Libye : le piège

Il fallait s’y attendre : la prise de Tripoli a aiguisé les appétits de l’OTAN envers d’autres pays arabes. Dans les pays arabes, dont l’Algérie, elle a redonné vigueur aux partisans de l’ingérence occidentale. Ayant craint, un moment, l’enlisement de l’OTAN en Libye, ils manifestent d’autant plus leur joie à cet évènement. Ils y voient la confirmation de la justesse de leurs thèses sur "le bien fondé de cette ingérence du moment qu’elle débarrasse la Libye d’un tyran"..

Mais peut-on s’en réjouir. Comment ne pas tenir compte que l’entrée des insurgés à Tripoli s’est faite sous les bombardements de l’OTAN. Rien ne ressemble moins à l’entrée triomphale d’une révolution populaire. Comment ne pas voir que ceux qui applaudissent à l’intervention de l’OTAN applaudissent les forces militaires des mêmes pays qui bombardent et massacrent en Afghanistan et en Irak, qui protègent le colonialisme israélien, et qui soutenaient, il y a quelques mois à peine, les dictatures arabes. Comment ne pas dire que cette joie est mauvaise lorsqu’ils la partagent par exemple avec une personnalité islamophobe et arabophobe comme Bernard Henry Levy qui applaudit aux bombardements sur la Libye comme il l’avait fait pour ceux sur Gaza et le Liban. Il faudra bien un jour nous expliquer ces contradictions, quand elles se seront développées, ce qui est inévitable. Il faudra alors bien se rendre compte que rien n’a été résolu pour la démocratie et la dignité nationale. Et il faudra bien nous dire en quoi tout cela est différent de l’intervention militaire en Irak ou en Afghanistan qui avait été justifiée par exactement les mêmes arguments, la lutte contre la tyrannie et pour la démocratie, et en quoi tout cela n’aboutira pas au même résultat, sous une forme ou une autre : un régime à la Karzaï, corrompu, au service de ses maîtres.

La gêne est d’ailleurs perceptible chez ceux, partis et personnalités politiques, en Algérie et dans d’autres pays arabes, qui se félicitent de la "victoire" des insurgés mais sans dire mot de celle, en fait, de l’OTAN. Qui ne dit mot consent, pourrait-on leur faire remarquer. Mais, il faut reconnaître que la question n’est pas simple. En arriver à cet autisme, ou être amené à faire silence sur cet aspect de la réalité actuelle libyenne, sur un évènement aussi énorme que la première intervention militaire étrangère en Afrique du Nord depuis un demi siècle, est en soi même significatif de la complexité de la situation et de la gravité de la crise qu’a ouverte dans les rangs démocratiques arabes l’intervention occidentale.

Les révolutions tunisienne et égyptienne ont été entourées d’un consensus. C’était l’étape en quelque sorte d’un certain romantisme, propre aux débuts des grands mouvements historiques. Deux révolutions "propres" où les bons et les méchants sont clairement identifiés, où la société, à part une minorité, est apparemment unie. C’est la fête démocratique. Surprises d’abord, les puissances occidentales n’ont pas tardé à opérer un tournant radical en annonçant leur soutien au ’Printemps arabe". Il le fallait pour intervenir, l’influencer, justifier l’ingérence.

L’ingérence étrangère ouvre donc une deuxième étape dans l’histoire en cours de la démocratie arabe. Cette deuxième étape a été ouverte avec la crise libyenne, elle se développe actuellement à travers la situation en Syrie, et aura certainement d’autres développements. La perversité de la politique occidentale actuelle est qu’elle arrivée à construire, notamment par une campagne médiatique de propagande d’une violence intense, un faux dilemme, qui est celui ci : ou le droit d’ingérence et donc la démocratie sous protectorat occidental, où la dictature et la tyrannie. Beaucoup parmi les élites politiques arabes tombent dans le piège. Outre, évidemment, celles d’entre elles traditionnellement liées à l’Occident, cette propagande trouvent un écho chez des forces politiques et sociales plus larges, soient qu’elles ont peu d’influence et de forces dans la société, et ne voient pas donc d’autre solution pour se débarrasser de la dictature que dans une "alliance même avec le diable" , soient qu’elles sont impatientes ou fatiguées par une longue opposition.

Du coup la société désormais se divise sur la question de la démocratie, car il lui est substitué une autre question, celle de l’attitude par rapport à l’intervention étrangère. Les cartes s’en trouvent alors faussées. On croit toujours parler de démocratie mais c’est la question nationale qui ressurgit, et avec elle celle de la souveraineté, celle de l’indépendance du pays, celle de l’unité nationale. Les ex-puissances coloniales reviennent pour proposer de protéger les aspirations démocratiques arabes et ce protectorat réactive alors le protectorat colonial. Ceci explique que du même coup se trouvent relancés des débats qu’on croyait dépassés et qui déchiraient les différentes tendances du mouvement national à la veille des luttes pour l’indépendance : en 1936, l’illusion que la libération allait arriver du Front populaire de la gauche française, en 1942-43, les espoirs mis par Ferhat Abbas dans la Charte atlantique, et plus généralement la position du courant assimilationniste qui attendait le progrès et la civilisation de la France coloniale.

