En France, le parfum pue l’extrême droite

En décembre 1928, George Orwell (si, si) publie son premier article ("A Farthing Newspaper" , Un journal à deux sous), consacré au quotidien français L’Ami du Peuple. Ce quotidien appartient à François Coty (d’origine corse, de son vrai nom Spoturno), à l’époque le plus riche parfumeur au monde.

Que dit Orwell à ses lecteurs britanniques ? D’abord que Coty, « un gros industriel capitaliste, possède également Le Figaro et Le Gaulois. » Puis le jeune Anglais de vingt-cinq ans lance un avertissement extraordinairement prémonitoire : il annonce sombrement que « La marche du progrès voulant que l’on s’achemine vers des trusts toujours plus étendus et redoutables, il importe de prêter attention à tout ce qui nous rapproche du jour où le journal ne sera plus qu’une feuille vouée à la réclame et à la propagande, avec quelques nouvelles soigneusement censurées pour faire passer la pilule. » En d’autres termes, les patrons de presses seront tellement puissants qu’ils pourront vendre des journaux quasi gratuits ou gratuits, ces journaux n’étant que des produits conçus à des fins strictement idéologiques et commerciales.

Coty va faire du Figaro, plutôt modéré, un journal de la droite la plus dure. Avec Le Gaulois, c’était déjà fait : son ancien propriétaire, Arthur Meyer, était une personnalité vraiment atypique : petit-fils de rabbin, royaliste, catholique et hystériquement anti-dreyfusard.

En 1925, de jeunes personnalités d’extrême droite anti-allemandes (Paul Nizan pour un temps, le fils de Maurice Barrès, Philippe Lamour, futur grand aménageur de territoire) fondent le premier parti fasciste français, Le Faisceau. Coty en est le grand argentier. Ce parti atteindra son apogée un an plus tard avec 25000 "chemises bleues" .

En 1927, Coty subventionne la création des Croix de Feu, dont le siège social est situé, dans un premier temps, dans les locaux du Figaro. Coty se rapproche d’Isabelle d’Orléans Bragance, future comtesse de Paris en qui il voit, évidemment, la future reine de France.

En 1933, se considérant comme le "duce français" , il fonde sa propre ligue fasciste, Solidarité française, d’inspiration maurassienne et au recrutement majoritairement maghrébin ! Forte d’au moins 5000 adhérents, cette ligue jouera un rôle très actif lors des émeutes fascistes du 6 février 1934. A force de financer des partis et de s’acheter des châteaux, Coty mourra cette même année 1934, d’une congestion cérébrale, ruiné.

La "société des Parfums Coty" existe toujours (voir coty.com). Elle détient les marques Calvin Klein, Cerruti, Jennifer Lopez, Rimmel etc.

Un autre grand parfumeur va prendre la relève, pour le grand bien des idéaux d’extrême droite. L’Oréal (Monsavon, Dop etc.) est fondé en 1907 par Eugène Schueller, le père de Liliane Bettencourt. Schueller subventionne le Comité secret d’action révolutionnaire (La Cagoule), dont André Bettencourt est un militant actif. Le principal dirigeant de la Cagoule est Eugène Deloncle, dont le beau-frère est le beau-père de Robert Mitterrand, frère de François et père de Frédéric (c’est un peu compliqué, mais quand on est au parfum…). Avant la guerre, André se lie d’amitié avec de brillants jeunes hommes de droite : Pierre Bénouville, Claude Roy, François Mitterrand. François de Grossouvre (ancien proche de Joseph Darnand) n’est pas loin. Comme Grossouvre et Mitterrand, Bettencourt finira par résister et fera éviter à son futur beau-père (il épousera Liliane en 1950) les affres de l’épuration.

Mais, pour l’instant, les cagoulards sont divisés (l’extrême droite a toujours été une confédération d’egos surdimensionnés). Certains rejoignent De Gaulle, d’autres collaborent à qui mieux mieux. En septembre 1940, Deloncle et Eugène Schueller créent le Mouvement social révolutionnaire avec l’approbation du chef de la Gestapo Heydrich. Ce parti veut « construire la nouvelle Europe en coopération avec l’Allemagne nationale-socialiste et tous les autres nations européennes libérés comme elles du capitalisme libéral, du judaïsme, du bolchévisme et de la franc-maçonnerie (…). » Pour se faire la main, Deloncle organise le plasticage de sept synagogues à Paris en octobre 1941. Quant à André Bettencourt, le futur ministre de la Quatrième et de la Cinquième République, il s’active dans la presse collaborationniste. Il dirige La terre française (celle qui « ne ment pas »), où se fourvoie un temps René Dumont au nom d’un " pacifisme intégral " illusoire.

