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La vérité politique est amère

A la fin des années quatre-vingts, au moment où l’Algérie s’engageait progressivement dans un processus de démocratisation, les relations franco-algériennes se sont considérablement réchauffées, comme en témoigne la photo où François Mitterrand et le président Chadli s’entretiennent à Tipasa en mars 1989. A partir de 1990 et surtout 1991, les relations avec l’Algérie prennent une autre tournure, ce pays entrant alors dans une période de guerre civile.... Je retiens dans ma mémoire ce que ma mère me disait : « Tel ce bouffon, ce clown, ce guignol de Polichinelle, les orateurs politiques semblent mentir, user professionnellement de la langue de bois, fabriquer des phrases qui travestissent les réalités, pour séduire le chef en l’escroquant. Refusant d’être de grands naïfs déresponsabilisés, la majorité des Algériens fouine sans cesse dans son histoire de libération pour décrypter le vrai visage derrière le masque politique. »

Le titre de ce texte me fait penser aux paroles de Florence Fourez : « Les politiques préfèrent la communication et ses règles de travestissement au discours informatif et argumenté. Les lecteurs, très souvent, refusent de jouer les marionnettes. L’image d’un Polichinelle indépendant du roi leur convient ».

Malheureusement, ce tableau s’accroche chez nous. Je ne prétends pas détenir la vérité, mais je sais que la sincérité dans la parole est essentielle pour mon pays, pour sa démocratie et sa sécurité. Je vous informe à ma manière et je commence ce texte par une information un peu bizarre qui rend compte de l’Algérie d’aujourd’hui : « A la fin des années quatre-vingts, au moment où l’Algérie s’engageait progressivement dans un processus de démocratisation, les relations franco-algériennes se sont considérablement réchauffées, comme en témoigne la photo où François Mitterrand et le président Chadli s’entretiennent à Tipasa en mars 1989. A partir de 1990 et surtout 1991, les relations avec l’Algérie prennent une autre tournure, ce pays entrant alors dans une période de guerre civile ».

Je continue par une question très simple : est-ce que nos politiciens ont une hauteur de vue et une vision de respect pour ceux qui sont morts pour que l’Algérie soit libre et indépendante ? Non, puisque les fronts des dirigeants politiques ne reflètent plus le Front de libération nationale. Cette idée est bien dite par Honoré de Balzac dans son œuvre La Maison du chat-qui-pelote. « Son front, ridé par une contrariété violente, avait quelque chose de fatal. Le front n’est-il pas ce qui se trouve de plus prophétique en l’homme ? » L’homme de la rue n’est pas naïf. Il sait de quel front je parle.

Après trente ans, je ne reconnais plus ma chère patrie. Nous sommes en août 1984 au quartier « in  ». L’année 1984 était une année relativement calme et sans attentats terroristes en France. Par contraste, l’Algérie était un eldorado calme et paisible. A cette époque, certains responsables du FLN fréquentaient ce lieu. Ils couraient les ruelles étroites de ce beau quartier derrière les petites Françaises qui embellissaient cet endroit par leur éclat. Avec leur vision politique très courte, ils n’ont jamais pensé que les échos des attentats en France peuvent se répercuter sur notre pays.

Je suis attablé en terrasse au café Le Départ, à quelques mètres de la bouche de métro Saint-Michel. Je prends un café expresso. A côté de moi se tient un Français pas comme les autres. Il m’adresse la parole. Etes-vous algérien ? Je lui réponds calmement par un oui. Il se présente. Je m’appelle Dr Yves et j’habite en face. J’aimerais bien faire votre connaissance. Nous avons discuté pendant un bon bout de temps. Avant de nous séparer, il m’invite le week-end pour dîner chez lui. Ce Français était politiquement très cultivé. Il était ami du président de l’Ecole nationale supérieure des mines de Paris (Mines Paris Tech) à l’époque. Il m’a fait faire la connaissance de cet homme de science. Le Dr Yves connaissait presque tous les Français qui étaient dans le « Who’s who » en France.

