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Cette nuit, à Cuba, un autre ami est parti.

Il faisait nuit noire à la Havane. Comme souvent en cette période spéciale, l’électricité se faisait rare et son absence péniblement remarquer. Et il y a quelque chose de particulièrement imposant, pour ne pas dire solennel, lorsqu’une grande ville se recroqueville sur elle-même en attendant l’aube. On en arrivait presque à chuchoter entre nous pour ne pas troubler le silence ponctué par quelques rares aboiements. Et le silence d’une ville à l’arrêt n’est pas celui d’une campagne ou d’un désert. Ce silence là est un intrus. Comme une respiration trop longue au milieu d’un concert. On se retient d’applaudir, parce qu’on sait que ce n’est pas fini. Et on retient son souffle, parce qu’on sait que ce pays n’a pas dit son dernier mot.

C’est par une telle nuit que j’ai rencontré Ibrahim.

* * *

La maison est une bizarrerie architecturale. Elle a la forme d’un bateau – le rez-de-chaussée est la « coque », ponctuée de fenêtres-hublots, et le premier étage fait office de « pont » - et elle est posée comme un îlot au milieu de la chaussée. La rue se divise littéralement en deux pour la contourner, comme si la maison fendait le macadam.

Dans le salon à l’étage régnait une ambiance inhabituelle. La famille et les amis étaient tous ostensiblement regroupés dans la cuisine, éclairée à la bougie. Les quelques lueurs qui se déversaient dans la salon permettaient à peine de discerner ma future épouse en conversation feutrée avec un monsieur en tenue militaire. En me dirigeant naturellement vers eux, je me suis cogné à une armoire à glace qui avait surgi de nulle part et m’a demandé qui j’étais. Après avoir décliné, avec un léger agacement, mon identité, le gorille m’a entraîné gentiment mais fermement dans le coin opposé du salon et a commencé à me « poser des questions ». Combien de fois est-ce-que tu es venu à Cuba ? Quel est ton intérêt pour ce pays ? Comment as-tu rencontré cette femme ? Etc.

Pendant que je répondais du tac-au-tac, je jetais des coups d’oeil par dessus son épaule pour tenter de comprendre le conciliabule qui se déroulait à l’autre bout de la pièce. L’analyse de la situation m’échappait et ce type devant moi commençait à m’énerver. Il a finalement posé une main sur mon épaule en disant, « tu peux y aller » puis, s’adressant à l’invité mystère, « c’est bon ». Ce n’est que plus tard que j’ai appris que l’interrogatoire n’était qu’une pure formalité, car « on » savait déjà tout de moi, « jusqu’à la marque de tes slips ».

A mon approche, Ibrahim s’est levé, la poitrine scintillant de médailles et décorations divers. Et, plus de vingt ans après, je me souviens encore de cette poignée de mains. C’était peut-être l’ambiance, c’était peut-être les bougies, mais je suis sûr et certain qu’il y avait plus que la cordialité, plus que de la chaleur. Il y avait de la tendresse. (Apparemment, mes efforts de solidarité avec Cuba étaient arrivés à ses oreilles. Et peut-être aussi parce que j’allais épouser sa fille. Va savoir.)

Ibrahim avait d’autres engagements ce soir là et a pris congé en promettant de revenir pour nous emmener à l’aéroport.

Le matin de notre départ pour la France, une vielle Lada se gara devant la maison. Le chauffeur qui s’en extirpa n’avait plus rien d’un gradé militaire. Chapeau de paille, t-shirt et tongs, la tentation était forte de vérifier s’il n’y avait pas l’autre version du personnage assis sur le siège arrière.

Puis les années sont doucement passées.

Ibrahim vivait dans une maison modeste, dans un quartier populaire d’une banlieue de la Havane. Il m’arrivait souvent de constater qu’il vivait plus modestement que la plupart de ses voisins. Les seuls fois où je l’ai vu se mettre réellement en colère, c’était lorsque je le battais aux dominos. Battre un Cubain aux dominos, a fortiori lorsqu’on est un étranger, a fortiori lorsqu’on est archi-débutant, et a fortiori sans une goutte de rhum dans le sang... Comment dire ? A part chanter les louanges de l’impérialisme, il m’aurait été difficile de le contrarier plus.