En 1941, Deloncle se rapproche de Marcel Déat. Dans un discours à la mutualité, Schueller plaide pour « une révolution préliminaire à la fois d’épuration et de redressement » qui ne peut « être que sanglante. Elle consistera tout simplement à fusiller vite cinquante ou cent grands personnages ». Lorsque l’Allemagne envahit l’Union Soviétique, Deloncle et Schueller créent la Légion des volontaires français (LVF) qu’ils placent sous le commandement de Jacques Corrèze, futur membre de la Division Charlemagne, futur mari de la veuve Deloncle et, surtout, futur cadre de L’Oréal (Monsavon Espagne, c’était lui ; est-ce pour cela que les filiales espagnoles de l’Oréal ne sont pas très douces pour les travailleurs ?).

Après la victoire de Stalingrad, le vent tourne. Bettencourt se rapproche du Mitterrand de Vichy, du Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés, une officine d’abord pétainiste, puis giraudiste, mais jamais gaulliste.

Parce que proche de l’amiral Canaris, chef des services de renseignements de l’armée allemande, Deloncle est assassiné par la Gestapo en 1944. La Cagoule continue néanmoins ses méfaits. L’un de ses chefs, Jean Filiol, organise la massacre d’Oradour-sur-Glanne. Réfugié en Espagne, condamné à mort par contumace , Filiol travaillera pour la branche espagnole de l’Oréal.

En 1944, Bettencourt et Mitterrand sauvent la mise à Schueller à qui l’on attribue soudain un glorieux passé de résistant. Mitterrand est un temps directeur du magazine Votre Beauté ( !). Bettencourt, qui le valait bien, devient un des dirigeants de L’Oréal.

L’histoire de L’Oréal est donc une des facettes franchement ignobles de l’histoire de France.

Liliane Bettencourt est, depuis longtemps, la femme la plus riche de France. En février 2004, L’Oréal « simplifiait » son capital selon la procédure suivante : « Les deux actionnaires de Gesparal, Madame Liliane Bettencourt et sa famille, et Nestlé, se sont mis d’accord pour proposer la fusion de L’Oréal et de Gesparal. Il est rappelé que la société Gesparal détient actuellement 53,8 % du capital et 71,7 % des droits de vote de la société L’Oréal et que les participations respectives de la famille Bettencourt et de Nestlé au capital de Gesparal sont de 51 % et 49 %. » Dès lors, la famille Bettencourt et Nestlé possédaient directement L’Oréal. La famille Bettencourt bénéficia, légalement cela va sans dire, d’un abattement de 50% de la valeur taxable à l’impôt sur les grandes fortunes et n’eut pas à payer de frais pour cette transaction grâce à la Loi pour l’initiative économique du 1er août 2003 (http://www.legifrance.gouv.fr/affic...).

Bernard GENSANE

COMMENTAIRES  

08/07/2010 09:07 par ppkalou

Ce type d’info est proprement censurée sur des sites de journaux tel "le point.fr". J’ai testé, en réponse à un "com" qui préconisait de prendre exemple de la réussite du papa de liliane...

08/07/2010 13:33 par MarcusH

très bon article ; malheureusement en effet, ces choses là ne sortent pas beaucoup.
Un livre à lire sur le passé cagoulard et vichyste de François Mitterrand : "La main droite de Dieu". Excellent à tel point qu’il y a tout lieu de croire que Péan avec "une jeunesse française" était en service commandé pour allumer des contrefeux utiles contre la sortie du livre des 3 journalistes (d’Europe 1, de RTL et je ne sais plus pour le 3ème).

08/07/2010 14:10 par Bernard Gensane

A Marcus. Extraits d’une interview des auteurs de La main droite de dieu dans L’Humanité du 9 septembre 1994 :

Et vous vous êtes heurtés à des blocages ?

Oui. Nous n’avons pas pu, par exemple, retrouver les documents électoraux concernant la première campagne de François Mitterrand dans la Nièvre, en 1946, qu’il menait très clairement sous la bannière d’un parti de droite, le PRL, contre les partis de la Résistance, sur des thèmes comme le péril communiste, le refus des nationalisations ou la défense de l’école privée. Quand nous sommes allés au barodet de l’Assemblée nationale, qui archive toutes les professions de foi des candidats, la cote 58 concernant le département de la Nièvre avait disparu. Même chose pour le livret militaire du président, qu’il a été impossible de retrouver.

