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Les États-Unis, Cuba et cette chose qu’on appelle démocratie.

Depuis plus d’une décennie, la chose a été proclamée en tellement d’occasions par le président et d’autres leaders politiques, et tellement réitérée par les médias, que la thèse « Cuba est la seule non-démocratie de l’Hémisphère Occidental », n’est aujourd’hui rien moins que sagesse reçue, aux États-Unis.

Examinons-la soigneusement, cette thèse, car elle a des implications très intéressantes.

Pendant la période de la Révolution Cubaine, de 1959 à nos jours, l’Amérique Latine a été le témoin et le théâtre d’un terrible défilé de violations des droits humains - torture systématique, routinière ; légions de personnes « disparues » ; escadrons de la mort salariés par les gouvernements enlevant des individus sélectionnés ; massacres en masse de paysans, d’étudiants et d’autres catégories de personnes abattues de sang-froid. Les pires perpétrateurs de ces actes, pendant tout ou partie de cette période, ont été les gouvernements et les groupements paramilitaires qu’ils entretenaient du Salvador, du Guatémala, du Brésil, de l’Argentine, du Chili, de la Colombie, du Pérou, du Mexique, de l’Uruguay, de Haïti et du Honduras.

Même les pires ennemis de Cuba n’ont pu accuser le gouvernement Castro d’aucune de ces violations, et si on considère par ailleurs l’éducation et la santé publique - ces deux droits garantis par la « Déclaration Universelle des Droits de l’Homme » des Nations Unies et par la « Convention Européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales » - domaines dans lesquels Cuba s’est maintenue avec opiniâtreté au premier rang en Amérique Latine, il apparaîtra que, pendant les 46 ans de sa révolution, Cuba peut se vanter d’avoir battu tous les records de l’Amérique du Sud quant à la protection de ces droits.

Si, en dépit d’un tel palmarès, les États-Unis continuent à insister sur leur « Cuba seule non-démocratie de l’Hémisphère Ouest », nous nous retrouvons devant l’évidence que cette chose appelée « démocratie », telle qu’on la perçoit à la Maison Blanche, pourrait bien n’avoir pas grand-chose en commun, voire rien du tout, avec nos droits les plus chers. A vrai dire, de nombreuses déclarations émanant de la bureaucratie de Washington ne laissent aucun doute sur le fait que, pour elle, « démocratie », au mieux ou au plus, équivaut à des élections et des droits civils. Même le droit au travail, à la nourriture et au logement ne font pas partie de l’équation.

Ainsi, d’une nation qui aurait des hordes de gens affamés, sans toit, malades sans soins, à peine alphabétisés, sans emploi et/ou torturés, dont les êtres chers se feraient kidnapper et « disparaîtraient » ou seraient retrouvés massacrés avec la connivence de l’État, on pourrait dire qu’elle est une démocratie - le sens littéral, en grec, de « gouvernement par le peuple » impliquant que c’est là le mode de vie que le peuple souhaite vraiment - pourvu que tous les deux ou quatre ans, son peuple ait le droit d’aller dans un endroit désigné, mettre une croix à côté de tel ou tel nom d’individu qui lui aura promis de soulager sa misérable condition mais qui ne fera bien entendu rien de tout cela, et pourvu encore qu’il y ait, dans cette société, un minimum de liberté - la quantité de liberté dépendant dans une large mesure du degré de fortune des intéressés - pour qu’il puisse exprimer son opinion sur les puissances de ce monde et sur le fonctionnement de la société en question, sans peur excessive de châtiment et sans même savoir si l’avis exprimé aura une quelconque influence sur l’état réel des choses.

Ce n’est pas par hasard que les États-Unis ont défini la démocratie de cette manière étriquée. Tout au long de la Guerre Froide, l’absence d’élections multipartites "libres et franches » et de libertés civiles ont été ce qui a permis de stigmatiser l’ennemi soviétique et ses satellites. Ces nations, cependant, ont fourni à leurs citoyens, un standard de vie relativement décent au moins en matière d’emploi, de santé, d’éducation, de sécurité sociale, de vacances, etc. Pendant ce temps, beaucoup de pays du Tiers Monde, alliés des États-Unis dans la Guerre Froide - membres de ce que Washington aime à désigner par « Le Monde Libre » — étaient des désastres en matière de droits humains, leurs peuples pouvant tout juste se féliciter de leurs 30 secondes de démocratie formelle par les urnes et d’une certaine tolérance pour les idées divergentes, à condition qu’elles ne s’approchent pas trop des réalités désagréables ou ne menacent pas de se transformer en mouvements d’opposition.

