Le temps de la vérité, rien que la vérité (Morning Star)

Paul DONOVAN

Un nouveau film du journaliste d’investigation John Pilger explique pourquoi le travail de dénonciation de WikiLeaks est si important.

Dans La Guerre invisible (The War You Don’t See), Pilger décrit les campagnes de relations publiques destinées à garantir que le public ne puisse jamais connaître les tenants et les aboutissants des guerres. Les journalistes étant complices de ce qui se passe.

Le film débute par des images de civils mitraillés : un massacre épouvantable commis par des soldats étatsuniens en Irak. On passe ensuite à la Première Guerre mondiale, avec un échantillon de scènes macabres. Pilger nous remémore une conversation entre le rédacteur en chef du Manchester Guardian et le Premier ministre Lloyd George qui estimait que « si les gens connaissaient vraiment la vérité sur la guerre en cours, elle cesserait demain matin. Mais ils ne la connaissent pas et ne peuvent pas la connaître. »

Cette mantra a marqué pratiquement tous les gouvernements britanniques durant les guerres menées depuis 1918. La subtilité de ce procédé, nécessaire pour rendre acceptable au public ce qui est inacceptable, est devenue de plus en plus marquée au fil des années grâce à l’emprise toujours plus grande de l’industrie des relations publiques sur le journalisme indépendant. Trop de journalistes ont facilement échangé leur rôle d’inquisiteur pour celui de siphon des vérités officielles.

Un des meilleurs exemples de la manière dont les médias ont bradé leur indépendance est la pratique de l’incorporation (embedding). Quelques 700 reporters furent ainsi incorporés dans les forces étatsuniennes et britanniques lors de l’agression contre l’Irak.

Résultat de ce type de collusion, comme l’a par la suite reconnu l’ancien correspondant de la BBC Rageh Omaar, la chute de Bassora fut annoncée 17 fois avant d’avoir réellement eu lieu. De plus, comme l’avocat Phil Shiner le fit observer, il y avait peu de chances que les grands médias relatent des violations des droits de l’homme par les forces étatsuniennes et britanniques.

Il en fut tout autrement avec les quelques journalistes indépendants qui se rendirent en Irak et en Afghanistan et qui révélèrent des épisodes épouvantables de sauvagerie meurtrière. Les réseaux d’information dominants ne s’y intéressèrent nullement, ne serait-ce que pour équilibrer la nature partiale de leur propre traitement de l’information.

Pilger insiste sur ce problème d’équilibre. Pourquoi les reportages en faveur de l’establishment belliciste sont-ils tellement à sens unique ? Où sont les voix dissidentes ?

On retrouve très clairement ce problème d’équilibre dans les reportages sur Israël. Pilger met sur la sellette la BBC, tout particulièrement lorsque Mark Ragev, principal propagandiste de son pays, [porte parole du Premier ministre, ndt], put s’exprimer tout à loisir au début d’un reportage sans que son intervention fût contrebalancée par d’autres points de vue. Cela signifie que des reportages, comme celui du mitraillage, par des soldats israéliens, de militants qui convoyaient de l’aide pour Gaza il y a quelque mois, sont élaborés quasiment selon le point de vue israélien.

La conception qu’a Tel-Aviv des relations publiques est sans nuances et agressive. Les responsables israéliens rendent la vie tellement difficile à tout journaliste qui essaie, d’une manière ou d’une autre, de montrer un point de vue différent qu’il finit, soit par présenter la ligne officielle, soit par rester à l’écart du problème.

Le professeur Greg Philo, directeur du Centre de recherches sur les médias de Glasgow, explique comment un producteur bien connu lui a récemment confié que les journalistes « attendent avec angoisse un coup de téléphone des Israéliens » après avoir réalisé un reportage sur ce pays.

Dans ce contexte, l’activité de WikiLeaks et des journalistes indépendants devient d’autant plus importante. La vérité difficile à admettre qui ressort de ce film est que le public a été entraîné dans des guerres catastrophiques en Irak et en Afghanistan sans qu’on lui fournisse jamais des faits authentiques sur la situation qui prévalait dans ces pays. Rien, par exemple, sur le nombre toujours croissant des victimes civiles. Alors que, pendant la Première Guerre mondiale, cette proportion était de 10%, elle a atteint 90% dans le conflit irakien.

La manière dont les médias dominants rejettent pratiquement toutes les informations sauf celles qui sont officielles est réellement effrayante.

Il faut souhaiter que les révélations de WikiLeaks et le film de Pilger permettront de déclencher un mouvement vers plus de vérité dans ces domaines, sur ce qui se passe réellement et sur les intérêts personnels pour lesquels ces guerres sont menées.

