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(2/2) Hong Kong : l’opposition "démocratique", alliée du capitalisme atlantiste

Dans un précédent article, nous avons traité du rapport intéressé qu'entretiennent les médias mainstream avec les manifestations de Hong Kong. Il faudrait être borgne pour ne pas comprendre que la bourgeoisie occidentale voit dans les événements hongkongais un moyen de faire valoir ses intérêts. En conséquence, le discours et les analyses offerts par ceux qui possèdent la presse occidentale se révèlent profondément biaisés. C'est pour cette raison que nous allons tenter, dans le présent article, de donner quelques pistes de réflexions à propos de ce qui se joue à Hong Kong. Précisons tout de suite que nous allons volontairement éviter toutes les spéculations portant sur les "magouilles" politiques chinoises. Ce qui se passe au sein des gouvernements chinois et hongkongais, ainsi que ce qui se joue entre les deux, nous est franchement impossible à déterminer avec certitude. Les "experts" font trop facilement des suppositions et des prédictions qui, bien souvent, reflètent un point de vue erroné et eurocentriste, mais n'apportent que des réponses incertaines.

L’extradition vers la République populaire de Chine : une aberration ?

Il peut cependant être intéressant de revenir, dans un premier temps, sur le projet de loi en tant que tel. Si une analyse juridique ne suffira pas pour expliquer la situation, cela permettra au moins d’éclaircir quelques points. Nous allons tenter de savoir si c’est le projet de loi en tant que tel qui a suscité autant d’émoi à Hong Kong.

Commençons par préciser qu’il existe un véritable problème juridique à Hong Kong. Et cela n’est pas seulement l’avis de Pékin. La difficulté à agir en justice au sein de de la région administrative spéciale est un élément clé que les gouvernements et les ONG connaissent bien, et savent mettre au service de leurs intérêts. Ainsi, Hong Kong est connu comme étant un refuge pour les criminels étrangers (bien que la criminalité sur le sol même de Hong Kong soit désormais très faible) ainsi qu’un nid d’espions. Ce n’est pas sans raison si tant de films de gangsters se déroulent à Hong Kong.

Reprenons le cas qui a servi de prétexte à Carrie Lam afin de promouvoir son projet de loi. Chan Tong-kai, citoyen de Hong Kong, a assassiné une jeune femme, hongkongaise elle aussi, sur le sol de Taïwan. La norme juridique veut alors que ce soit à la juridiction de Taïwan de traiter l’affaire. Cependant, Chan est entre-temps retourné sur le territoire de Hong Kong. Comme aucun traité d’extradition n’existe entre Taïwan et Hong Kong, il est impossible pour les autorités hongkongaises d’extrader légalement le fugitif vers Taïwan. Mais il leur est également impossible de le juger pour son crime. En théorie, le criminel n’a pas à être inquiété pour son crime.

Cette affaire a bien évidemment servi à toucher émotionnellement la population de Hong Kong. Mais ce cas témoigne bel et bien de l’existence d’un vide juridique absurde dont les conséquences portent directement atteinte aux intérêts de Pékin. En effet, un bon nombre de fugitifs réfugiés à Hong Kong sont en tort avec les autorités chinoises. Cette situation, qui fut tolérée par la Chine pendant de nombreuses années, l’est cependant de moins en moins. Si l’initiative de ce projet de loi fut effectivement prise par le gouvernement de Hong Kong, Pékin y est en principe plutôt favorable. Cela pourrait notamment être une occasion de sanctionner la criminalité économique, afin de remettre la main sur les milliards de dollars volés à la nation chinoise et d’en éviter le détournement futur. Nombre de fortunes chinoises et hongkongaises n’ont pas été honnêtement construites, et Pékin n’est pas toujours tendre avec les fortunes chinoises, contrairement à ce que l’on entend souvent dire. De plus, Xi Jinping a fait de la lutte contre la corruption au sein du Parti une priorité. Or, Hong Kong se révèle être un refuge pour les cadres corrompus...

