Aube dorée, sombre crépuscule

Le 17 juin dernier, la Droite conservatrice a remporté les élections législatives en Grèce. Aussitôt et partout les Bourses se sont redressées - certes pour quelques heures seulement - pour marquer la satisfaction des « milieux » financiers de constater que leurs intérêts ne seront pas menacés par le pouvoir politique resté fidèle à l’orthodoxie européenne en la matière. Les éditorialistes les moins critiques ne s’y sont pas trompés : aux quatre coins de l’Europe « communautaire », ils ne craignent pas d’affirmer que les Grecs ont eu la sagesse de voter pour la poursuite de la politique d’austérité. L’audience du parti nazi dénommé « Aube dorée » suscite beaucoup moins leurs prolixes commentaires. Et que dire de la multiplication des agressions contre les immigrés africains de ces derniers mois en Grèce ? Il l’ignore tout bonnement. La campagne médiatico-politique anti Grèce et anti Grecs orchestrée au cours de la dernière année était déjà emblématique de l’échec de l’Europe. Les poussées racistes et xénophobes qui affectent désormais la société grecque ne font que confirmer la défaite cuisante de l’idéal démocratique européen.

Les Grecs doivent donc payer. Leur inconséquence fiscale, leur laxisme légendaire et la prévarication de leurs dirigeants. Christine Lagarde l’a dit : les petits africains qui ne vont pas à l’école sont plus à plaindre que ces Grecs geignards. Et en matière de gros sous et de moralité fiscale ou financière la patronne du FMI fait autorité. Dans le monde manichéen dessiné pour le vulgum pecus, on oppose à l’envi les fourmis méritantes et les cigales insouciantes. Il est définitivement admis par l’homme de la rue que le peuple grec appartient à la seconde engeance. Et tant pis si la réalité mérite mille fois mieux que ce trivial caniveau. Tant pis si le mot austérité n’a pas de sens tant que l’on ne dit pas comment on entend appliquer la rigueur qui en découle. L’austérité, demain comme hier, ne rimera pas avec justice sociale. On ne touchera pas à la colossale sinécure des armateurs grecs. Eux ne se contentent pas d’oublier de payer leurs impôts : ils en sont exonérés ! On va continuer de renflouer les banquiers grecs et les banquiers d’ailleurs trop engagés dans la dette grecque. On va amputer encore « le salaire minimum » et les maigres retraites. Oui, les « petits » grecs doivent payer.

L’austérité décrétée inévitable par les tenants acharnés de l’orthodoxie économique dominante ne concerne pas tous les domaines de la vie mouvementée des nations. Tout aussi inévitablement l’armement en est exclu. La Grèce ne compte que onze millions d’habitants, mais est néanmoins devenue un très notable importateur d’armes variées. Les dépenses militaires grecques ont explosé en vingt ans, passant de 1,35 milliard d’euros en 1988 à 7,4 milliards d’euros en 2009. De 2005 à 2009, ces mêmes dépenses ont augmenté d’un tiers. On ne s’étonnera pas que ces dépenses militaires soient associées à des concours financiers de banques de mêmes nationalités que les industriels fournisseurs de ces armements (États-unis, Allemagne, France). La Grèce a acheté à la France des missiles, des blindés, des navires de surface, des mirages 2000. L’Allemagne a vendu à la Grèce six sous-marins pour 4,8 milliards d’euros. On comprend mieux alors les critiques de Berlin quand les « marchands de canons » allemands risquent de faire face à des défauts de paiement. Les aides financières et le soutien français à la Grèce sont quant à eux conditionnés à l’achat de frégates et d’hélicoptères de combat. Ainsi, le malheur du peuple grec fait le bonheur des marchands de canons allemands, américains et français. Ne pouvant supporter la division par deux de leurs revenus, des centaines de Grecs mettent fin à leurs jours. Ils sont les victimes indirectes de Dassault, de Lagardère, de Siemens et des banques qui profitent de la « crise de la dette ». Est-ce bien cette Europe-là que nous voulions ?