En quoi est-ce que l’amnistie des généraux putschistes d’Algérie vous paraît-elle significative de ce jeu trouble entre Mitterrand et Le Pen ?

Cette amnistie illustre bien l’équation personnelle de François Mitterrand. Pourquoi, contre vents et marées, contre l’avis des députés socialistes, veut-il faire passer cette réforme ? L’explication, on la trouve dans son passé, dans son attitude durant la guerre d’Algérie, quand il donne des gages aux ultras de la droite nationale. D’ailleurs, contrairement à ce qu’a dit François Mitterrand en invoquant le thème du pardon vingt ans après pour justifier cette amnistie, nous avons découvert que, dès 1963, des propositions de loi cosignées par François Mitterrand et Gaston Defferre évoquent cette amnistie. L’autre fait important que nous révélons sur cette même période concerne l’exécution de Fernand Yveton, ce militant communiste qui dépose une bombe à Alger qui n’explose pas et ne fait pas une goutte de sang, et qui va être guillotiné en 1957. François Mitterrand est alors garde des Sceaux et, à ce titre, membre du Conseil supérieur de la magistrature, appelé à se prononcer sur l’exécution d’Yveton. Jusqu’à présent, on ignorait son vote. Nous lui posons la question. Il ne nous répond pas. Et c’est l’ancien secrétaire général du CSM, Jean-Claude Perrier, qui nous apprendra que François Mitterrand a voté la mort.

Dans ce passé, il y a également René Bousquet, dirigeant de la police sous Vichy. Quels éléments nouveaux apportez-vous sur cette relation ?

Le fait nouveau majeur que nous révélons est le rôle de Bousquet dans le financement de la campagne présidentielle de Mitterrand en 1965. A l’époque, Bousquet est entré au conseil d’administration de la Dépêche du Midi à la demande d’Evelyne Baylet, et par cet intermédiaire, il finance la campagne du candidat Mitterrand à hauteur de 500.000 francs. Pour la petite histoire, c’est Georges Dayan, un ami très proche de Mitterrand, qui porte la valise.

Comment expliquez-vous que des faits aussi importants et accablants aient été cachés pendant tant d’années ?

Sans doute parce que la volonté d’investigation a tardé. Sans doute aussi parce que, dans un contexte qui a changé, des gens parlent. Notre démarche est celle de trois journalistes de trente ans qui se sont assigné un devoir de mémoire, sans aucune volonté de participer à une quelconque curée, mais voulant tirer jusqu’au bout les leçons d’une période qui s’achève. Ce livre s’adresse donc prioritairement aux Français qui ont beaucoup espéré de ces années, ont été déçus, et ont droit à la vérité.

GILLES SMADJA

08/07/2010 16:03 par Leypanou

Heureusement qu’il y a des sites comme ici pour apprendre cela ! Remerciements à tous ces contributeurs !

09/07/2010 19:40 par Anonyme

Le texte dit : « Comme Grossouvre et Mitterrand, Bettencourt finira par résister »

Mouais, on sait bien qu’il faut se méfier des résistants de 1944 ! Il y a les vrais, parmi le petit peuple, qui cesse d’avoir peur et s’y met enfin, et il y a les faux qui font semblant juste avant qu’il ne soit trop tard pour éviter la punition terminale.

D’ailleurs, on sait bien qu’après la libération, L’Oréal fut un refuge pour anciens collabos qui ne trouvaient pas de boulot ailleurs !

Il faut remarquer aussi la complicité de l’actuel gouvernement sioniste de la France avec les collabos pétainistes de L’Oréal-Bettencourt. Rappelons que Pétain fut complice du génocide des Juifs.

Puisque les sionistes et les pétainistes antisémites sont en mesure de s’entendre, cela devrait suffire pour bien montrer que, pour tous ces gens, les idéologies ne comptent que tant qu’elles servent à manipuler la population (et le sionisme sert à manipuler essentiellement les Juifs !). Entre eux, les riches s’en foutent complètement, des idéologies ; seul compte le fric !

30/03/2013 23:13 par Anonyme

Et pour compléter cet article,
Loreal a recruté ensuite tous les grands survivants de la Cagoule et leur a offert des postes prestigieux, jusque dans les années 90 :
http://www.youtube.com/watch?v=dF02vimyYGU
La Cagoule , enquête sur une conspiration d’extrème droite.
Si vous voulez faire court, allez vers la 50ème minute, à l’épilogue, quoique tout le documentaire soit délicieux.

(Commentaires désactivés)