Quoiqu’on en dise, une telle situation est problématique. N’oublions pas que Hong Kong se trouve sur le sol de la République populaire de Chine. On comprend que l’État chinois souhaite faire respecter l’ordre sur un territoire dont il est le souverain. Pourtant, la presse occidentale évoque rarement de tels enjeux, qui sont probablement plus importants que la lutte contre les dissidents politiques. En effet, Hong Kong demeure une place financière stratégique pour la Chine continentale, et on imagine mal le gouvernement chinois procéder à des manœuvres hasardeuses et inefficaces consistant à museler certains droits et libertés, alors que ce sont ces mêmes droits et libertés qui garantissent à Hong Kong son statut de hub financier.

Et pourtant, on entend souvent dire que la loi serait un arsenal visant à faire taire les voix contestataires. Si cela est une crainte sincère exprimée par de nombreux Hongkongais, la réalité juridique se révèle moins évidente. Hong Kong est réputé pour son attachement à la Rule of Law, et ce projet de loi n’échappe pas à la règle. On verrait mal Hong Kong, qui n’a jamais extradé personne vers la Chine (alors que la Chine a rendu plus d’une centaine de fugitifs à Hong Kong), s’en prendre subitement à des réfugiés politiques, alors même que le PCC témoigne de son attachement pour le principe "un pays, deux systèmes". Ainsi, la loi est agrémentée de garde-fous censés garantir l’indépendance, la crédibilité et l’intégrité de la justice hongkongaise. Ces garde-fous ont été renforcés après que le gouvernement ait révisé la loi pour répondre à la pression populaire. Une extradition ne pourrait pas se produire juste "comme ça" à Hong Kong, elle serait le fruit d’un processus long, complexe et rigoureux, soumis au regard du public et de la presse. De plus, de nombreux juristes ont contribué au débat en proposant diverses idées d’amendements, preuve que le débat à Hong Kong n’est pas figé sur la main de l’arbitraire pékinois.

Le projet de loi parait mesuré en de nombreux aspects, et offre une marge de manœuvre plus étroite qu’un véritable traité d’extradition. Nous pensons qu’il serait exagéré de considérer que c’est la loi en elle-même qui est la raison profonde de ces manifestations, et cela même si le gouvernement Carrie Lam fut particulièrement incompétent quand il s’agissait de la promouvoir. On pourrait alors penser que c’est le simple fait d’avoir un partenariat juridique avec la Chine continentale qui pose problème.

Ainsi, le sujet des droits de l’homme est régulièrement mis en avant afin de repousser tout partenariat juridique avec la Chine. Pourtant Hong Kong possède des traités d’extradition avec des pays tels que les Philippines, l’Indonésie, ou encore la Malaisie. Cibles faciles dont les abus concernant les droits de l’homme sont régulièrement dénoncés par de nombreuses ONG. Mais on peut également citer de plus gros poissons, plus hégémoniques mais pas moins dangereux, tels que les États-Unis, Israël (seulement assistance légale mutuelle dans ce cas) ou encore l’Australie. Les États-Unis violent régulièrement les droits de l’homme sur leur propre sol et sur les sols étrangers, et sont sans aucun doute la nation la plus belliciste de la planète et la plus meurtrière de l’histoire récente. Son fidèle allié israélien est régulièrement dénoncé comme étant l’État le plus condamné du monde par l’ONU. L’Australie n’est pas moins perverse, comme en témoignent ses camps remplis de migrants détenus par milliers dans des conditions inhumaines. Et pourtant, des traités d’extradition avec de tels pays ne suscitent que peu d’émoi.