La priorité des journalistes est de remettre en question les vérités officielles. Trop de journalistes sont disposés à suivre des directives officielles sur les conséquences de telle ou telle crise, qu’il s’agisse de guerres, de crises financières ou du changement climatique.

Il est vital pour le journalisme et la démocratie que des voix indépendantes puissent se faire entendre et que ceux qui nous gouvernent soient tenus pour responsables de leurs actes.

La guerre invisible (The war You Don’t See) sera projetée sur ITV le 14 décembre à 22h35.

Paul Donovan

http://www.morningstaronline.co.uk/index.php/news/content/view/full/98607

Traduction : Bernard Gensane

EN COMPLEMENT : http://www.johnpilger.com/

COMMENTAIRES  

13/12/2010 19:58 par Anonyme

Nous devons évidemment tous supporter WikiLeaks et son fondateur et porte-parole Julian Assange qui, dans cette sale guerre menée dans le monde entier par des États contre la transparence et la franchise, vient d’être arrêté en Grande-Bretagne.
Mais, dans le monde de la politique, les choses ne sont malheureusement jamais aussi innocentes qu’elles n’y paraissent. Selon de nouvelles révélations, avant le dernier « câble gate » Assange auraient conclu avec Israël un accord qui pourrait expliquer pourquoi, d’après le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, les fuites « étaient bonnes pour Israël. »

Quelques commentateurs, en particulier en Turquie et Russie, se demandent pourquoi les centaines de milliers de documents confidentiels divulgués par le site le mois dernier ne contiennent rien qui puisse embarrasser le gouvernement israélien, comme à peu près tous les autres États auxquels se réfèrent les documents.

La réponse semble être un accord secret, conclu entre le « coeur et âme » de Wikileaks, tel que s’est humblement décrit une fois Assange lui-même (1), et des responsables israéliens, qui assurait que tous ces documents seraient « enlevés » avant de le rendu public des autres.

Selon un site Internet arabe de journalisme d’investigation (2), Al-Haqiqa ( la vérité) , Assange a reçu de l’argent de sources israéliennes semi-officielles, et, lors d’un arrangement secret enregistré sur vidéo, leur a promis de ne publier aucun document pouvant nuire à la sécurité ou aux intérêts diplomatiques d’Israël.

Selon les sources de l’article d’Al-Haqiqa, dans les tout derniers mois, devant le « leadership autocratique » et le « manque de transparence » d’Assange, d’anciens volontaires de Wikileaks ont quitté l’organisation.

Lors d’une interview récente accordée au quotidien allemand Die Tageszeitung, l’ancien porte-parole de Wikileaks Daniel Domscheit-Berg a déclaré que lui et d’autres dissidents de Wikileaks s’apprêtent à lancer leur propre tribune de divulgation pour réaliser l’objectif initial de Wikileaks, de partage de fichiers sans limites. (3)

M. Domscheit-Berg, qui est sur le point de publier un livre sur sa vie « à l’intérieur de Wikileaks, » accuse Assange d’agir comme un « roi, » contre la volonté des autres membres, en passant avec des organismes médiatiques des accords qui visent à créer un effet explosif, dont les autres de Wikileaks ne savent pratiquement rien ou rien du tout. (4)

Par ailleurs, les initiés ajoutent que le vif intérêt d’Assange envers les scoops à gros titres signifie que Wikileaks n’est pas en mesure de se « restructurer » pour s’occuper de nouveaux intérêts particuliers. C’est-à -dire que de petites fuites pouvant avoir de l’intérêt pour des gens à un niveau local, sont actuellement négligées par égard aux grosses affaires. (5)

Selon les sources d’Al-Haqiqa, Assange a rencontré des responsables israéliens à Genève plus tôt cette année et a conclu le pacte secret. Le gouvernement d’Israël a semble-t-il en quelque sorte découvert ou s’attendait à ce que soient ébruités un grand nombre de documents concernant les attaques israéliennes au Liban et à Gaza, respectivement en 2006 et 2008-9. Les sources ont ajouté que ces documents, qui provenaient dit-on principalement des ambassades américaines de Tel-Aviv et Beyrouth, auraient été retirés et possiblement détruits par Assange, la seule personne connaissant le mot de passe permettant de les ouvrir.

Effectivement, les documents publiés semblent comporter un « vide », portant sur la période de juillet à septembre 2006, durant laquelle ont eu lieu les 33 jours de guerre au Liban.

Est-il possible que, passant seulement leur temps à « jacasser » sur pratiquement toutes les autres questions moyen-orientales sans intérêt, les diplomates et responsables zuniens ( américains) n’aient échangé aucun commentaire ou information sur cet événement crucial ?