Les eurocrates tancent les peuples d’Europe, les menacent de tous les maux quand ils risquent de mal voter. C’était le tour des Irlandais il y a peu. A qui le tour demain ? Aux Espagnols, probablement. Il est plus que temps d’interrompre la spirale mortifère qui nous détourne chaque jour davantage de la noble idée d’Europe. Soixante ans d’efforts et d’abandons progressif de souveraineté dite nationale à défaut d’être populaire pour en arriver à l’écrasement des peuples afin de satisfaire l’appétit démesuré des oligarchies financières et industrielles. A la première inquiétude tangible, on n’hésite pas à sacrifier le rêve de cohésion communautaire. Cependant, ce n’est pas seulement l’existence des peuples que l’on ignore ainsi. C’est aussi leur Histoire. Rappelons-nous tout de même que « faire l’Europe » signifiait, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, créer un espace politique large propice à repousser définitivement tout risque de nouveau conflit belliqueux. A l’aune de cet espoir fondateur le renforcement actuel des positions commerciales des marchands d’armes et l’entrée au Parlement d’Athènes d’un parti néo-nazi ne peuvent que nourrir de profonds regrets. L’Histoire européenne des Grecs est, quant à elle, deux fois millénaire. Puisqu’il paraît qu’aujourd’hui tout peut s’acheter ou se vendre, faisons une suggestion pour sauver le peuple grec : que chaque européen mette dix centimes d’euro dans la tirelire hellénique toutes les fois qu’il prononcera un mot d’origine grecque ! Cette dette-là personne jamais n’en parle, hormis bien sûr les lettrés. Il est vrai que pour les marchands et les banquiers qui font l’Europe depuis longtemps déjà , elle est de peu d’intérêt. Et voilà bien le coeur de la crise : l’Europe culturelle n’existe toujours pas au sens populaire du terme. La culture européenne de masse lui a tourné le dos et la méprise. Dans ce désert, la voie est libre pour tous les extrémismes. Un sombre crépuscule approche.

Yann Fiévet

COMMENTAIRES  

24/06/2012 10:24 par desobeissant

La spoliation en cours de la Grece prepare un avenir "doré" ?

TROP , c’est trop .. J’ACCUSE !!!!
23 Juin 2012 Par MARIE CAROLINE PORTEU

Trop , c’est trop !! J’accuse

Voici quelque mois , j’ai écrit un billet intitulé Décolonisons l’Europe de l’Occupation Financière ..

Il y a quelques semaines j’en ai écrit un autre intitulé : Ceci n’est pas un complot mais une stratégie .

Je ne pensais pas avoir ce matin une démonstration aussi éclatante de la réalité de ces deux observations.

La Grèce a visiblement dans ses eaux maritimes des gisements pétroliers et gaziers d’une importance et d’une richesse exceptionnelles.

Cette nouvelle devrait faire la une de tous les journaux et un article remarquablement détaillé a été écrit sur le sujet par F. William Engdahl en Mars 2012, journaliste américain, spécialiste des questions énergétiques et géopolitiques.

Depuis des millénaires, les richesses d’un sous sol ou des eaux territoriales d’un pays appartiennent au pays lui-même et à son peuple . Il n’y a même pas besoin de se référer à une quelconque doctrine idéologique pour le savoir et le constater ..Ces gisements seraient visiblement totalement suffisants pour permettre à la Grèce de se désendetter .

Foskolos déclare qu’ il y aurait 22 milliards de barils de pétrole au sud de la Crète ; il estime les perspectives de développement en la matière à 2016-2017, et déclare que le sud de la Crète est aussi riche que l’Iran.

Les lois édictées par la Commission européenne en 2007 , concernant la libéralisation du marché de l’énergie et la possibilité de privatiser les entreprises publiques exploitant et distribuant ces ressources ont permis aux banques d’investissement américaines de s’approprier en toute impunité , en profitant d’un marché totalement déstabilisé par la soi-disant Crise des dettes souveraines Européennes , d’une partie des infrastructures européennes de transport d’énergie ..

L’europe colonisée est en train de franchir une étape de plus , puisque la Société Noble Energy , qui n’a même pas été à l’origine des découvertes des gisements grecs (c’est l’état grec lui même qui a fait visiblement faire ces recherches) , revendique 60% de cette future production ........

http://blogs.mediapart.fr/blog/marie-caroline-porteu/230612/trop-cest-trop-jaccuse

24/06/2012 11:53 par Yannik

Yann FIEVET

Le 17 juin dernier, la Droite conservatrice a remporté les élections législatives en Grèce. Aussitôt et partout les Bourses se sont redressées - certes pour quelques heures seulement - pour marquer la satisfaction des « milieux » financiers de constater que leurs intérêts ne seront pas menacés par le pouvoir politique resté fidèle à l’orthodoxie européenne en la matière.

