C’est reparti comme en 14 ?

Un lecteur du Grand Soir

Une proposition de lecture pour sortir du prêt-à-penser économique qu’on nous mâchouille dans les médias afin que la digestion soit moins douloureuse : un article de Frédéric Lordon, “ Les entreprises ne créent pas l’emploi. Les irresponsables du pacte de responsabilité" (sans oublier certains des commentaires qui ont nourri ma réflexion).

Même si finalement cet article reste une analyse dans le cadre du capitalisme (en essayant de prouver par une sorte de néo-keynésianisme qu’une politique de la demande est souvent plus logique que celle de l’offre), il rappelle, agrémenté des commentaires, quelques éléments essentiels et notamment que :

* Les entreprises ne créent pas l’emploi mais convertissent en emplois les demandes de biens et services qui leurs sont adressées en fonction de la conjoncture macroéconomique.

* Le capital prend actuellement les sociétés en otage par une grève de l’investissement et de la redistribution par les salaires (et là, Pujadas est content : on associe « grève » et « prise d’otages » dans la même phrase). Bien sûr, il y a différents types et tailles d’entreprises : l’article a trop tendance à confondre entrepreneurs, dirigeants et actionnaires... Mais si les grandes entreprises n’embauchent pas, et ne permettent pas de relancer ainsi la demande, ce n’est pas parce que la concurrence est rude et les cotisations sociales trop importantes, mais parce qu’elles font le choix de réduire la masse salariale plutôt que de réduire la part des bénéfices allouée aux actionnaires et rémunérations diverses des dirigeants.

* Il est faux de croire qu’avec le "pacte de responsabilité", le gouvernement a pris un tournant social-libéral-démocrate-blablabla (ou alors un « tournant rectiligne » : sa politique est libérale et de droite depuis le début). Ce que fait Hollande, c’est un cadeau supplémentaire au patronat en allégeant non pas les « charges », mais les cotisations sociales. Réduire les cotisations des entreprises, c’est leur permettre de se désengager envers la société, donc une diminution de leurs responsabilités. Pour résumer, il n’est question ici ni de « pacte », ni de « responsabilité », mais du contraire : une prime à l’irresponsabilité. Le postulat est de faire un cadeau aux entreprises qui, si elles sont gentilles (qu’est-ce qu’elle fait la marmotte ?), créeront de l’emploi pour ne répondre à aucune demande de biens et de services. Donc en créant des richesses « inutiles car non marchandisables » : Oui car les enfants qui meurent de faim et les pauvres qui crèvent du diabète ne sont pas censés représenter une demande crédible...

* Nous n’avons pas besoin de plus de richesses. Nous pouvons déjà tout faire, n’importe où, et n’importe comment. Il suffit de mieux répartir les richesses disponibles et de les partager. Egalement apprendre à en produire moins car certaines sont inutiles ?! Cela serait enfin remettre en cause le dogme de la croissance (sans pour autant faire de la décroissance un autre dogme) : simplement tendre vers la satisfaction des besoins essentiels de tous en prenant en compte notre environnement et l’urgence écologique.

* La réduction du temps de travail est une solution trop rarement évoquée. Les robots remplacent progressivement le travail manuel et les logiciels détruisent une grande part du travail intellectuel « simple ». Grâce au progrès technique et aux gains de productivité, nous produisons toujours plus de richesses avec moins de travail. Combien d’heures de travail pour produire une voiture ou une tonne de blé par rapport à ce que cela demandait il y a cent ou même vingt ans ? Partageons donc ce travail en réduisant la durée légale !!! Cela ferait en plus un beau moyen de chantage envers le patronat qui tremblerait, ce qui ne lui est plus arrivé depuis longtemps. Le « plein emploi », donc un emploi pour tous ou presque, ne doit pas être un objectif : l’objectif est de permettre à tous une vie digne, dans laquelle on ne vit pas uniquement pour travailler.

- La guerre mondiale comme moyen de tout détruire afin de permettre la croissance par la reconstruction et sauver ainsi le capitalisme à bout de souffle ? C’est peut-être une solution qu’envisagent en ce moment certains adeptes de la "stratégie du choc" en haut lieu. Après tout, cela a déjà fait ses preuves... Ne dit-on pas « c’est reparti comme en 14 » ?! En 2014...