SURREALISTE !

Les cartes sont tellement faussées qu’on assiste à des alliances ou des convergences surprenantes : des "laïcs" qui se retrouvent au sujet de l’ingérence étrangère en Libye sur les mêmes positions que les monarchies du Golfe et les royalistes libyens de Londres ; des courants qui se réclament de l’Islam et s’allient avec les puissances occidentales, donc des pays non musulmans, pour combattre… d’autres musulmans, ou qui prient sur la place de Benghazi sous d’immenses drapeaux français et américains ; des militants islamistes algériens qui ont participé à la flottille de la paix pour Gaza et dont le parti a la même appréciation, sur la situation sur la Libye, que… Bernard Henry Lévy qui qualifiait cette flottille "d’épopée misérable"(journal français "Libération",7 juin 2010 ). Une atmosphère surréaliste !

Certes, il ne faut pas généraliser et les décantations s’opéreront inévitablement qui toucheront tous les courants politiques, sous les coups de boutoir de la réalité. On peut prédire, sans grands risques de se tromper, que les contradictions entre la domination étrangère et les forces populaires libyennes, nationalistes, islamistes ou autres, se manifesteront très vite. Vrais démocrates et faux démocrates, vrais patriotes et faux patriotes, apparaitront alors, mais hélas à partir de grandes souffrances de la Libye, comme en Irak, en Afghanistan ou ailleurs. Mais on peut se demander aussi s’il n’y a pas un point commun à ces convergences, apparemment hétéroclites : l’idée, d’autant plus tenace qu’elle est non dite, et qui ressurgit car elle n’a pas cessé d’exister depuis les indépendances et leurs contradictions, que la domination occidentale, que le colonialisme a un contenu civilisateur. C’est au fond cette idée qui se cache derrière les partisans de l’ingérence, à la raison fallacieuse que la domination occidentale serait bien plus "soft", bien plus civilisée qu’une dictature arabe.

Ces opinions fleurissent actuellement comme avaient fleuri les appels à la "normalisation" des relations avec Israël, dans des journaux algériens et arabes, lorsque le monde arabe traversait une période très difficile, que la domination des Etats Unis paraissait écrasante et que les partisans de "la normalisation" assenaient " que nous ne pouvions être plus royalistes que les Palestiniens et les Egyptiens". Je lisais dernièrement un article où il était expliqué, sur la question de la souveraineté nationale, que cela ne faisait pas de différence, qu’on vive dans un pays dominé par l’étranger ou par "un dictateur comme en Libye". Mais l’auteur de l’article avoue en fait vers où va sa préférence puisqu’il se félicite de l’élimination du pouvoir de Mouammar Kadhafi par l’OTAN. On voit poindre de nouveau le nez de la thèse des "aspects positifs du colonialisme". Autres temps, mais même problématique.
Comme dans le Far West, le président du CNT de Benghazi vient de mettre à prix la tête de Kadhafi. Tristes moeurs. Que n’aurait- on pas entendu des médias occidentaux si c’était Kadhafi qui avait mis à prix la tête des membres du CNT au début des évènements. L’horreur se répète comme pour Saddam en Irak. La nouvelle Rome est sans pitié et veut du sang et des sacrifices humains. Ce "Wanted" trahit et annonce déjà la domination étrangère sur la Libye et son style.

Dans les rues désertes des villes libyennes commencent les règlements de compte et les massacres, mais ces victimes civiles n’intéressent plus Mr Juppé et Mme Clinton.

Djamel LABIDI

Paru dans "Le Quotidien d’Oran" le 4 Septembre 2011

COMMENTAIRES  

05/09/2011 16:07 par lisa

C’est une recolonisation de l’espace arabe, avec d’autres moyens technologiques guerriers et un nouveau chef : Les USA.

Les vieux régimes garants du statut post-colonial doivent étres changés pour une autre reconfiguration del’espace colonial. Le facteur aggravant pour les arabes et les africains, c’est le racialisme hard anglo-saxon dans les guerres (voir le cas des amérindiens, des aborigénes, etc...) différent du comportement de la France, je crois.

Une nouvelle reconfiguration, des guerres, des blocs vont apparaitre, sans doute.

Les peuples sont mal barrés, c’est sur.

05/09/2011 18:40 par lisa

à la raison fallacieuse que la domination occidentale serait bien plus « soft », bien plus civilisée qu’une dictature arabe.