Je ne voulais pas être seul, j’ai emmené un témoin. Le week-end, je me présente chez lui accompagné de mon ami, un haut fonctionnaire de l’OMS. Il est 19 heures et le soleil éclairait son petit appartement. L’appartement était décoré à l’algérienne. Des tapis du type Laghouat et des ustensiles en cuivre de type Tlemcen ou Constantine. Il nous dit : « Vous êtes chez vous puisque le décor vous est familier ». Cet appartement était un coin de rencontre. Chez lui, nous avons rencontré le directeur des transports de Bouira ou Blida et d’autres jeunes Algériens en mode vestimentaire islamiste qui naviguaient entre Paris et Alger.

Ce Français venait souvent en Algérie. Il connaissait mon pays mieux que moi. D’après ses dires, il est resté plus de 8 mois en Algérie. Il était invité par des familles algériennes. Il a visité toute l’Algérie sans passer une nuit à l’hôtel. Il était hébergé par des Algériens. Les Algériens ne sont pas bien expérimentés dans le business du tourisme. L’hospitalité algérienne, la bonté et l’innocence de l’Algérien sont la source de nos problèmes. Il a fait le tour de l’Algérie. D’Annaba à Tlemcen. D’Alger à Tamanrasset. Son album photos comptait plus de mille photos prises en Algérie.

A travers la discussion, j’ai compris que ce Français avait une mission bien précise en Algérie. Il prévoyait un soulèvement en Algérie en 1988. Il appelait ce soulèvement « une explosion sociale ». Les photos de son album appuyaient ses paroles. Son but était d’écrire un livre sur l’Algérie. Je lui ai dit en toute clarté : « Ecrire un livre sur l’Algérie est une bonne action quand l’intention est sincère. Ce que vous dites n’est pas la réalité algérienne. Vos idées sont obsolètes et elles sont le résultat de 132 ans de colonialisme sauvage. Vous vous êtes rendu en Algérie et vous avez fait ce que vos services ont voulu ». En 1984, aucun Algérien ne pensait au soulèvement. Je suppose que les années rouges en Algérie sont le résultat direct les attentats qui ont secoué la France. Pour résoudre ses problèmes de sécurité, Mitterrand a enfoncé l’Algérie dans une guerre civile.

Je le dis sans mâcher mes mots : « La France est la source de tous nos maux. La France est le mal qui ravage notre pays et l’Afrique toute entière. C’est la France qui a fait de l’Algérie des révolutionnaires un bled de malfaiteurs ». Tout le monde sait que le papillon qui bouge ses ailes à Paris cause la tempête à Alger. Pour expliquer cette idée, je continue ce texte par quelques faits historiques en France entre 1982 et 1986. Durant ces quatre années, l’Algérie était un pays paisible mais la France ne l’était pas. Elle était secouée par une série d’attentats terroristes. En quatre ans, le bilan des attentats en France est très lourd, 30 morts et plus de 500 blessés dans 15 attentats à peu près.

Pour mettre le lecteur dans cette période de terrorisme en France, je cite quelques attentats. Le 29 mars 1982, une bombe explose dans le train TEE « le Capitole » reliant Paris à Toulouse, tuant 5 personnes et faisant 27 blessés. Trois semaines après, le 22 avril 1982, une voiture piégée explose devant le siège du magazine Al Watan Al Arabi, rue Marbeuf à Paris, laissant un mort et 63 blessés. Le 31 décembre 1983, deux attentats à la gare Saint-Charles de Marseille et dans le TGV Marseille-Paris font 5 morts et 45 blessés. Le 3 février 1986, une explosion détruit totalement le rez-de-chaussée de la galerie marchande de l’hôtel Claridge, sur les Champs-Elysées (un mort). Le 4 février 1986 une explosion au sous-sol de la librairie Gibert-Jeune, place Saint-Michel laisse 5 personnes gravement blessées. Deux jours après, le 5 février 1986, une nouvelle explosion détruit le magasin Fnac-Sport du Forum des Halles (22 blessés,).

Pour bien comprendre le travail en profondeur du docteur Yves et ses résultats, je laisse le lecteur lire les pensées d’un jeune étudiant. Après avoir terminé son mystère en sciences politiques à Paris, il a choisi d’émigrer au Canada. Voici comment il raconta son aventure durant ses vacances en Algérie cet hiver. Je dis, comme Rodrigue de Corneille, « je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ».

