Quantcast
RSS SyndicationTwitterFacebookFeedBurnerNetVibes
Rechercher


Le gars dans la rue

Ce n’est seulement aujourd’hui que je viens de comprendre, à quarante ans passés. A ce rythme-là, je commencerai à sortir dans la rue aux alentours de mes quatre-vingt printemps... je crois bien que je finirai décidément jamais de guérir de cette grande maladie invalidante : la naïveté. J’ai pourtant bien commencé à abattre des cloisons, mais l’ouvrage est rude et j’ai même dû commencer à mains nues, sans le moindre outil et parfaitement seule. Alors on se raccroche parfois à de petites choses entendues, vues, lues ici et là. Enfin, surtout ici en fait.

C’est en 2012 que j’ai débarqué. Non, pas en Normandie. Ici. " Ooooh de l’information ! Et même qui vient de pays très lointains dont on entend jamais parler. C’est bizaarre. Serait-ce un mirage ? " Jetant furtivement des coups d’œil inquiets sur mon écran d’ordinateur, je me méfie quand même. Il doit y avoir un piège ou une mauvaise surprise. " Ooooh ! On peut même envoyer soi-même des informations pour en faire profiter tout le monde. Ooooh c’est pas possible ça ! Mais qui fait ça ? Et pourquoi ? "

J’ai quand même fini par poser mon baluchon dans un coin, unique vestige de ma vie passée. En d’autres temps, certains, micro à la main et la mèche gominée, auraient fini par laisser échapper un long soupir. " Aaaah on est bien Tintin... " J’ai pris le temps de scruter, d’observer, d’analyser, avec les moyens du bord. Je n’ai pas toujours été fidèle, mais parfois la vie vous emmène quelque part, contre votre gré, brutalement, du jour au lendemain. Je suis quand même revenue, un peu comme une balle de jokari qui reviendra toujours.

Mais même en bossant dix heures par jour, je ne rattraperais jamais mes lacunes, que dis-je, mon ignorance, mais je me réconforte un peu en me disant que je ne suis pas la seule, que beaucoup d’autres ont compris depuis longtemps avant moi et qu’ils travaillent dans l’ombre pour éclairer notre lanterne et nous guider, on ne sait pas trop où d’ailleurs. Mais on y va quand même.

Ça n’est donc vraiment seulement aujourd’hui que je viens de comprendre. Moi aussi j’aurais pu me retrouver dans la rue, comme ce gars-là que je vois trimbaler deux gros sacs crasseux en arpentant les rues de la ville, sans but, sans arrivée. Je ne me réjouis pas particulièrement d’y avoir échapper de justesse. Je constate les faits, c’est tout. J’ai toujours un métro de retard en somme. Tout peut aller si vite en fait. Une rupture, pas de boulot, des fois pas trop de famille et hop ! le tour est joué, si je puis dire.

J’ai bien envie d’aller le voir parfois ce gars dans la rue. Juste comme ça, pour lui dire que ça n’est pas lui le coupable, de continuer à serrer les dents et de ne pas lâcher la rampe. " Allez, tiens bon ! " Que pourrais-je faire d’autre ? Lui filer un billet en lui disant " Bonne journée ! " d’un sourire niais ? ça doit être humiliant de recevoir un billet d’une femme quand tu es un homme tout crasseux dans la rue. D’ailleurs, le type ne fait pas la manche.

Sans doute que je n’aimerais pas davantage qu’un type me file un billet. Enfin ça, ça ne risque pas d’arriver au moins.

- Et si j’commence à te verser la pension alimentaire en 2072 ça irait ?
- Oh oui, comme ça, ça m’aiderait à me payer ma grille de loto à mes 98 ans. ça serait vraiment sympa. Merci.

A la suite d’une prise de bec, avec sa Sainteté Toute puissante l’Adjointe au Maire afférée aux Affaires Scolaires et à la Connerie de l’Humanité, la mairie m’a demandé de lui fournir une attestation sur l’honneur certifiant que je vis "bien" seule, pour que je me décide enfin à payer mes factures. J’avais eu en plus la cuisante insolence de me plaindre que la cantine est absolument imbouffable, les animateurs grossiers et que je trouvais leur système de pré-réservation, pré-paiement et pré-connerie complètement hallucinant de débilité, en des termes un peu plus courtois cependant.