A la suite de la fuite (et même avant), le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a déclaré dans une conférence de presse qu’Israël avait « pris les devants » pour limiter les dommages causés par les fuites, ajoutant qu’« aucun document israélien confidentiel n’a été révélé par Wikileaks. » (6) A la même époque, lors d’une interview pour Time magazine, présentant Netanyahu comme un héros de transparence et d’ouverture, Assange a fait son éloge ! (7)

Selon un autre article (8), un journal libanais de tendance gauche a rencontré deux fois Assange. Lui offrant « une grosse somme d’argent », il a tenté de négocier un marché avec lui pour se procurer des documents relatifs à la guerre de 2006, en particulier le procès-verbal d’une réunion tenue à l’ambassade zunienne de Beyrouth le 24 juillet 2006. Cette réunion est largement considérée comme un « conseil de guerre » entre les parties israéliennes, zuniennes et libanaises qui ont joué un rôle dans la guerre contre le Hezbollah et ses alliés.

Pourtant, les sources confirment que les documents reçus par les journalistes d’Al-Akhbar, concernant chaque jour de 2008 et d’après, ne contiennent rien de valeur. Tout cela ne fait qu’étayer les allégations d’un accord avec Israël.

Pour finir, il pourrait être utile de souligner qu’Assange a pu faire ce qu’il dit avoir fait pour se protéger et assurer la divulgation des documents de manière à dénoncer l’hypocrisie zunienne, dont il se dit obsédé, « aux dépens d’objectifs plus fondamentaux. »

Notes

1) www.wired.com/threatlevel/2010/09/wikileaks-revolt/
(Les notes inédites sur la guerre en Irak ont déclenché une révolte interne chez Wikileaks)

2) www.syriatruth.info/content/view/977/36/
(Selon Daniel Domscheit-Berg, Assange a promis aux Israéliens ne pas publier leurs propres documents)

3) www.taz.de/1/netz/netzpolitik/artikel/1/vom-hacker-zum-popstar/
(A l’origine, Wilileaks voulait mettre autant d’information que possible à la disposition du public ; c’est devenu désormais un très puissant censeur)

4) www.spiegel.de/international/germany/0,1518,732212,00.html
(D’anciens militants de Wikileaks lancent un nouveau site de divulgation)

5) www.spiegel.de/international/germany/0,1518,719619,00.html
(Le porte-parole de Wikileaks démissionne : Seule option pour moi, un départ dans le calme)

6) www.haaretz.com/print-edition/news/netanyahu-wikileaks-revelations-were-good-for-israel-1.327773
(Selon Netanyahu, les révélations de Wikileaks ont été bonnes pour Israël... l’Iran menacerait le monde, comme le confirme le roi Abdallah d’Arabie saoudite... contrairement à ce que prétendent les 60 ans de propagande présentant Israël comme la plus grande menace... Netanyahu a ajouté qu’Israël avait pris les devants pour limiter les dommages causés par les fuites...)

7) www.time.com/time/world/article/0,8599,2034040-2,00.html

8) www.syriatruth.info/content/view/986/36/

Original : www.indybay.org/newsitems/2010/12/07/18665978.php
Traduction copyleft de Pétrus Lombard

(Source : Alterinfo)

13/12/2010 20:24 par V. Dedaj

toutes ces "informations" sur Assange posent deux problèmes :

1-si Assange était "sérieux" c’est exactement le genre de campagne qui serait menée pour le discréditer...

2-cela détourne manifestement l’attention du contenu des câbles.

3-cela présume que Wikileaks (ou le fuiteur) avait accès à plus mais n’a décidé de ne publier que cela.

4-cela détourne l’attention de la campagne menée contre Wikileaks et augure mal de la suite. Si Wikileaks est sérieux, on n’aura pas l’air malins à parler du sexe des anges. Si Wikileaks est un coup monté, notre passivité donnerait un signal et ouvrirait la voie à la censure (ou pire) contre le prochain "donneur d’alerte" sérieux.

Que Wikileaks soit ou non un coup monté, l’important ici et maintenant c’est la répression contre le site et son porte-parole et la tentative de criminaliser les divulgations.

Et si le "coup monté" autour de Wikileaks était de tester notre capacité à tout accepter ? Même les menaces de peine de mort proférées contre un dénonciateur de crimes d’état ?

14/12/2010 01:15 par mathieu

Il serait impératif de revoir vos sources et de bien comprendre que sur vos milliers de câbles diplomatiques, seulement 1344 ont été divulgué.

Les Israéliens ne paient rien pour attendre ne vous en faite pas.

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