Peut-être alors que le soucis porte précisément sur le respect de l’État de droit et du droit d’extradition en Chine. Pourquoi alors Hong Kong traite t-elle d’extradition avec les Philippines, qui ont obtenu un score de 0.47 selon le WJP Rule of Law Index 2019 (soit moins que la Chine qui obtient 0.49, tandis que Hong Kong se place 16e mondial avec un score de 0.77), avec l’Indonésie (0.52), le Sri Lanka (0.52) ou encore la Malaisie (0.55) ? Et nous ne pouvons pas non plus épargner d’autres pays qui, si ils bénéficient d’un meilleur score en terme de respect pour l’État de droit, se sont fait remarquer pour leurs tendances à l’extraterritorialité. Ainsi, les E-U pourchassent illégalement des journalistes et des lanceurs d’alertes que l’ONU appelle pourtant à protéger, et n’hésitent pas pour cela à faire pression sur les pays de l’ensemble du globe. Il est d’ailleurs probable que Hong Kong aurait été obligé d’extrader Snowden pour répondre aux pressions américaines si le lanceur d’alerte n’avait pas eu le temps de fuir vers la Russie. De plus, les E-U disposent d’un camp de torture situé hors de tout champ légal, où sont extradés illégalement (selon les propres termes de L’État major américain) des centaines de ressortissants étrangers. On pourrait également parler de la Corée du Sud, qui n’hésite pas à kidnapper des ressortissants nord-coréens sur le sol chinois, afin de les placer dans des camps de détention illégaux, et cela avec la complicité de la CIA. Et rappelons que Hong Kong ne négocie même pas de traité d’extradition avec la Chine. Le projet de loi porté par Carrie Lam consiste à autoriser, au cas-par-cas, des extraditions avec des pays ne disposant pas de tels traités avec Hong Kong, dont la Chine, Taïwan et Macao...

Pourquoi alors Hong Kong ne pourrait-elle pas permettre l’extradition vers la Chine, alors même que Hong Kong est un territoire chinois et que l’intérêt national de la Chine est menacé ? On sait pourtant que les Chinois possèdent des traités d’extradition avec de terribles puissances totalitaires telles que l’Iran, la Russie, ou encore... la France, l’Italie, le Portugal, l’Espagne ou le Brésil. En réalité, la Chine sait modérer ses relations diplomatiques et dispose d’une législation répondant aux standards internationaux afin de permettre la signature de traités d’extradition.

L’opposition démocratique, relais occidental sur le sol chinois

On comprend donc que ce qui pose véritablement problème à nos opposants hongkongais, c’est le simple fait d’entretenir des relations avec la Chine qui dépassent la nécessaire coopération économique. Dans la continuité de la guerre froide, c’est une logique de bloc qui est à l’œuvre. En effet, si l’élite économique de Hong Kong est un allié de circonstance de Pékin et si une part significative de la population de Hong Kong est patriote, la région administrative spéciale s’apparente en de nombreux aspects davantage au monde occidental qu’au monde chinois. En effet, la ville mondiale est un regroupement de divers intérêts capitalistes. Au moment où la Chine s’est ouverte sur le monde, la stratégie phare de Thatcher était d’utiliser Hong Kong afin de propager le libre-échange et la démocratie en République populaire de Chine. Une raison supplémentaire qui explique un tel attachement à ces 50 années de "deux systèmes" sans "un pays". Si cela fut effectivement le cas, l’inspiration hongkongaise en Chine n’a pas suffi à déstabiliser le gouvernement communiste. Mais l’Occident espère encore que les grandes métropoles chinoises succombent à la tentation de la démocratie libérale...

À ce titre, on comprend que ces manifestations s’opposent frontalement à Pékin et au socialisme. Sinon, il nous serait difficile de saisir pourquoi un projet de loi, mesuré, amendé, et aujourd’hui considéré comme "mort" par l’exécutif, aurait suscité une mobilisation qui persiste encore aujourd’hui.

Commençons par ce qui est le plus évident et le moins sujet à contentieux, à savoir l’organisation et l’orchestration de ces manifestations. À cet égard, notre précédente analyse, qui démontrait la bienveillance intéressée dont ont fait preuve nos médias envers l’opposition démocratique hongkongaise, aurait dû nous mettre la puce à l’oreille.

À l’origine du mouvement contre la loi d’extradition, on retrouve un ensemble d’acteurs coalisés au sein du Front civil des droits de l’homme. Ce sont eux qui ont fait la promotion, organisé et donné les décomptes des manifestations. Parmi eux, on compte des partis et organisations se revendiquant du libéralisme démocratique, de la social-démocratie, de la démocratie chrétienne, du syndicalisme jaune, de la liberté de la presse ou encore du féminisme libéral.

Ceux qui ont prêté attention aux situations vénézuéliennes, ukrainiennes ou arabo-musulmanes durant les dernières années se doutent déjà que derrière l’appellation de "démocrate" se cachent des groupes porteurs de la conception occidentale du régime démocratique. Comme c’est souvent le cas, les intérêts occidentaux suivent. Et bien sûr, cela n’étonnera personne d’apprendre que ces groupes n’ont aucune affinité avec le gouvernement chinois, encore moins avec le socialisme.

