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« Les déchirures » de Maxime Vivas

Sous ce titre, Maxime Vivas nous propose un texte ramassé (72 pages) augmenté par une préface de Paul Ariès et une postface de Viktor Dedaj (site Le Grand Soir)..

Pour nous parler des affaires publiques, de répression et d’impunité, de management, de violences et de suicides, l’auteur (éclectique) convoque Jean-Michel Aphatie, Patrick Balkany, Jean-Michel Baylet, Maïté Biraben, les Bonnets rouges, Xavier Broseta (DRH d’air France), Warren Buffet, Jérôme Cahuzac, Charlie Hebdo, Jean-François Copé, Myram El Khomry, Stéphane le Foll, Jean-Paul Galibert, Pierre Gattaz, Bernard Gensane, Claude Guéant, Dom Helder Camara, François Hollande, Michel Husson, Jean Jaurès, Alexandre de Juniac, Etienne de La Boétie, Pierre Laurent, Jean-Yves Le Drian, Le Grand Soir, les Le Pen, Didier Lombard (France Télécom), Emmanuel Macron, Philippe Martinez, Karl Marx, Xavier Mathieu, Jean-Luc Mélenchon, Stéphane Paoli, Plantu, Didier Porte, Agnès Saal, Nicolas Sarkozy, Thomas Thévenoud, Manuel Valls, Thierry Wolton, Zebda...

On compte dans notre pays, trois fois plus de morts par suicides que par accidents de la circulation. On enregistre un suicide d’agriculteur tous les deux jours. Les accidents du travail tuent plus de deux salariés par jour ouvré. Des docteurs Diafoirus prétendent avoir inventé la pipette pour instiller le poison du stress à doses milligrammées. Des cadres sont formés à harceler, brimer, mettre le salarié en situation fautive. Un Français travaille aujourd’hui plus de 6 semaines pour les actionnaires, contre 2 semaines il y a 30 ans.

Quand les salariés d’Air France apprennent que 2 900 emplois seront supprimés, beaucoup ont déjà vu la vidéo d’un colloque où leur Président, Alexandre de Juniac, fait réfléchir des patrons sur l’âge souhaitable pour entrer à l’usine (8, 12, 16 ans ?) et où il provoque leur hilarité (celle de Pierre Gattaz en tête) en révélant qu’au Qatar, les pilotes grévistes seraient en prison.

L’auteur montre qu’il est malvenu de qualifier les salariés d’Air France de « voyous » (Valls) ou de « crétins  » (Macron) : « Inutile de réinventer l’affiche de l’homme au couteau entre les dents. Inutile, comme l’a fait Plantu dans un dessin (Le Monde, 6 octobre 2015), de fustiger l’indifférence d’un pilote (alcoolique) devant un DRH en guenilles, sanglant et amputé, pendu à la queue d’un avion. S’il faut faire de l’humour, on préfèrera celui de Didier Porte : « Avis à tous les DRH de France : Désormais, à chaque nouvelle annonce de plan social, une bite au cirage ! ».

La relative rudesse des travailleurs est coincée entre la violence de l’entreprise qui les pressure et celle des médias et de la Justice qui, solidaires des décideurs, condamnent les répliques hétérodoxes des salariés. Il y a, en effet, trois violences successives (celle des travailleurs est chronologiquement la deuxième) ainsi que l’expliquent deux grandes consciences universelles citées dans le livre.

L’économie de marché est cruelle pour les salariés de Goodyear, Air France, France Télécom, Continental, pour les paysans... Les pouvoirs publics sont souvent des instruments de perpétuation des injustices. Dès lors, il arrive que les gens de peu, les pue-la-sueur, les sans-dents, les obscurs, les sans-grades et même des cadres se rebiffent, ce qui déclenche en retour un concert de protestations effarées de la classe politico-médiatique qui ressent toujours des indignations à géométrie variable.

