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Les trotskistes et le Front de gauche

Alors que Philippe Poutou et Nathalie Arthaud sont en très mauvaise posture dans les sondages, le Front de gauche s’appuie sur une réelle dynamique et se pose en alternative au vote libéral. L’isolement du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et de Lutte ouvrière (LO) est difficilement compréhensible. Le point de vue suivant propose de mettre en perspective le rapport d’une certaine tradition trotskiste à la tactique des fronts. Il est issu d’une courte discussion avec un militant de Lutte ouvrière.

Il y a bien longtemps que nous n’avions pas vu les deux mouvances trotskistes françaises créditées d’un score si bas à l’élection présidentielle. Il faut toutefois se méfier, le sort se joue toujours à peu de choses près. Et surtout, ne leur lançons pas la pierre. Admirons plutôt le romantisme lyrique dont témoignent les "irréductibles" de la classe ouvrière - de Neuilly ou d’ailleurs -. N’est-ce pas quelque peu cocasse de constater qu’alors même que le Front de gauche réunissait 120 000 sympathisants et militants à la Bastille, le trotskiste reste quant à lui droit dans ses bottes, toujours là , impassible face à l’histoire et fier de la mission qui lui est dévolue. Le Front de gauche, il ne touche pas à ça. On lui tend la main, il la refuse dignement. Il a toujours quelque chose de plus à ajouter, une fracture à faire saillir.

Bien sûr, la plupart du temps, on n’entend pas grand chose à cette étrange dialectique. Le Front de gauche n’a pas de revendications fondamentalement différentes. Il représente autant une menace pour la droite et l’extrême-droite, qu’il ne met en péril les intérêts égoïstes de François Hollande. Il est sans doute très imparfait, mais il donne de l’espoir à toute une génération. Que Mélenchon soit devenu le "troisième homme" de la campagne, c’est la preuve qu’il se passe quelque chose à la base. Alors comment expliquer l’attitude, disons-le, sectaire, de Lutte ouvrière et de la frange majoritaire du NPA ? Les raisons sont évidemment très diverses, mais il en est une qui mérite, à mon avis, toute notre attention, le dénominateur commun à tous ces militants : une certaine tradition trotskiste.

Il y a quelques jours justement, je discutais avec un militant de Lutte ouvrière en plein racolage sur une place publique. Le camarade, qui a tout mon respect, mettait en avant le discours de façade que l’on tient en ce moment à lutte ouvrière, soit les arguments que l’on jette les premiers au combat : le Front de gauche ne ferait que répéter le programme commun, et s’apprête finalement à participer à un gouvernement PS. Bref, une nouvelle "révolution trahie" en perspective - je n’en dresse pas la liste -. J’avais beau lui rappeler que Jean-Luc Mélenchon était en fait issu de la mouvance trotskiste, cela n’en faisait pas moins à ses yeux un "renégat". Soit, ces arguments ne sont pas particulièrement trotskistes. Mais en creusant bien la discussion, on approche d’analyses plus intéressantes, et le militant en question finit par déclarer : "Nous, à Lutte ouvrière, on ne dit pas aux petits bourgeois qu’on va les aider à conserver leur situation, on leur dit qu’ils ont intérêt à se rallier au prolétariat". Sous-entendu, la "révolution citoyenne" de Mélenchon ne serait pas très prolétarienne. Nous voilà à l’une des questions essentielles du marxisme : comment prendre le pouvoir, et avec qui ? Or il se trouve que les trotskistes, au cours de l’histoire, ont répondu à cette question d’une façon spécifique.

Il faut rappeler tout d’abord que Lénine fut en désaccord avec Trotsky dès 1905. A cette époque, le premier défendait la nécessité d’une phase de transition avant de passer à la révolution socialiste : la "dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie". Concrètement, le prolétariat encore très faible numériquement devait s’allier à la paysannerie russe qui constituait l’essentiel de la bourgeoisie en Russie. Ils auraient un objectif : établir une république, mettre en place des réformes bourgeoies "démocratiques" pour en finir avec l’autocratie. Trotsky affirmait pour sa part qu’une telle alliance n’était pas possible, que le prolétariat s’occuperait très bien de tout cela sans avoir à passer par une phase de transition. C’était là l’essentiel de sa théorie de la "révolution permanente", qu’il continua à défendre bien après la mort de Lénine. A la question donc de l’alliance entre les classes, Trotsky répondait : tous doivent se rallier au pouvoir du prolétariat, à la "dictature du prolétariat". Pas de phase transitoire, pas de compromis. Par la suite, les trotskistes ont condamné bien des "compromis" que passèrent les communistes avec différentes franges de la bourgeoisie ou du mouvement socialiste. A commencer par le Front populaire.

Le parallèle avec le Front de gauche semble évident. Son programme, l’Humain d’abord, ne propose pas de révolution socialiste, c’est un projet de réforme avec une tournure "antilibérale", un brin altermondialiste et keynésien, dans la lignée du "Non" au référendum de 2005. Il ressemble un peu à cette phase "démocratique" que défendait Lénine, ce compromis entre les classes visant à établir une république. Ce n’est pas étrange qu’une étude BVA note que près des 18% des citoyens gagnant entre 2500 et 3500 euros s’apprêtent à voter Mélenchon, de même que 17% de ceux gagnant moins de 1500 euros. Est-ce surprenant que ce compromis historique suscite, une fois de plus, le rejet des courants trotskistes "orthodoxes" ? Evidemment, les comparaisons historiques ont leurs limites. Mais il y a là , très clairement, une nouvelle étape, un pas à faire pour réunir bien des franges de laissés pour compte, de citoyens exaspérés par les injustices, mais qui porte surtout en lui l’espoir de renverser le courant actuel au profit des luttes sociales. Les communistes, quelle que soit la tradition dont ils se réclament, ont très certainement à gagner de construire leur discours sur ce programme partagé et appuyé, comme on l’a vu à la Bastille, sur une forte tradition militante. A ce titre, le soutien que viennent d’apporter au Front de gauche une partie des dirigeants du NPA est une excellente nouvelle, et souligne un peu plus le grotesque de l’isolement des deux partis trotskistes.

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