À Hong Kong, l’opposition qui inonde les rues ne consiste donc pas seulement en un soulèvement populaire spontané contre une loi considérée comme étant liberticide. Est à l’œuvre un ensemble d’acteurs qui sont radicalement opposés à la politique menée par le Parti communiste de Chine et qui savent tirer profit de la situation actuelle ainsi que des erreurs de Carrie Lam. De plus, le point de tension n’est peut être pas tant le projet porté par Carrie Lam, mais plutôt la question du statut de Hong Kong par rapport à la Chine continentale. Ainsi, les revendications sont celles du maintien du statu quo de 1997, de l’autodétermination, de l’indépendance, voire du retour à la souveraineté britannique...

Le drapeau chinois remplacé par le drapeau noir de Hong Kong par les manifestants
On pourrait dresser les portraits des quelques figures préférées des médias. Si les manifestants hongkongais ne se reconnaissent pas nécessairement en de tels leaders, leur proximité revendicative nous impose de ne pas tomber dans l’idéalisme spontanéiste, qui hisserait un mur entre les principales figures de ces manifestations, et les centaines de milliers de Hongkongais descendus dans la rues.

Le chouchou des médias est indéniablement Joshua Wong. Il est le secrétaire général de Demosisto, parti politique démocrate-libéral se prononçant pour l’auto-détermination de Hong Kong face à l’oppression du Parti communiste, et dont les membres comptent également Agnès Chow et Nathan Law. Admirateur du colonialiste-impérialiste Liu Xiaobo et du grossier millionnaire Ai Weiwei, il souhaite cependant prendre ses distances avec Nelson Mandela. Héros de Netflix, il est acclamé par la presse libérale d’Occident. Joshua Wong n’a bien sûr pas hésité à se précipiter vers Washington, accompagné de Benny Tai et de Martin Lee, pour y recevoir une récompense de la Freedom House, organisation financée par le département d’État américain. Sans surprise, cette organisation se retrouve derrière une myriade d’opérations de "regime change" manigancées depuis le "monde libre".

Dans un autre genre, évoquons Anson Chan, portrait-type de ces élites embrigadées par l’administration britannique au début des années 1990. Figure majeure de la pan-démocratie, elle se rend régulièrement à Washington pour s’entretenir avec le département d’État américain. Et l’administration Trump ne lui donne pas froid aux yeux : accompagnée de Martin Lee, elle a récemment rendu visite à Mike Pence.

Parmi les plus "à gauche", on retrouve Leung Kwok-hung, plus connu sous le nom de "Long Hair". Remarquable de par se chevelure et ses t-shirts Che Guevara (connaît-il les opinions de ce dernier ?), cet ancien trotskiste cache mal ses aspirations social-démocrates. Il s’est récemment fait remarquer pour avoir inventé une affaire de corruption, qu’il a reconnu lui-même comme étant totalement fausse. Ainsi, un agent de Pékin lui aurait proposé 100.000.000$ afin d’acheter sa voix électorale... Allié fidèle du camp pan-démocratique, il est un opposant de Pékin, et ses idées n’ont bien sûr rien de révolutionnaire.

Quant aux groupes se revendiquant du socialisme véritable ou du communisme, on a beau avoir cherché mais on a du mal à les nommer. On peut citer Left21, mais il ne s’agit que d’un groupuscule trotskiste. Il faut reconnaître que la gauche "sociale" est virtuellement inexistante à Hong Kong. La conscience de classe prolétarienne ainsi que son expression politique le sont tout autant...