" Je, soussignée Marie Blachère, atteste sur le peu d’honneur qui me reste, que je vis bien seule avec mes enfants, absolument seule, dans le dénuement le plus total et ce, à la suite d’une brutale rupture qui a pulvérisé toute mon existence et en partie celle de mon entourage, ou du moins ce qu’il en reste.

Fait à Epagneul-sur-Seine, le 30 avril 2017

Marie Blachère "

" Ça ira comme ça ? J’aurai ma ristourne sur la facture de la cantine ou bien je dois fournir plus de détails ? Parce que dix ans de mariage, ça ne tiendra pas sur la feuille. "

Je n’aurai finalement pas ma ristourne sur la facture de la cantine, car ils n’auront finalement pas leur attestation sur l’honneur. Je paierai donc plein pot. Merci le monde. Je suis touchée par la grâce.

" J’te préviens, il est hors de question que tu ramènes un homme à la maison. ça s’rait comme si tu ramenais un SDF. " Ah, on ne pourra pas dire que je n’ai satisfait à la lettre les exigences de mon fils alors âgé d’à peine 10 ans, et qui me renvoyait instantanément à mon adolescence en l’espace d’une fraction de seconde. Il y a bien eu deux ou trois petites entorses au règlement, comme ce jour où l’électricien est venu avec son marteau-piqueur pour transpercer le plancher, ou quand le livreur de chez Ooshop a bien voulu me saluer du sourire du plombier en déversant en vrac mes courses sur le sol comme un gougnafier. Il y a eu aussi le facteur qui, incapable d’émettre un son par la bouche, m’avait regardée tout en faisant entrer en force dans la boîte à lettres le livre que j’attendais, et qu’il finira par laisser tomber lamentablement dans une grande flaque d’eau dans ma petite cour. Le gars est reparti ni une ni deux sur sa pétrolette, l’air de rien. Que de souvenirs émus avec la gente masculine ces dernières années.

Plus accueillante, et peut-être un peu plus optimiste, ma fille de 7 ans me donne parfois quelques conseils avisés. " Il faut que tu t’inscrives à la salle de sport, Maman. Comme ça tu trouveras un nouveau mari. " Jetant immédiatement un coup d’œil à ma silhouette empâtée, je sais bien qu’elle a raison mais je n’ai pas tellement envie de remettre le couvert à vrai dire. Et en plus ça coûte trop cher la salle de sport.

" Tu sais comme j’ai été ravie de t’accueillir à la maison avec les enfants. " Me remémorant instantanément tous les clashes dans la cuisine et le salon, je me dis que La Mère Supérieure a définitivement une force de persuasion intérieure bien plus élevée que la mienne. Le Père ne dira rien, lui qui nous a ramené Alzheimer juste avant la retraite. Alors on lui met les Beatles ou Indiana Jones en boucle, comme ça La Mère n’a pas à aller le chercher gambadant dans la rue en chaussettes.

Alors si on récapitule, il ne manque plus que le cancer, les huissiers et les services sociaux, tous échappés de justesse pour l’instant, mais ne tournoyant pas si loin du nid. Comme ça, j’aurai aligné les trois cerises au grand jackpot de la Vie. J’ai d’ailleurs même prévu la chute de l’histoire. J’aimerais mourir de rire. Je n’ai pas encore décidé de l’épitaphe, mais j’ai déjà quelques idées sur la question.

Marie BLACHERE
1974 - 20 . .
Mon Cul Sur La Commode

C’est quand même mieux que " Chialons Tous Ensemble Pour l’Eternité ", non ?

