Fajardie est mort

Fajardie est mort. Pour un révolutionnaire comme lui, casser sa pipe un premier mai est un sacré pied de nez. A soixante ans, pourtant, la nouvelle n’a rien de drôle, et les dizaines de bouquins qu’il laisse ne font pas oublier ceux qu’il aurait encore du écrire.

Fajardie est mort en même temps que Lucien Jeunesse, et depuis quelques heures, les grands médias servent à tour de bras les citations du célèbre présentateur de jeu. Mais citer Fajardie ne leur viendrait évidemment pas à l’idée. Peut-être daigneront-ils commenter rapidement le personnage, puisqu’ils ne savent faire que ça : commenter. Pour mieux faire l’impasse sur les idées, subversives et donc gênantes.

Pendant que les mêmes commémorent à leur façon un mai 68 qu’ils travestissent, dénigrent, caricaturent à souhait, il faut lire ou relire ce bouquin au titre sublime, « Jeunes femmes rouges toujours plus belles ». Le mai 68 de Fajardie. Celui des militants obscurs, qui voulaient vraiment la révolution, tandis que les leaders préparaient déjà la suite de leur carrière politique en bradant l’espoir d’un mouvement.

Pendant que les usines ferment et que l’écologie devient libérale et cotée en bourse, il faut lire ou relire « Metaleurop, paroles ouvrières ». Dans ces entretiens avec les salariés licenciés de Noyelles-Godault, Fajardie montre la mondialisation dans ce qu’elle a de plus abject, quand la recherche de profit brise des vies et que tous les arguments sont bons, y compris celui de préserver l’environnement, pour atteindre l’objectif (1). En 2008, cinq ans après Metaleurop, c’est au tour d’Arcelor-Mittal de se « restructurer » pour aller chercher ailleurs des salaires de misère et la contrainte environnementale la plus légère possible. En attendant bien-sûr le prochain. Cinq ans après, l’Agence Nationale Pour l’Emploi publie en France une « offre » de niveau bac+2, pour un poste à Pondichéry payé entre 160 et 320 euros par mois. Les journaux parlent de polémique, mais commentent encore une fois sans jamais expliquer qu’au petit jeu de la compétitivité il y aura toujours pire à quelques heures d’avion... Cinq ans après, rien n’a changé, sauf la vitesse à laquelle les libéraux nous conduisent dans le mur.

Fajardie a traduit cela mieux que bien des experts, quand il écrivait dans ce livre :
« Il ne suffit pas au capitalisme international de bouleverser l’infrastructure économique, ni de modifier à son avantage le mode de production : il veut davantage, s’attaquer à la superstructure, changer l’homme, la société, la vie, le quotidien et les valeurs, tout ce qui tendait à la solidarité, au collectif, au bien commun. »

Pour ceux qui, comme moi, ne supportent pas les nécrologies et les hommages posthumes, il ne reste plus qu’à lire, relire et faire lire Frédéric Fajardie.

(1) Lire « Quand l’écologie devient anti-sociale »,
http://abernier.vefblog.net/1.html#Quand_lecologie_devient_antisociale

COMMENTAIRES  

06/05/2008 11:18 par Franc-tireur

Je viens d’apprendre par avotre article cette triste nouvelle... Fajardie était mon auteur de polar préféré.

Une bien triste nouvelle. Que les médias n’aient même pas pris la peine de s’attarder sur sa mort, prouve au moins qu’il sera jusqu’au bout un opposant au système capitalisme.

Paix à son âme. Le combat continue.

06/05/2008 13:19 par Paul Willems

Les gens ne se rendent pas compte du point auquel il est ardu de construire des théories en dehors des sentiers battus.
Si je tombe sur un de ses bouquins, je ne louperai pas le coche.
Moi qui essaie depuis longtemps d’écrire des livres critiques, je suis conscient de la difficulté que représente notamment le simple fait de recueillir des témoignages objectifs. Alors critiquer la mondialisation sur un plan théorique, disons que ce n’est vraiment pas de la tarte. Mais, bien sûr, on vous décore à la pelle des tartuffes dont on beurre la tartine, et les idées importantes passent à la trappe sous prétexte qu’elles ne sont pas distrayantes.
Cela dit, si on accordait un peu plus d’intérêt à des chercheurs authentiques, la crise économique ne serait peut-être plus déjà qu’un mauvais souvenir, et la forêt regorgerait encore d’animaux comme on dit. J’ai du reste intitulé mon pot à idées, le P.I.P.P.I..
Quant aux révolutionnaires qui bradent le mouvement pour préparer leur carrière, ça me rappelle l’unif où je me suis fais jeter à la porte d’un groupuscule par de petits chefs gauchistes comme ça parce que je disais que l’enseignement était élitiste. Le petit chef en question a fini à la banque mondiale ou ailleurs. Son ex-petite copine est députée écolo et, encore aujourd’hui, me toise sans me voir quand elle me croise à un débat.

07/05/2008 08:27 par maxime Vivas

J’ai eu l’occasion de déjeuner avec Fajardie alors qu’il venait de publier « Metaleurop, paroles ouvrières ».
C’était au salon du livre d’Arras « Colères du présent » où il devait être présent également cette année.

Il y avait chez lui quelque chose de placide et d’amer qu’on voit sur le visage des anciens révolutionnaires qui ont abdiqué. Sauf que lui était resté fidèle à ses combats de jeunesse.

Dans un paysage littéraire polardeux où l’on voit de plus en plus les ingrédients du sexe et du sadisme déversés par tombereaux pour compenser le manque de connexion à la réalité sociale, il avait gardé le cap.

Le Fajardie de 18 ans aurait volontiers serré la main de Fajardie sexagénaire.

Il racontait en souriant comment, avec ses camarades, il enduisait son blouson de cuir de graisse afin de ne pouvoir être saisi par les fachos dans les castagnes juvéniles.

Cela me fait penser que la Camarde est aveugle qui nous prend Fajardie et nous laisse Longuet, Madelin, Devidjian…

MV

09/05/2008 11:49 par Livio Dermont

Un grand bonhomme, un type sympathique... J’ai rencontré deux fois Fajardie...à la fête de l’Huma. J’ai eu beaucoup de plaisir à lire certaines de ses oeuvres avec lesquelles je me sentais en communion. Je pense surtout à "Jeunes femmes rouges toujours plus belles" et "Une charette pleine d’étoiles". Il avait fait de l’histoire (en général celle du mouvement ouvrier) un personnage à part entière de son oeuvre.

Voilà . Ca fait comme un grand vide.

Je ne savais pas qu’il avait écrit sur Metaleurop. Dommage.

Vous avez raison de souligner qu’il était fidèle à ses idées de jeunesse. A la cause du peuple, pourrait-on écrire si l’expression n’avait pas été galvaudé par certains qui, à la différence de Fajardie, se sont reconvertis.

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