Je ne suis pas vraiment du genre à écrire, mais là, j’ai décidé de le faire pour me vider un peu le cœur et partager avec vous ce qui m’est arrivé lors de mon séjour à Alger. Bien que l’Algérie donne l’impression de se développer, j’ai eu à constater malheureusement une dégradation accentuée dans la mentalité et les comportements des gens. Nous sommes devenus, en fait, un peuple corrompu. Le sac de lait et le sac poubelle perturbent la politique algérienne et le quotidien du citoyen. Le sac de lait contient un litre d’eau des barrages mélangé à 100 grammes de lait en poudre importé de France ou de Hollande. Peut-on dire que nous avons une industrie du lait ? Mieux vaut vendre les 100 grammes de lait sec directement au citoyen ; il ferait le mélange chez lui. Il choisira la bonne eau et sera surement très satisfait. Le sac poubelle contient nos déchets. Il se trouve partout. Nous sommes incapables de le gérer. Entre ces deux sacs, nous avons vendu nos âmes pour de l’argent, et cela s’est répercuté sur notre vie sociale. L’Algérien est à vendre. Son prix ? Quelques dizaines de dinars ou quelques grammes de drogue.

Les filles, en Algérie, sont devenues tellement bêtes que le plus important pour elles, c’est de trouver un mec avec une belle voiture et beaucoup d’argent. Finis les critères d’éducation, de niveau d’instruction. Elles ne se soucient plus de ça ! A Alger on ne les appelle plus, comme au bon vieux temps, « b’ante familial » (filles de bonne famille), désormais c’est « bene l’Ibiza ou Leon ». La fille des belles voitures. Les mecs ont compris le jeu et ils y trouvent leur compte face à des dirigeants, en panne d’idées et attachés à leurs méthodes de bricolage : ouvrir le portefeuille (chkara) et arroser tout le monde avec l’argent de la rente pétrolière, Ansej, Angem, CNAC et j’en passe, tout le monde y trouve son compte.

Donc, nous sommes devenus un peuple corrompu. Pas seulement : indiscipliné aussi. Pour vous dire, je me suis blessé au foot, le 18 décembre dernier, on m’a emmené à l’hôpital de Ben Aknoun pour des soins. Je peux vous dire que j’étais très surpris par la propreté et la beauté de l’hôpital, malheureusement choqué par l’incivisme des gens, c’était fou ! Aucun respect, même pour les personnes âgées, personne ne respectait son tour, la bagarre, l’anarchie totale. C’est vrai que tout le monde n’est pas parfait, j’en conviens. Mais, bon sang, il y a un minimum quand même.

Ce cas n’est pas isolé, je peux vous en citer un autre pareil, voire plus grave celui-là, qui illustre bien le couple corruption-indiscipline. Cela s’est passé le 4 janvier dernier, je rentrais de Blida vers Alger, j’étais sur l’autoroute à 100 km/h et puis soudain, dans un cortège de mariage « un voyou », dans une belle voiture (certainement achetée via un crédit Ansej) s’amusait à faire un jeu de dérapage, et puis à un moment donné, il s’est arrêté en plein milieu de l’autoroute, nous bloquant le passage, mettant sa vie ainsi que la nôtre en danger. Moi, comme « un bon Algérien », j’ai pris sa plaque d’immatriculation en photo et je l’ai dépassé pour le dénoncer au prochain barrage de police. Barrage de police sur la Côte (non loin du rond-point la Concorde à Bir Mourad Raïs). Ces derniers, très coopératifs, arrêtèrent tout le monde pour un contrôle mais, les pauvres, ce qu’ils ne savaient pas et moi non plus d’ailleurs, c’est qu’au cortège il y avait que des voyous « laâraya » comme on dit dans le jargon algérois, et le pire, tous avec des armes blanches. Ils sont descendus de leur voitures et ils ont semé la pagaille au barrage ! Les policiers, ne pouvant rien faire face à ces énergumènes, ont lâché prise et libéré tout le monde... Dieu merci, rien ne m’est arrivé. Malheureusement, j’ai vu la vraie image de l’Algérie. La question qu’on peut se poser tous à présent est de savoir à qui est la faute. Le gouvernement ? Le peuple ?