COMMENTAIRES  

12/03/2014 16:54 par Arthurin

Oui, le partage du travail s’impose. Cela signifie reverser une (large) part de la plus-value produite par les machines au capital humain, sans distinctions. On s’approche du revenu de base et on sait avec quoi le financer (ça plus taxer les transactions purement spéculatives, HFT en tête).

Ça pose beaucoup de questions d’ordre économique, moral, anthropologique et philosophique mais c’est la bonne direction.

12/03/2014 18:19 par Dwaabala

Quelques notes dans la marge.

Les entreprises ne créent pas l’emploi mais convertissent en emplois les demandes de biens et services qui leurs sont adressées en fonction de la conjoncture macroéconomique.

Cette remarque ne relève pas à proprement parler de l’économie politique, car l’aspect essentiel : le capital, sa mise en œuvre par l’investissement en moyens de production et salaires (afin d’en tirer un profit), qui est reconnu du point de vue capitaliste lui-même, échappe ainsi au regard.

Il est question un peu plus bas de la taille des entreprises.
Ce que l’on peut en dire : selon que vous serez puissant (membre d’un consortium) ou misérable (tout est relatif : sous-traitant d’un grand groupe, qui prélève sa dîme, donc sous sa coupe, ou indépendant, mais dans tous les cas sous la coupe des banques) ... les profits vous reviendront intégralement, ou seront en partie captés par ceux dont vous êtes les obligés et iront grossir ceux des prêteurs ("les investisseurs") sous la forme des intérêts.

Ici encore, la question technique de l’organisation et de la division du travail ne permet pas de comprendre le fonctionnement de la machine capitaliste, si on ne le ramène pas inlassablement, comme elle le fait elle-même par nature, à la question du profit. En dernière analyse, à celle de l’exploitation de la force de travail.

Enfin :

La guerre mondiale comme moyen de tout détruire afin de permettre la croissance par la reconstruction et sauver ainsi le capitalisme à bout de souffle ?

C’est quand même une vision un peu sommaire des tenants et aboutissants des guerres mondiales ayant eu lieu.

13/03/2014 19:13 par Arthurin

Les entreprises ne créent pas l’emploi mais convertissent en emplois les demandes de biens et services qui leurs sont adressées en fonction de la conjoncture macroéconomique.

C’est une observation des interactions sociales qui suffit pour réduire à néant toutes velléités des entrepreneurs à créer de l’emploi (c’est déjà pas mal).

Ceci ne signifie pas pour autant que par rétroactions la gestion économique (ici le capitalisme néo-libéral) n’aura aucune influence sur la conjoncture macroéconomique et donc sur la création potentielle d’emplois.

Pour le fond j’axerai ma critique sur le libéralisme plus que sur le capitalisme.
Le capitalisme se présente comme un outil économique de gestion sociétal qui perçoit très bien la demande qui émerge du réel et n’a aucune prétention à sa gestion politique. L’accumulation de capital (et ses travers) est un effet de bord du capitalisme recherché par l’orientation libérale mais ce choix économique est subordonné d’un positionnement politique (attendu que le politique est l’élément culturel qui régit les rapports sociaux dont l’économie est une expression).

Pour la digression le communisme possède une orientation politique en lui-même puisqu’il se propose de gérer les biens communs au nom de l’intérêt général, sa forme économique est subordonnée à cette idée. Le capitalisme est dérivé de l’état de nature là où le communisme est déjà une construction qui se veut émancipatrice.

Le néo-libéralisme se pose comme une doctrine ultra-réactionnaire et extrême du dogme libéral, son multilatéralisme le rend difficile à identifier mais il me semble qu’il porte des caractéristiques qui me font dire que c’est un fascisme (organicisme social, totalitarisme, communautarisme -oligarchique-).

Du système économique qui en découle résultera l’exploitation à outrance du travail pour générer le plus de profit possible, oui, ce sans aucune autre considération.

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