Oui, je me lamente sur mon sort. Il fallait bien que je le fasse quelque part. Car même à 43,70 € la séance de 5 minutes, le psy est encore bien trop pressé de refermer la porte derrière moi et s’en tape royalement le haricot. ça n’est pas que j’aime faire ça. J’ai horreur des pleurnicheurs. Mais je me dévoue, parce que je sais qu’il y en a plein des comme moi, des poissards et des merdeux qui se prennent de grandes baffes, et qui pourtant ne se laisseront pas anéantir. Je les vois dans la rue, dans le bus, dans le train et beaucoup moins dans les magasins. Alors c’est ma petite façon bien à moi de dresser un portrait de notre société et des individus qui la peuplent.

Et sinon... " Allez fouette cocher ! "

Marie Blachère

En Zone de Décompression

Mère fondatrice du concept de presse-réalité

URL de cet article 31833
   
La Machine de guerre américaine
Peter Dale SCOTT
« J’avais dit du précédent livre éblouissant de Peter Dale Scott traitant de ce sujet, (Drugs, Oil and War) "qu’il faisait passer la plupart des explications journalistiques et universitaires concernant nos interventions passées et présentes pour une propagande gouvernementale écrite pour les enfants’. Son dernier ouvrage est encore meilleur. Lisez-le ! » - Daniel ELLSBERG, « l’homme qui fit tomber Nixon », auteur de Secrets : A Memoir of Vietnam and the Pentagone Papers Ce livre stimulant et (...)
Agrandir | voir bibliographie

 

A force de tout voir on finit par tout supporter...
A force de tout supporter on finit par tout tolérer...
A force de tout tolérer on finit par tout accepter...
A force de tout accepter on finit par tout approuver.

Saint Augustin


Reporters Sans Frontières, la liberté de la presse et mon hamster à moi.
Sur le site du magazine états-unien The Nation on trouve l’information suivante : Le 27 juillet 2004, lors de la convention du Parti Démocrate qui se tenait à Boston, les trois principales chaînes de télévision hertziennes des Etats-Unis - ABC, NBC et CBS - n’ont diffusé AUCUNE information sur le déroulement de la convention ce jour-là . Pas une image, pas un seul commentaire sur un événement politique majeur à quelques mois des élections présidentielles aux Etats-Unis. Pour la première fois de (...)
21 
Revolucionarios : "On ne nait pas révolutionnaire... on le devient."
Chères lectrices, cher lecteurs du Grand Soir Nous vous proposons à la diffusion un documentaire intitulé « Revolucionarios ». Durée 57 Min – Version VOSTFR. Ce film, le premier d’une série, c’est la révolution cubaine racontée par celles et ceux, souvent anonymes, qui y ont participé d’une manière ou d’une autre. Des témoignages qui permettront de comprendre la réalité de ce que vivait le peuple cubain avant l’insurrection, de découvrir les raisons de cet engagement dans la lutte et de voir comment chacun (...)
20 
« SIN EMBARGO » - Paroles cubaines sur le blocus (et le reste aussi) - Préambule - 1/13
PREAMBULE « Un microphone ? Hum... » Ca y’est, deux jours à la Havane et je commence à me sentir comme un fucking Chevalier de la Table Ronde à la recherche du Graal. Oui, j’ai besoin d’un microphone, avec une petite prise, pour le brancher là. « Tu veux acheter un microphone ? » Ben oui, à peine arrivé, le mien est tombé en panne, alors j’ai besoin d’un microphone. « Oui, oui, je comprends. Un microphone... ». Je suis dans un centre culturel. Un grand centre culturel. J’ai l’impression de voir des (...)
Vos dons sont vitaux pour soutenir notre combat contre cette attaque ainsi que les autres formes de censures, pour les projets de Wikileaks, l'équipe, les serveurs, et les infrastructures de protection. Nous sommes entièrement soutenus par le grand public.
CLIQUEZ ICI
© Copy Left Le Grand Soir - Diffusion autorisée et même encouragée. Merci de mentionner les sources.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle du Grand Soir

Contacts | Qui sommes-nous ? | Administrateurs : Viktor Dedaj | Maxime Vivas
Le saviez-vous ? Le Grand Soir a vu le jour en 2002.