De quoi Google est-il le nom ?

Nous devrions nous y faire : l’emprise de Google s’accroît chaque jour davantage et il serait illusoire de vouloir y résister. La firme, omniprésente dans l’univers de nos cyber-activités, recouvre nos vies d’une prétendue bienveillance. Ce serait au nom de l’émergence d’un monde plus sûr que Google, en compagnie de huit autres sociétés privées américaines, participe activement au système Prism mis en place par la NSA pour surveiller tous les recoins de « la toile ». La volonté arachnéenne veille sur nous ; allons en paix ! Cependant, non contente d’apaiser notre inquiétude à propos de la dangerosité du monde, inquiétude par ailleurs savamment entretenue par les maîtres de la « médiasphère », Google se veut un agent puissant de la Culture universelle.

Notre paix intérieure devrait ainsi se doubler de la satisfaction d’apprendre que le monde des œuvres littéraire et artistiques va nous appartenir enfin tout entier sans que nous n’ayons plus à bouger physiquement. Pourtant, du rêve grandiose de la virtualité heureuse au cauchemar de son emprise exorbitante sur nos existences réelles il n’y a peut-être qu’un pas.

Tout est désormais numérisable, à des niveaux de qualité saisissants. Les moyens matériels permettant d’acheminer, de voir et d’archiver les images numériques ont eux-mêmes suivi ce fascinant mouvement. Il fallait donc s’attendre à ce qu’une « entreprise globale » s’attaque à la prouesse de mettre en images les œuvres d’art que renferment tous les musées du Monde.

Certains avaient osé en rêver, Google va oser le faire. Après la mise en octets de millions de livres détenus par les grandes bibliothèques voici venu le tour des multiples chefs d’œuvres de la peinture ou de la sculpture dispersés aux quatre coins de la planète. Toutes les collections pourraient ainsi être demain offertes à notre satiété. Ce dernier mot convient tellement bien au dernier avatar du dévorant consommationnisme : nous allons bientôt satisfaire notre boulimie d’œuvres des grands maîtres, bouffer de l’art au kilomètre sans sortir de chez soi, contourner les autres kilomètres de queue des grandes expos où l’on défile en rangs serrés sans pouvoir vraiment stationner devant un tableau pour l’admirer sereinement. La culture à portée du moindre clic !

Nous ne sortons pas du règne de la marchandise, nous le renforçons en l’étendant définitivement au monde de l’art. Bien sûr il y a une tromperie dont les vrais amateurs d’art ne seront jamais dupes : faire prendre des représentations numériques des œuvres, fussent-elles de grande qualité technique et esthétique, pour les œuvres elles-mêmes.

Une image de synthèse ne parviendra jamais à restituer l’émotion que le peintre a immortalisé dans sa toile par son travail qui était autre chose qu’une banale affaire de techniques d’exécution. Rien ne remplacera donc la contemplation de l’œuvre proprement dite et c’est heureux.

Comme nombre de grands artistes, Salvador Dali fut visionnaire ou à tout le moins en avance sur son temps. En découvrant l’anagramme prémonitoire de son propre nom, Avida Dollars, il n’imaginait peut-être pas cependant jusqu’où irait la vulgarisation du génie pictural. L’alliance du Marché et de la Technique propulse la vulgate au-delà des frontières que les espérances les plus folles n’imaginaient pas pouvoir transgresser un jour. Si l’art rime certes depuis longtemps avec dollar, il n’a que peu à voir avec un tel bazar et le Catalan loufoque, dans une transgression iconoclaste, s’en serait régaler à l’envi.

L’art est décidément ailleurs que sur les disques durs de nos machines, ailleurs car toujours subversif, ce que Google ne sera jamais. Google ne fait rien d’autre qu’épouser son temps, y compris en favorisant la politique sécuritaire mondiale des États-Unis. Elle fait du fric avec la subversion artistique d’hier devenue académique depuis. Subvertir l’ordre dominant des choses consisterait aujourd’hui à encourager les artistes qui, partout où sévit l’oppression, tente de repousser par leur création les assauts de la barbarie.

Au Mali, en Côte d’Ivoire, en Syrie, en Afghanistan ou ailleurs – et au sein même du « monde civilisé » - des artistes survivent loin des marchands et des musées à tours operators. C’est de leurs œuvres que nos yeux et notre esprit devraient être avides. Hélas ! le conformisme triomphe toujours.

Yann Fiévet

Les Zindignés /La vie est à nous - No 5 –janvier 2014

COMMENTAIRES  

01/01/2014 13:55 par babelouest

Google n’est que le lien que veut tisser le Grand Capital directement avec chacun de nous, sans même passer par les banques, et en nous connaissant tous personnellement. Plus fort, pour partie, il y est bien parvenu !

