ce commentaire sur Jean Ziegler de Slobodan Despot. Si je ne partage pas vraiment, me semble-t-il, son orientation politique, j’apprécie par contre beaucoup certaines de ses analyses, sa finesse, sa perspicacité et la qualité de son écriture.

http://despotica.blogspot.be/2011/09/le-couteau-par-le-manche.html

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