Le noir, la peau, le poing

Piaf, Simone, Shakira — ou ce que le corps de la femme n'a pas à prouver.

On nous a appris à lire le corps de la femme comme on lit une déposition. Voilé, il témoignerait de sa soumission. Dénudé, il témoignerait de sa liberté. Dans les deux cas, on lui demande la même chose : faire preuve. Prouver, par la surface, ce qui se passe — ou ce qu’on imagine se passer — à l’intérieur. C’est cette demande de preuve qu’il faut d’abord regarder en face, avant de parler de Piaf, de Simone ou de Shakira, parce qu’elle est le fond sur lequel les trois se détachent, chacune à sa manière, chacune sans jamais l’avoir vraiment choisi.
Un homme torse nu ne dit rien. Un homme boutonné jusqu’au col ne dit rien non plus, sinon qu’il fait froid ou qu’il a une réunion. Son corps a le privilège rare de la neutralité — il peut se taire. Le corps féminin, lui, n’a jamais eu ce droit. Couvert ou découvert, il parle malgré lui, on le fait parler, on l’oblige à témoigner d’une conscience qu’on ne lui a jamais laissé la paix de simplement avoir. C’est peut-être là, avant toute question de niqab ou de topless, que loge le sexisme le plus tenace : non pas qu’on juge les femmes plus sévèrement, mais qu’on ait réservé au corps féminin toute une grammaire du jugement que le corps masculin n’a jamais eu à apprendre.
Édith Piaf, ou le corps soustrait
Le noir de Piaf n’est pas une pudeur. C’est une soustraction méthodique. Elle enlève de la scène tout ce qui pourrait faire écran entre sa voix et celui qui l’écoute — les bras serrés, la robe qui ne bouge pas, le visage qu’on laisse à peine se défaire. Le corps devient un seuil transparent : on ne le regarde pas, on le traverse pour aller entendre ce qu’il y a derrière. Et ce qui est derrière s’accumule, chanson après chanson, comme une biographie qu’on continuerait d’écrire en direct — l’amour perdu, la rue, Marcel Cerdan, la mort qui rôde. Piaf n’est jamais un événement isolé. Elle est une expression qui s’épaissit.
Nina Simone, le corps engagé
Simone n’efface pas son corps comme Piaf, et ne l’offre pas comme Shakira. Elle le tient — assise au piano, dos droit, regard qui affronte la salle plutôt qu’il ne la séduit. Ce corps-là n’est ni seuil transparent ni surface spectaculaire : il est une posture, au sens presque militaire du mot. Quand elle chante "Mississippi Goddam", le corps n’accompagne pas le message, il le tient à bout de bras, il en est le poing fermé. Entre l’effacement de Piaf et l’exposition de Shakira, Simone occupe un troisième lieu que ni l’un ni l’autre modèle ne prévoit : celui où le corps ne cherche ni à disparaître ni à plaire, mais à tenir une ligne.
Shakira, ou le corps offert
Le corps de Shakira, lui, ne se soustrait pas — il se donne, entièrement, dans l’instant du mouvement. Chaque prestation rejoue l’événement plutôt qu’elle ne l’approfondit : les hanches, le ventre, la danse héritée d’un geste oriental recyclé par une scène occidentale qui l’applaudit sans toujours savoir d’où il vient. On pourrait croire que ce corps offert est plus proche, plus vrai, plus sincère que le corps caché — que montrer, c’est ne rien devoir cacher. C’est l’inverse qui se produit : le corps entièrement donné au regard devient, paradoxalement, opaque à toute lecture qui ne soit pas sensorielle. Il éblouit, il ne révèle rien. C’est le corps soustrait de Piaf, à l’inverse, qui laisse toute la place à un sens qui déborde le corps lui-même.
Événement, expression, ou ni l’un ni l’autre
Il serait tentant d’arrêter là l’analyse : Piaf et Simone du côté de l’expression, qui s’accumule et fait mémoire ; Shakira du côté de l’événement, qui se rejoue sans laisser de sédiment. Mais poser la question à l’émancipation de la femme sous cette seule alternative — est-ce l’expression d’un moi déjà là, ou l’expérience d’un moi qui se cherche en se traversant — c’est encore accepter que la liberté ait besoin de se manifester quelque part pour exister. Que ce soit dans la robe noire ou dans la peau nue, dans la voix qui s’épanche ou dans le geste qui se répète, on continue d’exiger une preuve, un signe, une scène où la liberté vienne se faire constater.
Or la liberté qui a besoin d’être vue pour être vraie n’est déjà plus tout à fait libre — elle est en dette vis-à-vis d’un regard, elle doit rendre des comptes à celui qui la certifie. Une femme qui s’expose pour prouver qu’elle est libre reste, dans le geste même, soumise à la nécessité de le prouver. Une femme qui se couvre pour prouver sa pudeur reste, de la même manière, otage d’une preuve — simplement inversée. Piaf, Simone et Shakira, chacune magnifique dans son registre, restent toutes trois prises dans ce régime de la preuve : l’une le donne par soustraction, l’autre par posture, la troisième par exposition — mais aucune n’y échappe tout à fait, parce qu’aucune n’a eu, en son temps, le luxe de ne rien devoir montrer.
La liberté comme tautologie
Alors peut-être faut-il, en conclusion, refuser jusqu’à la question elle-même. La liberté n’est pas une expression qu’on donnerait à voir, ni une expérience qu’on traverserait pour la mériter. La liberté est une tautologie : elle est la liberté, sans avoir besoin d’autre chose qu’elle-même pour se constater. Elle ne se prouve pas, elle se médinise — elle se tisse en cercles concentriques autour de son propre centre, par accrétion lente, par seuils successifs, sans plan imposé de l’extérieur, sans avoir jamais à sortir d’elle-même pour se certifier devant un regard qui l’attendrait au tournant, voilée ou nue, sage ou scandaleuse.
Une médinisation autour de la liberté est la liberté. Le jour où le corps d’une femme — celui de Piaf, de Simone, de Shakira, ou celui de n’importe quelle femme croisée dans une rue de Halfaouine ou d’ailleurs — n’aura plus à témoigner de rien, ni par le noir ni par la peau, ce jour-là seulement on pourra dire que la question qu’on a posée au départ n’a enfin plus de sens à poser. Ce sera la preuve — la seule qui vaille — qu’il n’y a plus besoin de preuve.

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