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De la solitude du lanceur d’alerte

Sculpture itinérante en bronze de Davide Dormino (sont représentés Edward Snowden, Julian Assange et Chelsea Manning )

Vous avez l’Intérêt Général pour unique acharnement ; vous avez des Idéaux sans être enfermé dans une idéologie ; vous avez en horreur les mensonges, les collusions, les délits, les crimes commis contre les personnes ou contre leur environnement ; vous avez un goût prononcé pour la justice au sens d’équité et non pas au sens d’une institution où selon que vous serez puissant ou misérable, vous serez rendu blanc ou noir ; vous avez le sens de l’abnégation sans pourtant prétendre vouloir jouer au héros ; vous avez bien conscience que la Liberté ne s’acquiert jamais sans risque, jamais sans contrepartie ; vous avez compris comme le loup de La Fontaine qu’il vaut toujours mieux être libre qu’attaché à une gamelle même emplie de force reliefs.

Je vois, vous avez l’âme d’un lanceur d’alerte. Il vous souvient que «  la Liberté commence où finit l’ignorance » (Hugo), que le droit d’être informé est donc un droit fondamental qui implique un devoir de partage pour celui qui sait.

Au cours de votre parcours professionnel, de votre existence, vous avez été amené à prendre connaissance d’une surveillance de masse, d’une vente d’armes dégueulasse (les Yéménites doivent bien avoir un avis éclairé sur le « made in France »), d’une atteinte à la dignité ou à la santé de personnes, de dégâts de l’extractivisme ici ou ailleurs (enfin, surtout ailleurs), de l’exportation de déchets nocifs, de la délocalisation de la pollution (les véhicules « zéro émission »), de l’absence de scrupules des milieux d’affaires, de corruption, d’évasion fiscale organisée ou légalisée (par euphémisme, par pudeur, on parlerait volontiers d’optimisation fiscale dans certains cas), de fabrication du consentement des masses au moyen de mensonges officiels, ... que sais-je encore ? La liste n’est pas exhaustive, les milieux, les complexes politico-financiers sont, seront, toujours, très inventifs.

Votre conscience ne peut oblitérer le fait que votre silence, votre passivité seraient une forme de complicité.

Partagé entre votre idéal d’équité et les contingences du quotidien, votre décision est prise : vous faites le choix du pot de terre contre le pot de fer, quitte à voir votre vie professionnelle chamboulée, votre vie familiale perturbée pour le moins.

Sans avoir lu Gramsci, vous avez saisi que l’indifférence est le meilleur rempart de ceux qui ont intérêt à faire perdurer et prospérer l’exploitation de l’homme par l’homme jusqu’à l’épuisement des ressources par tout moyen, y compris la guerre. Vous savez qu’il vous faudra non seulement lutter contre des vents contraires, mais aussi conquérir l’opinion publique pour avoir une chance de renverser le rapport de force. Vous allez connaître votre chemin de croix, avec son lot de stations, vous allez souffrir la passion du lanceur d’alerte, qui est une proie d’autant plus facile qu’elle est isolée par définition (voir ci-après) : une situation qui pourrait, dans le pire des cas, vous entraîner vers votre Golgotha (vers un Guantanamo par exemple).

Vous hésitez, c’est humain. Vous vous ressaisissez, vous ne vivez pas dans une de ces républiques bananières et barbares. Non, vous avez l’heur de vivre dans le Pays des Droits de l’Homme. Disons plutôt dans le Pays de la Déclaration des Droits de l’Homme : il est souvent loin de la coupe aux lèvres. Vous avez bien conscience que l’état du droit nous éloigne, subrepticement, toujours plus de l’État de droit, à l’occasion de faits tragiques.

Vous tremblez, c’est légitime eu égard à l’état d’urgence devenu état permanent, eu égard à l’arbitraire devenu l’ordinaire, eu égard à la violence d’État devenue décomplexée.

Et ces paroles lancinantes qui vous reviennent : «  Le premier qui dit se trouve toujours sacrifié D’abord on le tue Puis on s’habitue On lui coupe la langue On le dit fou à lier Après sans problèmes Parle le deuxième Le premier qui dit la vérité Il doit être exécuté » (Guy Béart, La Vérité).

Vous vous rassérénez : dans le meilleur des mondes, le lanceur d’alerte a maintenant un statut légal, le lanceur d’alerte serait donc protégé.