L’organisateur de la manifestation, le Civil Human Rights Front, comprend des groupes directement financés par la National Endowment for Democracy. Petit rappel : financée par le département d’État américain et par des grandes entreprises, la NED apporte soutiens financiers et conseils à des partis politiques, des syndicats, des médias, des entreprises ou des organisations civiques traditionnellement guidés par la CIA. La NED remplit en réalité le même travail que la CIA, avec la (très) mauvaise image en moins. L’ancien directeur de la CIA William Colby déclarait à propos de la NED "qu’il n’est pas nécessaire de faire appel à des méthodes clandestines. Nombre de programmes qui étaient menés en sous main, peuvent désormais l’être au grand jour, et par voie de conséquence, sans controverse". L’ancien président de la NED Carl Geshamn déclarait "qu’il serait terrible pour les groupes démocratiques dans le monde d’être perçus comme étant financés par la CIA". Un des fondateurs de la NED, Allen Weinstein, expliquait au Washington Post que "bien des choses que la NED fait maintenant étaient faites clandestinement par la CIA 25 ans auparavant".

Et la NED ne cache pas sa présence à Hong Kong, où ses soutiens financiers se révèlent plus importants qu’ailleurs dans le monde. Cela équivaut à plusieurs centaines de milliers de dollars par an, sans compter les dépenses à destination de la Chine continentale. À Hong Kong, la NED agit par l’intermédiaire de 3 partenaires. Le Solidarity Center et le National Democratic Institute for International Affairs, qui sont des organisations dépendantes de la NED, agissent dans les milieux du syndicalisme, de la libéral-démocratie et de la social-démocratie. Le Hong Kong Human Rights Monitor est également directement financé par la NED. Ces 3 partenaires reçoivent chaque année des centaines de milliers d’euros qu’ils utilisent pour soutenir et financer divers projets et groupements, en particulier les "pan-démocrates", et cela depuis 1994.

On sait que le NDI et le SC assument leurs relations avec la Hong Kong Journalist Association, le Civic Party, le Labour Party et le Democratic Party, qui sont des acteurs majeurs de la pandémocratie hongkongaise. On ne sait cependant pas si ces relations se traduisent par des financements, que la NED et ses sous-organisations ne sont pas obligées de dévoiler. Il est cependant prouvé que la Hong Kong Confederation of Trade Unions, lié au Labour Party, a reçu au moins 540.000$ entre 2007 et 2014. Or, toutes ces organisations comptent parmi les principaux membres du Civil Human Rights Front à l’origine de ces manifestations. Ainsi, les organisateurs ne peuvent pas ne pas être au courant des liens entre la NED et ces organisations.

Il nous est également nécessaire de relever les ingérences diplomatiques, qui sont très révélatrices. Les gouvernements occidentaux n’ont pas cessé de témoigner leur soutien envers les manifestations de Hong Kong. Il est particulièrement choquant de voir les Américains ou pire, les Britanniques, s’ingérer aussi ouvertement dans les affaires chinoises. Des attaques diplomatiques auxquelles Pékin répond sévèrement.

Mais cela suffit-il à expliquer le succès de ces manifestations ? Ce sont des centaines de milliers de personnes, issues de toutes les classes sociales, qui sont mobilisées dans les rues. On ne saurait tout rejeter sur le dos d’une opposition politique bien organisée, d’une promotion solidement élaborée ou encore d’ingérences étrangères incessantes. Il y a bel et bien un élément spontané dans ces manifestations hongkongaises.

La Chine et ses contradictions : l’enjeu de l’identité hongkongaise

Nous n’allons cependant pas trop mettre en avant les problématiques sociales, pour la simple et bonne raison que les mots d’ordre qui apparaissent le plus dans les manifestations relèvent de questions démocratiques et identitaires. En revanche, on doit prendre en compte le fait que ces masses révoltées contre l’establishment ne peuvent qu’être davantage stimulées par les graves problèmes sociaux qui caractérisent la société hongkongaise. Alors que la Chine continentale met en place un plan d’éradication de la pauvreté rurale et urbaine, le gouvernement hongkongais n’entreprend que de faibles mesures afin de contrer la misère sociale. Et la situation va mal pour les travailleurs de Hong Kong. Les salaires peuvent être très bas, la sécurité sociale est minimale, les pauvres ne bénéficient pas de la croissance économique et les inégalités atteignent des sommets. Les femmes, les enfants, les vieux et les minorités ethniques connaissent une situation particulièrement difficile. Les prix du logement battent des records. La mobilité intergénérationnelle diminue. Ceux qui sont nés après 1980 ont l’impression que la situation ne fait que s’empirer et que Hong Kong ne bénéficie pas assez du développement chinois.