Lisons (extraits) :

Le DRH d’Air France grièvement blessé à son amour-propre

Le DRH, Xavier Broseta a-t-il été frappé ? Non. Présenta-t-il des ecchymoses ? Non. Un œil au beurre noir ? Non. Une égratignure à faire soigner au mercurochrome ? Pas davantage. Un quelconque traumatisme physique nécessitant un séjour d’une heure à l’hôpital ? Que nenni ! [Tout juste] une blessure à l’amour-propre qui lui vaudra sept jours d’interruption de travail temporaire (excellent pour appuyer une plainte). Sauf que nul ne l’a vu blessé quand il escaladait gaillardement la grille, ni quand il marchait derrière elle avec son acolyte, Pierre Plissonnier, responsable de l’activité long courrier à Air France, ni le lendemain quand, guéri des blessures qu’il n’avait pas reçues, il assista au laïus courroucé de Manuel Valls devant les médias.

Oui, il est physiquement intact quand il franchit la grille pour se soustraire à la bousculade pendant laquelle il a été protégé par des vigiles et des syndicalistes. Lui que les représentants des salariés ont connu plein de suffisance quand il se trouvait en position de force devant des interlocuteurs qui essayaient de sauver leurs emplois, lui, dans son costume sombre, a connu la violence qu’il s’est infligée à lui-même, celle de l’humiliation, l’humiliation de fuir, de ne pas oser faire face, la honte de s’exposer aux photographies et vidéos qui feront le tour de la planète. Il n’a pas couru pour se soustraire aux coups, il n’y en a pas eu et personne ne criait « A mort ! », mais « Démission ! […] La foule n’était pas armée, pas même d’un bâton. Pas un pavé n’a été lancé contre le DRH, pas même un gravillon, ni une tomate trop mûre ou un œuf pourri ».

Valls : « Je suis venu ici à Air France parce qu’Air France est sous le choc et quand Air France est sous le choc, c’est toute la France qui est sous le choc... ».

En vérité, l’élite s’émeut et s’effraie ; le peuple de France se rit

« En dehors des cercles gouvernementaux, des beaux quartiers, des sièges des médias, du MEDEF, du PS, la France rigole. Dans les manifestations, elle brandit des chemises déchirées en guise de pancartes, elle chante « Sans chemise, sans pantalon » de Rika Zaraï et « Tomber la chemise » de Zebda ».

Parce que le ridicule ne tue pas, le DRH d’Air France est sorti indemne de l’aventure. La seule incontestable victime est sa chemise. Elle a vécu. Elle ne jouera plus jamais son rôle. Ses gens de maison ne la reverront plus. Ils devront en faire leur deuil. Elle était la meilleure d’entre les chemises. Son cintre ne l’oubliera jamais. Elle laisse dans le placard à habits un vide éternel. De là où elle est, si elle nous regarde, qu’elle mesure notre chagrin. Qu’elle nous pardonne de ne lui avoir pas assez dit combien on l’aimait et de ne pas avoir su la protéger de la violence exercée par une horde chemisicide.

L’oraison faite, reprenons conscience, relativisons : le 5 octobre 2015, c’est bien une chemise qui a souffert de la colère du peuple. Une chemise, c’est tout. C’est peu.

Des salariés sont cueillis par la police chez eux au saut du lit parce qu’un DRH a été grièvement blessé à son amour-propre. La France échappe de peu à un deuil national pour une chemise déchirée. La classe politico-médiatique impose l’Omerta sur des centaines d’autres chemises, rouges du sang des ouvriers. Goodyear signe des licenciements économiques et criminalise l’action syndicale tandis que les médias enfument les citoyens (deux exemples édifiants en sont donnés où deux journalistes connus avancent deux informations aussi précises que fausses pour réprouver les luttes).

Et Maxime Vivas conclut en posant ces questions : « Faut-il déchirer les chemises des DRH ? Que choisir : chemise ou chômage ? Tissu ou linceul ? ».

On peut recevoir le livre par la poste en le commandant à l’éditeur http://golias-editions.fr/ ou à la librairie de la Renaissance (librairie indépendante qui paie ses impôts en France, à la différence d’Amazon) : http://www.librairie-renaissance.fr/contact.php

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