Depuis la loi n°2016-1691 du 9 décembre 2016, seule une personne physique peut être reconnue comme lanceur d’alerte (titre 1 chap.2 art. 6 de ladite loi). Pour ce faire, il faut, obligatoirement et rigoureusement, respecter un cheminement (art.8) qui passe d’abord par sa hiérarchie, puis -après un «  délai raisonnable »- par la voie judiciaire et enfin qui se termine par le public après un nouveau délai de 3 mois. En cas de «  risque de dommages irréversibles  », il est possible d’informer directement le public. Bien sûr, le statut de lanceur d’alerte n’est pas reconnu en cas d’affaires, de dossiers couverts par le secret défense, un secret à l’étendue variable et toujours plus grande. Faudrait voir à ne pas déconner quand même !

Vous comprenez qu’avec cette obligation d’informer en premier lieu votre hiérarchie, votre employeur, vous allez vous exposer aux tracasseries, aux brimades, aux pressions, aux intimidations, au harcèlement, à un licenciement, ... et, in fine, à être blacklisté.

Bien évidemment, on va vous opposer votre obligation de réserve, votre obligation de loyauté, la clause de confidentialité que vous aviez signée, on se retranchera derrière le secret des affaires (renforcé par la loi n°2018-670 du 30 juillet 2018), on va vous poursuivre pour diffamation, pour recel, pour espionnage : de lanceur d’alerte, vous allez devenir mis en cause, accusé. Il faudra alors vous défendre : l’argent sera le nerf de cette guerre asymétrique qui sera longue et parsemée d’embûches. Il vous faudra vous en remettre à une institution judiciaire lente, sans moyens, et sans conscience qui jugera selon le droit positif toujours plus liberticide. Il faudra vous attendre à aller jusqu’à la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Cela prendra des années, des années de solitude, des années de vaches maigres, voire des années en geôle pour avoir, seulement, agi en conscience pour l’Intérêt Général.

Vous avez toujours l’âme d’un lanceur d’alerte : c’est une question de principe, je vois. Vous n’avez pas tort : la somme de toutes nos concessions nous entraîne toujours plus bas dans une démocrature, dans le « délicieux despotisme  » d’Ignacio Ramonet. Les innovations techniques s’enchaînent, tout devient maintenant à portée de clic, tout devient ludique en apparence : c’est le côté « délicieux » qui entretient la « servitude volontaire » chère à La Boétie.

Vous ne prétendez pas sauver le monde, ni rajouter votre nom à une liste qui pourrait être de façon toute subjective : « A comme Assange, B comme Bolkovac, C comme Casteret, D comme Deltour, E comme Ellsberg, F comme Frachon, G comme... » Comme une évidence , « I comme Icare » : à vouloir s’approcher de trop près de la réalité du monde politico-financier, le messager ne pourrait que s’y brûler les ailes. Pour certains, cette liste peut donc confiner à un martyrologe.

Il y a tant de lanceurs d’alerte inconnus du grand public. On préfère le divertir avec les commémorations, les panthéonisations qui scandent la vie de la République, et on évite, surtout, de mettre dans la lumière et de protéger, de soutenir ceux qui veulent rester debout contre vents et marées, quand tant d’autres demeurent captifs devant leurs écrans comme dans une version moderne du Mythe de la Caverne.

On glorifie la liberté d’expression -surtout quand elle est bien inoffensive-, et, en même temps, on abandonne les lanceurs d’alerte à leur triste sort comme pour mieux dissuader de futures vocations.

Avec une Démocratie toujours plus lacunaire, avec des contre-pouvoirs toujours plus restreints, avec des médias propriétés de quelques-uns, les lanceurs d’alerte restent les derniers phares dans un monde en mutation plutôt terrifiante.

Si vous avez encore le cœur à l’ouvrage, si vous avez encore l’envie de vous jeter à corps perdu dans une entreprise de longue haleine, je ne puis que vous inviter à ne pas rester seul face à l’adversité.

La Maison des Lanceurs d’Alerte existe.

Salut à toi Messager.

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L’auteur : Christophe OBERLIN est né en 1952. Chirurgien des hôpitaux et professeur à la faculté Denis Diderot à Paris, il enseigne l’anatomie, la chirurgie de la main et la microchirurgie en France et à l’étranger. Parallèlement à son travail hospitalier et universitaire, il participe depuis 30 ans à des activités de chirurgie humanitaire et d’enseignement en Afrique sub-saharienne, notamment dans le domaine de la chirurgie de la lèpre, au Maghreb et en Asie. Depuis 2001, il dirige régulièrement des (...)
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