En fait, si on essaie d’analyser la situation, on se retrouve face au paradoxe de l’œuf et de la poule. En réalité nous sommes tous responsables et ce qui se passe en Algérie est très grave, un signal à prendre au sérieux. Nous vivons aujourd’hui dans « une anarchie organisée » où tout est « normal ». Normal,avec un R roulé ! Et justement c’est à cause de ce « normal » que nous sommes là aujourd’hui. Je ne suis pas là pour noircir le tableau, mais croyez-moi c’est la vérité, ça fait mal et c’est très dur à accepter... Je serai très heureux si quelqu’un me contredisait car j’ai peur en pensant à cette vérité. Mon séjour n’est pas encore fini et, entre temps, Dieu sait ce qui va se passer encore. El Mawlid Ennabaoui est proche, voilà une occasion pour un autre sujet de bavardage. D’ici là...

Ce jeune homme ne connait ni la révolution ni les années de la dignité algérienne. Il est né à Alger quand la France était noyée dans une marée de terrorisme. Je dis bien une France noyée dans le terrorisme. Il avait à peine deux ans en 1988. Sa jeunesse était une hallucination passagère dans le terrorisme chez nous. Il a vécu les dix premières années de sa vie sous le régime Bouteflika, dans l’attente d’un espoir, avant de choisir l’exil pour des études à Paris durant le troisième quinquennat. Je peux dire que ce jeune est un spécimen du produit d’une Algérie agitée.

Dans le monde du sérieux, tout jeu politique repose sur une armature solide. Le manque de sérieux chez nous veut que la politique algérienne se joue sur une structure née de l’improvisation. Le prévu et le planifié à long terme n’existent pas chez nous. La politique actuelle ne donnera jamais aux jeunes une bonne formation qui les laisserait indépendants de toute assistance matérielle. On distribue des aides sous forme d’argent. Des aides improvisées, mal gérées et mal contrôlées. Ces aides sont nuisibles pour nos jeunes qui cherchent un emploi stable et durable. Elles alimentent la corruption et l’inaction dans le monde du travail. Ce sont nos crèches, nos écoles, nos universités, nos collèges et nos casernes qui rendent honneur et dignité au peuple. Ce sont les gens qui habitent ces lieux, leur quotidien, leurs jours, leurs vies qui donnent l’image de la bonne gouvernance et du bien-être de notre société. C’est bien dommage, mon pays n’est plus la Mecque des révolutionnaires.

Ne pouvant plus accepter la réalité décrite par ce jeune homme. J’ai fait une fugue dans mon passé pour voyager dans ma jeunesse. Comme tous les jeunes de ma génération, je savais que mon pays fascinait Mandela, Che Guevara et Kennedy. Aujourd’hui, je ne reconnais plus mon beau pays. Je ne reconnais plus l’Algérie de la grande Révolution, la patrie des hommes libres, cette Algérie qui a longtemps été une lanterne pour de nombreux révolutionnaires dans le monde des dominés et des opprimés. Le pays de l’Emir Abdelkader, de Cheikh Ahaddad, de Ben M’hidi et Zabana. Celui d’Ali la Pointe, Djamila Bouhired, Lalla Fatma, Moufdi Zakaria et Didouche Mourad.

Je ne reconnais plus mon pays dans un monde mal conçu. Je ne reconnais plus sa grandeur, sa majesté, sa sincérité et son honneur. Les tripes des politiciens incompétents et corrompus ont remplacé les organes d’honneur, de fierté et de raisonnement chez les Algériens. La politique du sac poubelle et du sac de lait a transformé l’Algérie des braves en un lieu de mépris de soi-même. Tout est tombé à l’eau. Je ne reconnais plus l’âme de son peuple, son cœur ou même ses cerveaux.

En conclusion, notre histoire est le seul refuge quand le masque politique se trouve dans un sac de lait ou un sac poubelle. Je le dis avec la force du courage. Je le crie s’il le faut pour que l’Algérie m’entende, qu’elle se lève et ramène de la confiance dans un monde meilleur, sérieux et plus juste. C’est un devoir de dire les choses sans maquillage politique. Je crois aux paroles de ce jeune même si il a fait des études de science politique chez Fafa. Je le crois mais je retiens dans ma mémoire ce que ma mère me disait : « Tel ce bouffon, ce clown, ce guignol de Polichinelle, les orateurs politiques semblent mentir, user professionnellement de la langue de bois, fabriquer des phrases qui travestissent les réalités, pour séduire le chef en l’escroquant. Refusant d’être de grands naïfs déresponsabilisés, la majorité des Algériens fouine sans cesse dans son histoire de libération pour décrypter le vrai visage derrière le masque politique. »

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