Mais la place particulière de Hong Kong dans la mondialisation économique en tant que hub financier et ville mondiale n’offre qu’une faible marge de manœuvre à qui veut changer les choses. D’autant plus que les Hongkongais tiennent au respect la déclaration conjointe de 1984, qui stipule que "les systèmes économique et social actuels de Hong Kong resteront inchangés de même que son mode de vie", ce qui est également de l’avis de la quasi-totalité des acteurs internationaux (dont probablement la Chine), qui tiennent aux privilèges économiques offerts par Hong Kong.

Dans une société où la conscience de classe prolétarienne ainsi que sa traduction politique sont virtuellement inexistantes, et où le soutien d’un gouvernement communiste à une élite capitaliste brouille les repères, le tumulte social ne peut que se retourner contre l’establishment au pouvoir, à savoir la fraction de la bourgeoisie alliée à Pékin.

Cela n’empêche pas les revendications sociales de se faire timides face aux revendications démocratiques et identitaires au sein de nos manifestations. L’idéologie dominante d’une société est souvent celle de sa classe dominante, et la situation particulière des Hongkongais dans le monde et dans l’histoire fait qu’une part significative de la population rejette absolument la Chine et le socialisme, auxquels sont préférés l’Occident libéral et démocratique ainsi que le capitalisme. En effet, l’identité hongkongais s’est formée en opposition à la Chine continentale, et ce parfois de manière artificielle.

Hong Kong fut depuis le milieu du XIXe siècle un refuge pour des centaines de milliers de paysans chinois appauvris, mais aussi pour les classes sociales dépossédées (seigneurs de guerre, bourgeoisie, mafias) ainsi que leurs laquais. Dans la seconde moitié du XXe siècle, alors que la Chine traverse une période troublée, Hong Kong connaît un boom économique et les élites hongkongaises se voient progressivement attribuer un certain rôle économique. Les révoltes et les émeutes populaires, violemment réprimées, ont obligé l’autocratie coloniale à entreprendre une série de réformes sociales. Après la déclaration conjointe de 1984, la rétrocession devient inévitable, et la politique étrangère britannique pousse l’administration à entreprendre des réformes démocratiques afin de renforcer les velléités indépendantistes hongkongaises. Dans les années 1990, l’intégration des Hongkongais au sein de l’administration coloniale renforce ces sentiments identitaires.

Le capitalisme à Hong Kong est l’un des plus sauvages de la planète. Les Hongkongais sont imbibés par l’idéologie de leur classe dominante, elle-même imbibée par les influences coloniales et occidentales. Ils ont été éduqués par les programmes britanniques, et les plus jeunes ont pu refuser l’histoire patriotique chinoise. Ils ont accès à une presse libre, et plus important encore, les étudiants et les classes moyennes parlent couramment anglais et ont librement accès à Internet, c’est-à-dire à un immense flux d’informations essentiellement produites par le monde occidental et anglo-saxon. Ce que les Occidentaux perçoivent de la Chine et du socialisme (un portrait immensément négatif), de nombreux Hongkongais le perçoivent tout autant, si ce n’est davantage. On comprend donc qu’une part significative de la population de Hong Kong ne s’apparente pas à la Chine continentale et ne souhaite pas s’y assimiler. Il suffit de consulter sur YouTube le premier "Hong Kong vlog" filmé par un voyageur occidental pour comprendre qu’il vaut mieux éviter de s’adresser à un Hongkongais en le qualifiant de "Chinois"...

Tous les éléments que nous avons accumulé nous permettent de comprendre que ces manifestations ne peuvent en aucun cas se révéler bénéfiques pour la cause des travailleurs de Hong Kong et de Chine continentale. Les orchestrateurs de ces manifestations sont en quasi-totalité des opposants assumés de Pékin, quand ils ne sont pas directement soutenus par des dollars et des conseils américains. Ils seront les principaux gagnants de cette situation. La spontanéité du mouvement (et rappelons que la spontanéité est davantage une faiblesse qu’elle n’est une force) ne révèle pas une base sociale qui contredirait les intérêts de ces groupements libéraux anti-socialistes et anti-Pékin. D’un point de vue socialiste, les appels à soutenir ces manifestations ne sont que des appels aventuristes qui préfèrent la très très improbable hypothèse du soulèvement spontané et socialiste des travailleurs de Hong Kong ET de Chine plutôt que la préservation de l’intégrité territoriale de la République populaire de Chine face aux attaques impérialistes et bourgeoises.