Certes mais de l’ordre de grandeur de moins de 1%... (0,8% environ)

Les éditorialistes les moion critiques ne s’y sont pas trompés : aux quatre coins de l’Europe « communautaire », ils ne craignent pas d’affirmer que les Grecs ont eu la sagesse de voter pour la poursuite de la politique d’austérité.

Si tel est bien le cas, c’est qu’ils ne lisent pas les news grecques alors, car ND, le Pasok et la Gauche démocratique ont également clamé haut et fort vouloir renégocier les termes du mémorandum, reprenant la position de Syriza qu’ils savent soutenue dans l’opinion… Et ils campent plus que jamais sur cette position, ils savent que sinon ils risqueraient fort de faire face à une révolution populaire, et Syriza en serait enchanté bien évidemment !

24/06/2012 14:26 par vm

Merci à Yann Fiévet !
Le cas de la Grèce est parlant, et avec ses arrière-plans énergétiques, il devient criant.

Mais un moyen de faire reculer le "sombre crépuscule", ne serait-il pas aussi de mener une enquête sérieuse et approfondie sur les organisations et para-organisations du FN en France ?
Ligue du sud, implants du nord, réseaux de financement, modes d’intervention et d’action...

Ce serait peut-être aussi un moyen de faire prendre conscience aux journalistes, si "légers" durant les dernières campagnes électorales, - au point de la faire parader sur tous les plateaux et dans toutes les Une - du danger qu’il y a à "dédiaboliser" M Le Pen et le FN. Il y a les "légers" qu’il faut mettre au pied du mur, mais aussi les bas calculateurs dont il faut démonter les présupposés.
Juqu’à Télérama qui avait publié en toute innocence, pour le lancement de la campagne présidentielle, à côté des autres candidats, un texte sur Marine M Le Pen signé par Christine Angot, réduisant la candidate FN à un "portrait de femme" digne politiquement des romans-photos ! (Une contribution du GS vient justement de mettre en lumière la démarche qui consiste à séduire les "élites", y compris "littéraires"...)

Mais il y a aussi d’autre témoignages, réellement fiables, ceux-là . Après Roberto Saviano, un autre anti-mafieux, le juge Scarpinato, s’est attaché à mettre au jour l’imbrication souvent obscure entre fonctionnement économique et clientélisme politique à l’échelon local, dans une semi-illégalité qui peut aller jusqu’au crime organisé. Titre du livre : Le Retour du Prince ; il fait l’objet de l’article de Politis N°1208, "La mafia se complexifie et se mondialise", dans lequel on lit notamment que "en France, une des plus grandes organisations mafieuses est à Marseille". Dès qu’on connaît un peu la région...

Outre son idéologie bien connue et parfois mal dissimulée (voir récemment les "corbeaux" à Bollène !), le FN semble s’implanter aussi par ce qu’on pourrait appeler le clientélisme protecteur. Bref, une enquête précise et documentée serait une oeuvre de salubrité publique.

24/06/2012 17:21 par Sheynat

J’ai l’impression d’halluciner quand je vois le symbole de leur drapeau. Ils n’ont pas honte de leurs intentions, d’ailleurs le dessin de la couverture de leur premier journal le confirme.
En fait, ils ne se cachent pas, et cette impression que le grand banditisme mondial ne se cache plus car il se croit en terrain conquis, se précise de plus en plus pour moi. Un autre article me donne cette même impression : Obama fait des médias US ses porte-paroles
Et tous ces "trucs" ont des voix aux gouvernements...
@ vm

"La mafia se complexifie et se mondialise", dans lequel on lit notamment que "en France, une des plus grandes organisations mafieuses est à Marseille". Dès qu’on connaît un peu la région...

Merci pour la précision car hier justement quelqu’un me disait qu’il y a 20-30 ans de ça, les réseaux mafieux à Marseille étaient complexifiés, organisés et dangereux, alors qu’actuellement le banditisme s’exprimait surtout par des actes isolés de personnes non regroupées et non organisées. Finalement, ce n’est pas ça non plus, car à en croire la citation, cela a bien changé mais d’une autre manière. Si avant c’était "connais ton ennemi pour mieux le combattre" maintenant on n’est plus en face d’un ennemi dangereux parce que ses intentions sont cachées, mais dangereux parce qu’il se croit si fort qu’il n’éprouve plus le besoin de les dissimuler. Parce qu’il ne pense pas être pris en délit de transgresser la loi, car la loi, c’est lui qui la fabrique.
J’espère me tromper mais ça me rend de plus en plus pessimiste.

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