Je crois bien que si l’air conditionné continue à refroidir l’atmosphère, il neigera bientôt à l’intérieur de cette cafétéria. C’est le grand contraste quand on passe la porte, car le soleil mêlé à l’odeur de combustible fait de cette ville pétrolière un brasier de goudron. Je suis à Maracaibo, ville vénézuélienne située près de la Colombie.
Tout en dégustant un délicieux jus de fruits naturel bien épais, je bavarde avec un jeune homme de 30 ans. On en vient à parler logement et voici ce que j’en ai retenu :
- Comment avez-vous obtenu votre maison dans ce lotissement ?
- C’est le président Chavez qui nous l’a remise.
- Elle vous coûte cher ?
- Nous la payons à crédit, mais c’est presque un cadeau car on ne paye pas beaucoup.
- Où viviez-vous auparavant ?
- Dans un quartier très laid !
- Le taxi que conduit ton père, comment l’a-t-il obtenu ? Vous êtes-vous endettés auprès de la banque ?
- Non Monsieur, on nous a accordé un prêt spécial.
- Qui donc ?
- Le gouvernement du président Chavez. On m’a fait aussi un prêt pour la voiture que vous voyez dehors.
- Mais quand on vous a fait crédit pour le taxi, c’est-à-dire presque en même temps que l’achat de la maison, vous n’aviez pas de quoi donner de garantie de paiement.
- Non monsieur, mais pour ces deux crédits, nous avons seulement rempli quelques formulaires, avec une promesse de paiement.
- Il n’y a pas longtemps que tu as terminé tes études universitaires. Maintenant, tu es ingénieur. Pourquoi as-tu commencé tes études si tard ?
- Avant, nous n’avions pas de quoi payer l’université. Les écoles d’ingénieurs étaient parmi les plus chères, seuls les riches pouvaient se les payer. Maintenant, c’est gratuit.
- Que font ta sœur et ton frère ?
- Ils sont à l’université.
- C’est presque un miracle que vous puissiez maintenant aller à l’université quasi gratuitement, alors que quelques années en arrière vous étiez les laissés-pour-compte de ce pays ?
- Oui monsieur, exactement.
- Maintenant, quelque chose a changé, tu ne te sens plus pauvre ?
- Non monsieur, maintenant nous appartenons à la classe moyenne. Et je veux continuer à monter. Avec mes études et mon travail, j’y arriverai sûrement.
- Où travailles-tu ?
- Ici, dans l’industrie pétrolière, avec l’État.
- Et après toutes ces choses positives que tu m’as racontées, pourquoi as-tu voté contre le président Maduro s’il veut œuvrer pour la continuité de la Révolution bolivarienne du président Chávez ?
- Parce que ça me dérange que Maduro parle autant à la radio et à la télévision. Chavez me fatiguait déjà pour la même chose. Mais en vérité, c’est parce que je veux qu’il y ait d’autres politiciens au gouvernement qui ne soient pas chavistes, car ils seront peut-être meilleurs. Ils disent que Maduro est en train d’en finir avec la classe moyenne à cause de la révolution socialiste. Qu’il veut continuer à imposer le communisme cubain pour tout nous enlever.
Et je les crois : il n’y a déjà plus de papier hygiénique dans les magasins. C’est grave !
Hernando CALVO OSPINA
* No Fly List et autres contes exotiques. éd. Bruno Leprince. Paris, décembre 2018. 10 euros.