Naturellement, la seule façon de marquer des points dans une propagande de Guerre Froide entre deux camps comme le fut celle-ci, est d’exalter les vertus supposées de votre propre camp et de marquer au fer celui de l’ennemi, supposé ne pas les posséder, en appelant le premier « démocratie » et l’autre « état totalitaire ».

Inutile de dire que des élections libres et des libertés civiles ne sont pas de minces accomplissements, quand elles sont réelles. Des individus sans nombre ont souffert la mort et la torture pour les avoir. Et, en dépit des oeillères de la Guerre Froide, qui limitent aujourd’hui encore la vision qu’ont les États-Unis de cette chose appelée « démocratie », il faudrait amplement rendre hommage à Washington si, en fait, dans le monde d’après la Deuxième Guerre Mondiale, les États-Unis avaient usé de leur position prééminente dans le monde et de leur énorme statut de super-puissance pour répandre ces accomplissements, pour se conduire comme le champion global qui-jamais-ne-flanche d’élections libres, de multipartisme, d’une presse libre, de mouvements ouvriers libres, d’habeas corpus et d’autres icônes de la liberté civile. Le palmarès historique, cependant, pointe dans la direction diamétralement opposée.

Les deux puissances adverses de la Guerre Froide ont montré au monde des faces frauduleuses d’elles-mêmes. La ligne du parti de l’Union Soviétique n’a cessé d’exalter les « guerres de libération » et l’« anti-colonialisme », mais Moscou a fait extrêmement peu pour concrétiser ces nobles causes, n’en déplaise à la propagande américaine. Les Soviétiques tenaient beaucoup à leur image de champions du Tiers Monde, mais ils se sont généralement contentés de regarder en faisant kss kss, tandis que les mouvements et les gouvernements progressistes, en Grèce, au Guatémala, en Guyane Britannique, au Chili, en Indonésie, aux Philippines et ailleurs étaient envoyés au mur, avec la complicité [ active, pour le coup (NdT) ] des États-Unis.

En même temps, les mots « liberté » et « démocratie » roulaient facilement - routinièrement dirais-je - sur les lèvres des leaders américains, tandis que la politique étrangère américaine soutenait toutes les dictatures. De fait, il serait difficile de nommer une seule dictature d’extrême-droite de la seconde moitié du XXe siècle qui n’ait pas été soutenue par les États-Unis — pas simplement soutenue d’ailleurs, mais souvent portée et maintenue au pouvoir contre la volonté de la population.

Comme de nombreuses interventions l’ont démontré, le moteur de la politique étrangère américaine a été alimenté non par une quelconque dévotion à la démocratie, mais par le désir de 1/ rendre le monde entier « sûr » pour ses grandes entreprises transationales ; 2/ à l’intérieur, intensifier la dictature du pouvoir financier et celle du lobby des armes ; 3/ empêcher l’émergence de toute société qui pourrait servir d’exemple de réussite d’une alternative au modèle capitaliste : 4/ étendre son hégémonie économique et politique sur une aussi grande surface de la planètre que possible, ainsi qu’il sied à une « grande puissance » ; et 5/ partir en croisade contre ce que les fauteurs de la Guerre Froide ont identifié - du moins l’ont-ils fait croire à eux-mêmes et au peuple américain - comme une dangereuse et malfaisante Conspiration Communiste Internationale.

Tout au long des cinquante dernières années, en s’efforçant d’établir un monde peuplé de gouvernements compatibles avec ces buts, les États-Unis ont — mis à part un emploi monumental de « paroles verbales » — accordé une priorité proche du néant à cette chose appelée « démocratie ».

William Blum

Auteur de Les guerres scélérates.
www.killinghope.org

traduction CL pour le Grand Soir

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