La période de 50 ans définie par le Déclaration conjointe doit être une transition permettant à Pékin de répondre aux défis politiques, nationaux et économiques qui se jouent à Hong Kong, afin que la RAS et sa population puissent un jour être pleinement intégrées dans la République populaire de Chine. Le principe "un pays, deux systèmes" sera préservé, mais cela ne veut pas dire répondre aux injonctions de l’impérialisme occidental ou de la petite-bourgeoisie hongkongaise à figer Hong Kong dans le temps afin d’en faire un avant-poste de la lutte contre la Chine.

Contre l’impérialisme, pour la démocratie

Quant à nous, communistes hors de Chine, nous devons réaffirmer un anti-impérialisme véritable. Il est bien triste de constater que le disque rayé de la "démocratie" bourgeoise fonctionne toujours aussi bien, et ce après l’Irak, la Libye, la Syrie, le Venezuela, l’Ukraine, etc.

Nous, communistes, aimons et nous battons pour la démocratie. Mais cela ne veut pas dire adhérer au discours naïf et trompeur qui permet de légitimer le fait qu’un businessman milliardaire soit à la tête de la première puissance mondiale, qu’un banquier d’affaires soit à la tête de notre France, et que les forces diplomatiques, économiques et militaires de nos nations contribuent à des manœuvres hostiles contre des États souverains considérés comme rivaux par nos dirigeants.

L’Occident veut se servir de Hong Kong pour propager la démocratie à travers la Chine continentale, mais les Chinois n’ont pas le même rapport que nous à la démocratie. Les contextes sont très différents, mais il nous serait compliqué de prouver que nos institutions démocratiques sont plus efficaces que les leurs quand il s’agit de permettre le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. La conception libérale de la démocratie leur fut historiquement apportée par des ingérences étrangères et des actions militaires. Encore aujourd’hui, le "mouvement démocratique chinois" représente une force séditieuse, opposée au gouvernement et au socialisme, et soutenue directement par l’Occident capitaliste. Cela est parfaitement démontré par la figure de Liu Xiaobo, immense symbole du "mouvement démocratique chinois", prix Nobel de la paix en 2010, et héros chinois du monde bourgeois-libéral. Soutien inconditionnel des aventures guerrières américaines au Vietnam, en Corée ou en Irak, Liu est l’homme-lige de l’Occident. Chantre du colonialisme, Liu Xiaobo a déclaré que "s’il a fallu 100 de colonisation à Hong Kong pour être ce qu’elle est, alors il faut 300 ans de colonisation à la Chine pour devenir comme Hong Kong mais je ne suis pas sûr que 300 ans suffiraient". Se revendiquant lui-même "pro-western" et "pro-US", il considère que "la modernisation est synonyme d’occidentalisation totale" et que "choisir de vivre signifie choisir le mode de vie occidental. La différence entre le mode de gouvernement occidental et le mode de gouvernement chinois, c’est la même que celle entre l’humain et le non humain, il n’y a pas de compromis. L’occidentalisation est le choix non pas de la nation mais de la race humaine". Malheureusement, Liu Xiobo est plus proche de la règle que de l’exception au sein du "mouvement démocratique chinois".

Le millionnaire Ai Weiwei a peint un logo Coca-Cola sur un vase de la dynastie Han
La démocratie est un mot d’ordre puissant, un argument d’autorité qu’il nous paraît impossible de contester. Si nous y sommes profondément attachés, il est de notre de devoir de nous désolidariser complètement de la mascarade atlantiste, qui transforme un principe honorable en arme de guerre. Sinon, le discours démocratique ne restera qu’un discours de façade, eurocentriste, chauvin et belliciste.

MOURAD

1ère partie https://www.legrandsoir.info/1-2-hong-kong-c-est-a-la-guerre-contre-la...

»» http://jrcf.over-blog.org/2019/07/2/2-hong-kong-l-opposition-democrati...
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