Dans le patio de sa maison, j’ai fêté mon anniversaire torse nu sous une pluie torrentielle et tiède. Qui dit mieux ?

Ibrahim s’était dressé très jeune contre la dictature sanguinaire de Batista. Plus tard, comme beaucoup de Cubains adultes, il a ensuite participé à différentes « missions » [luttes armées] à l’étranger. Angola, Éthiopie, et ailleurs. Sur son passé, il s’exprimait peu mais ne rechignait pas à répondre aux questions. Sa pensée était claire, son expression fluide. On peut l’entendre dans le documentaire « Revolucionarios ».

D’aucuns l’auraient qualifié d’extraordinaire. Et ils auraient eu en partie raison. Le problème est que sur cette île, parmi cette génération, il y a tellement de gens « extraordinaires » que ça en devient la norme. On les trouve derrière les ciseaux dans un salon de coiffure, derrière le volant d’un taxi, derrière un masque chirurgicale dans le désert de Namibie ou un bidonville de Haïti - et même dans les hauteurs enneigées du Cachemire après un tremblement de terre.

Car l’Histoire est parfois taquine et de temps en temps elle décide de ne plus jouer avec nos nerfs et fait surgir, dans un lieu et espace précis, un maximum de gens « extraordinaires » pour que ça fasse enfin « boum ». Ils n’étaient que 7 millions sur cette île lorsque l’explosion s’est produite, le 1er janvier 1959, et ses échos se répercutent encore aujourd’hui.

150 ans de luttes, 60 ans de révolution, 60 ans de blocus criminel, 60 ans de résistance et 60 ans de solidarité ininterrompus. Alors, dans ce contexte là, il n’y avait rien « d’extraordinaire » chez Ibrahim. Et c’est ça qui est, du coup, extraordinaire.

« Tu sais ce que dit un intellectuel français ? » m’a-t-il demandé un jour. Non, je ne sais pas. « Un intellectuel français dit « d’accord, en pratique ça marche, mais en théorie ça donne quoi ? » ». Pas faux. Et drôle. Durant nos (trop) rares conversations téléphoniques, il demandait des nouvelles de Julian Assange (autre bon point).

Comme à chaque fois que se produit une telle perte, je suis submergé par une autre tristesse, doublée d’une colère, celles de l’injustice subie par ceux qui ont tant donné pour la justice. Combien de critiques entendues ici sans que jamais leur soit donnée la parole là-bas ?

Jugez-en. Voici un extrait de « Cuba sous embargo », aux éditions Delga  :

Un soir, après un exposé sur l’histoire de la Révolution cubaine, j’ai demandé à Ibrahim ce qu’il répondait aux critiques formulées contre Cuba par la gauche européenne. Il a réfléchi et pris son temps avant de répondre.

« Que ce soit bien clair : nous avons commis des erreurs, évidemment. Et nous en commettrons d’autres. Mais je peux te dire une chose : jamais nous n’abandonnerons le combat pour un monde meilleur, jamais nous ne baisserons la garde devant l’Empire, jamais nous ne sacrifierons le peuple au profit d’une minorité. Tout ce que nous avons fait, nous l’avons fait non seulement pour nous, mais aussi pour l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie, les générations futures. Nous avons fait tout ce que nous avons pu, et parfois plus, sans rien demander en échange. Rien. Jamais. Alors tu peux dire à tes amis « de gauche » en Europe que leurs critiques ne nous concernent pas, ne nous touchent pas, ne nous impressionnent pas. Nous, nous avons fait une révolution. C’est quoi leur légitimité à ces gens-là, tu peux me le dire ? Qu’ils fassent une révolution chez eux pour commencer. Oh, pas forcément une grande, tout le monde n’a pas les mêmes capacités. Disons une petite, juste assez pour pouvoir prétendre qu’ils savent de quoi ils parlent. Et là, lorsque l’ennemi se déchaînera, lorsque le toit leur tombera sur la tête, ils viendront me voir. Je les attendrai avec une bouteille de rhum ».

Je crois que ce sera pour une autre fois.

Viktor Dedaj

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