Ah, bon ! Ils n’ont pas vu ce qui se passe à Gantanamo ? Ils n’ont pas vu les photos des torturés d’Abou-Gharib en Irak occupé ou ceux de Bagram en Afghanistan occupé ? A Gaza ?

L’occupation c’est terrifiant à moins d’avoir la mémoire courte et d’oublier les meurtres coloniaux du colonialisme du 19iéme siécle. Ce qui est une insulte à la mémoire de ceux qui ont combattu pour la liberté.

Aurait-ils oublié que c’est les politiques occidentales qui étaient trés amis avec Saddam et les autres ?

05/09/2011 20:10 par 2444bruno

comment sortir de cette spirale ????

05/09/2011 22:00 par Ashanti

Comment sortir de cette impasse ? Que les Occidentaux cessent leurs barbaries qui durent depuis bien trop longtemps. Des peuples guerriers et sans compassion.
Sachez que la Côte d’Ivoire que vous citez peu dans vos articles et réflexions, a servi de test en grandeur nature comme le furent les Héréros (peuple de Namibie), victimes des prémisses du nazisme.

06/09/2011 12:45 par vagabond

Il faut que les peuples soient informés et impliqués, qu’ils se manifestent et montrent leur désaccord avec les bandits qui les représentent ; malheureusement, les paroles dans le vide sur des forums constituent la seule réaction. Conclusion : aucun changement n’est à prévoir, les innocents continueront de payer et nous continuons d’être les complices puisque nous payons de nos poches ces guerres infectes et le train de vie de dirigeants minables.

06/09/2011 13:01 par BOUFRIOUA

Très bon article à la hauteur de l’esprit de Novembre encore vivace en Algérie et en Afrique.

07/09/2011 16:53 par Georges Stanechy

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Piège… Oui. Mais, "révélateur" .

Pour me limiter à la France (mécanismes identiques dans les autres pays européens), voir à « gauche » des politiciens, des intellectuels, « se réjouir » de la chute d’un dictateur en se glorifiant de l’intervention de l’OTAN et des forces armées françaises tout particulièrement, est accablant par son niveau d’hypocrisie et d’irresponsabilité.

Bien sûr, qui ne se réjouirait pas de la chute d’un dictateur ?

Mais, se taire sur les conditions de cette chute dont on découvre au fil des jours, franchissant le mur de la désinformation, le niveau de ravages, d’atrocités, commis par nos armes, nos mensonges, nos "forces spéciales" , et l’argent des caisses vides de nos "Etats surendettés" ?... Régurgiter sans ciller, le même discours que pour la destruction complète de l’Irak, la propagande affirmant qu’il était urgent d’abattre un dictateur ?…

Alors que dans l’un et l’autre cas, Libye et Irak, les évolutions en cours allaient à terme conduire inéluctablement au renversement et à la rénovation des « régimes ». De l’intérieur, sans intervention armée de l’Occident, destructions, ni tueries de masse. Comme cela s’est produit lors de l’écroulement des « régimes » de l’URSS ou de l’apartheid d’Afrique du sud.

Ces mêmes politiciens et intellectuels de « gauche » qui n’avaient pas bougé le petit doigt lors des bombardements des populations civiles au Liban ou à Gaza, muets devant l’abject blocus actuel de Gaza, silencieux devant les tyrannies des roitelets et émirs de la région, de la Jordanie à Oman, aveugles devant les soutiens sans failles aux pires dictatures d’Afrique, d’Amérique latine et d’ailleurs…

Pétrole et gaz obligent… Pour rassurer l’électeur, notre stratège de génie Alain Juppé n’évoque-t-il pas un "investissement à long terme" ? Pour peu, il nous vendrait cette aventure coloniale sous emballage "Opération Humanitaire" comme un « placement de bon père de famille », au rendement régulier, croissant et sans risque !

Faut-il plonger avec cynisme dans la prédation ? S’aligner sur cette vision à la Al Capone ?

Même s’il est inévitable de se retrouver entre marteau et enclume, entre éthique et raison d’Etat, lorsqu’on prépare de futures élections… Ne pas se mettre à dos les médias détenus par les marchands de canon, de béton et autres grands lobbies prédateurs… Négocier les alliances et listes communes… Faut-il pour autant être réduit à renier convictions, valeurs, notamment celles de la paix et de la construction de l’avenir de notre planète, dans la solidarité, dans le respect du droit à l’autodétermination des peuples ?

En fait, ce piège si bien décortiqué dans l’article est « révélateur » du formatage de l’inconscient collectif d’une « gauche » qui tout au long de l’Histoire a été l’un des plus fervents soutiens de la colonisation, dans le mépris de « l’Autre ».

« Gauche » incapable de concevoir des relations internationales fondées sur l’interdiction de l’emploi de nos forces armées dans les affaires intérieures d’un pays dès qu’il s’agit d’en tirer un quelconque profit pour le plus grand intérêt des sponsors qui financent les carrières de leurs relais et porte-paroles …

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