01/01/2014 17:07 par Marcel Séjour

J’ai soixante cinq ans, je suis artiste peintre et depuis presque quarante ans je peins, tableau après tableau, ne m’occupant que fort rarement du goût de mes concitoyens et encore moins de ceux de l’élite. Vous avez parfaitement raison de dire que Google ne transmettra jamais autant d’émotion que les oeuvres des maîtres. Parmi les raisons de cette limitation du pouvoir informatique la plus importante me parait, avec l’âge, être aussi la plus simple. C’est que jamais, tout un chacun l’aura remarqué, nulle part, que ce soit en Patagonie, en Chine ou aux Comores (où je réside) jamais donc on ne se débarasse volontiers d’un objet fait à la main. Il y a du mystère là dedans, une autre chose que Google, facebook ou twitter ne peuvent transmettre. Mais c’est ainsi. Et naturellement, plus l’objet a été fait avec soin moins on voudra s’en séparer.
L’art tel qu’il est fondamentalement, c’est à dire d’abord un artisanat soigné a encore de beaux jours devant lui.

01/01/2014 17:48 par Dominique

Il n’y a pas que google. Quand je me suis inscrit chez linkedln, ils m’ont demandé si je voulais leur donner accès à mon carnet d’adresses. J’ai répondu non. Cela ne les a pas empêché de me sortir les noms de beaucoup de gens avec qui j’avais correspondu.

Il y a un moyen relativement simple d’échapper à l’emprise de ces sociétés, c’est le logiciel libre : Refusez PRISM, le programme de surveillance globale des données de la NSA.

Il reste alors le problème de la surveillance étatique mise en place de différentes façons sur les noeuds d’accès internet et à l’aide de sniffers de réseaux. Là, la solution est de n’utilisez que des réseaux sous-terrains comme freenet et thor, avec un gros doute pour thor car les services secrets font parties de ses premiers utilisateurs.

La seule alternative 100% viable est la lutte politique afin de stopper ces salauds.

02/01/2014 02:16 par patrice

Bonsoir,
Encore faut-il pouvoir aller voir les expos, ou même s’acquitter du tarif ...
Quant au coté subversif de l’art, il aura été surtout un moyen de propagande, à tout le moins au cours du siècle dernier ...
Mais en notre époque de décadence et de dégénérescence avancée la question ne se pose plus, l’art est réservé à une élite, les merdias de masse et l’école de la ripoublique se chargeant du bourrage de crâne de nos malheureux bambins décérébrés !

02/01/2014 10:16 par babelouest

Aller au musée, cela coûte tout de même moins que d’aller voir un match de foot dit "de l’élite", ou une vedette (!) sur scène ! J’ai un souvenir ému de ma visite, à Bruxelles, d’une expo où mon fils avait pris la peine de m’expliquer les tableaux selon les époques, les codes, les tendances, les lumières, les symbolismes : cela valait très largement un guide professionnel. D’une telle expérience, on en ressort "moins sot". Et franchement, voir "en vrai" un Rembrandt ou un Tiepolo, ou un Rubens, cela fait battre le cœur. Google n’offrira jamais une telle plénitude.

02/01/2014 12:05 par zorbeck

Je ne suis pas d’accord avec l’analyse qui est faite ici, surtout avec ceci : "Bien sûr il y a une tromperie dont les vrais amateurs d’art ne seront jamais dupes : faire prendre des représentations numériques des œuvres, fussent-elles de grande qualité technique et esthétique, pour les œuvres elles-mêmes..."

Est-ce à dire qu’admirer un tableau de maitre dans un chateau de la Loire ou dans un appartement de luxe à New York c’est etre un vrai amateur, mais que le citoyen lambda devant son écran n’est qu’un pauvre plouc qui se berne d’illusions ? Qu’est-ce qu’une "oeuvre elle-meme" ? Pourquoi l’original a-t-il plus de "valeur" qu’une copie si ce n’est dans une logique purement marchande ?

Allons plus loin avec "F for Fake" d’Orson Wells : les faux "à la manière de..." qui étaient reconnus vrais par plus de 90% des experts patentés, étaient-ils moins de l’art que les originaux de Matisse, Picasso, Braque et bien d’autres qui les avaient inspirés ? A qui d’en décider ?

Ce genre de propos m’énerve dans la mesure ou j’ai eu énormément de mal à rassembler des jpegs de tableaux de maitre, pour des raisons commerciales évidentes, tout comme ça m’énerverait aussi de devoir passer par google pour y accéder, d’autant que le prix à payer en ce qui concerne google est un flicage planétaire...

02/01/2014 16:01 par Dominique

La plupart des reproductions sont horribles : mauvaise balance des couleurs, taille ridicule en comparaison de l’original ce qui enlève quantité de détails, aucun rendu du relief de la peinture, pour ne parler que des principaux. Bien sur, cela peut faire joli dans le salon et bien peu de gens ont la place pour mettre des peintures de 5 mètres de haut comme nous pouvons en voir dans certains musées.

Le principale problème des reproduction est que leur qualité médiocre enlève une bonne partie de l’affectif de l’oeuvre. Quand au musée du Prado, on se retrouve en face du Saturne de Goya, celui-ci est grandeur nature, et l’on ressent un véritable coup de poing à l’estomac. De plus, dans un musée, il y a des petits panneaux explicatifs qui placent les oeuvres dans le contexte de leur époque. On apprend ainsi que si le Colosse ou Saturne s’appellent ainsi, ce n’est pas l’oeuvre d’un fou comme les bourgeois voudraient nous le faire croire, mais simplement un moyen simple pour échapper au foudres de la censure de l’époque, censure que Goya, malgré son statut de peintre royal, ne pouvait ignorer.

Ainsi, le Saturne ne représente rien d’autre qu’un père de famille en train de manger son fils ou celui du voisin pour ne pas crever de faim, et le Colosse ne représente rien d’autre que l’élite de l’époque se fichant totalement de la famine, des épidémies et des guerres que subissait le peuple. Le Colosse est pour moi la plus intemporelle et la meilleure des oeuvres d’art car en une image elle résume toute notre société, tout en étant pas trop abstraite ce qui la rend compréhensible par tout le monde. Cela ne veut pas dire que je la mettrais dans ma chambre, elle est bien dans un musée où tout le monde peut la voir.

Quand aux détails sur une oeuvre d’art, ils sont importants car ils permettent de se rendre compte que ce qui n’est que des taches de couleur sur une reproduction sont des broderies sur la robe de la bonne et des pierres précieuses sur l’habit de son maître. Enfin, la peinture permet de donner du relief à ces détails, ce qu’aucune photographie ne peut faire.

Ceci dit, je reconnais qu’une reproduction permet de rendre accessible une oeuvre à un plus large public. Mais les rendre accessible est une chose, les placer dans leur contexte comme il est possible de le faire dans un musée en proposant un véritable voyage dans le temps en est une autre.

05/01/2014 12:55 par kuira

Un malaise difficile à cerner (peut-être à cause des abus de toutes sortes -y compris "culturels- en cette période de fêtes.

En gros, c’est mon ressenti, il s’attaque à gogol depuis la tranchée du droit d’hauteur, de la pureté, de l’élite, contre cet affreux mastodonte qui voudrait rendre accessible les oeuvres à tout le monde dans une qualité inférieure à l’original.
En vertu de quoi, les "ploucs" qui n’ont ni les moyens ni la culture d’aller voir ailleurs devraient être privés d’une approche culturelle partielle, différente et de moindre qualité que d’autres.

En quoi, cela dérange l’auteur de l’article (ou les auteurs en général) que je puisse lire sur mon écran d’ordi ou ma liseuse un livre d’un auteur que j’aime bien qui vient de paraitre à l’autre bout du monde et qui ne sera peut-être jamais traduit ici, ou que j’utilise aussi le téléchargement pour lire de nombreux ouvrages tout en empruntant des dizaines de livres à différentes bibliothèques et en continuant d’acheter plus de livres "papier" que la moyenne des citoyens de ce pays !
On a souvent l’impression que la querelle reste toujours ancien/moderne. Que certains veulent qu’on s’éclaire à la bougie . Alors que partager n’est pas voler, pouvoir accéder dans la diversité à plus d’œuvres et de réalisations humaines c’est quand même l’avenir.

La bougie de thomas jefferson

De plus, à part médire "gratuitement" sur gogl et les nlls technologies sans proposer d’alternative, il n’y a aucune proposition positive dans cet article.

Merci à Dominique pour son lien sur les alternatives libres. Que l’on pourrait compléter avec quelques noms de moteurs de recherche (un peu moins performants pour le moment mais qui dépannent bien) tels que https://startpage.com/fra/ ou Ixquick ou duckduckgo ou encore faire appel directement et plus souvent à wikipédia qui apparaît toujours en bonne position dans les résultas ...

Soutenons plutôt Framasoft dans sa campagne 2014 : "moins de google et plus de libre" !

Un autre avenir est possible avec tous, informons nous. "Le partage de la culture sur internet".

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