NEW YORK – Un groupe de leaders et de personnalités juives célèbres appellent le monde à tenir Israël responsable de ses actes à Gaza et de faire usage du cessez-le feu avec le Hamas comme tournant décisif vers une paix juste et durable.
Par une lettre ouverte intitulée « Des Juifs exigent d’agir » publiée mercredi, Avraham Burg, ancien président de la Knesset et président d’Israël par intérim, Daniel Lévy, ancien négociateur israélien, Naomi Klein écrivaine canadienne et Peter Beinart, auteur, rejoints par au moins 460 personnalités juives exhortent à des sanctions contre Israël et à l’application du droit international.
La lettre , adressée au Secrétaire général de l’ONU et à des chefs d’État du monde entier, constitue le premier appel de la sorte depuis que le cessez-le feu a pris effet, le 10 octobre.
« C’est avec un grand soulagement que nous accueillons le cessez-le feu » dit la lettre. « Et cependant, il ne devrait pas y avoir de doute sur la fragilité de ce cessez-le feu : les forces israéliennes demeurent à Gaza, l’accord ne fait aucune référence à la Cisjordanie, les conditions qui président à l’occupation, à l’apartheid et au déni des droits des Palestiniens », ne sont pas prises en compte ».
Les signataires incluent des artistes, des auteurs et des militants comme les acteurs Ilana Glazer, Hannah Einbinder , Wallace Shawn, ainsi que les réalisateurs oscarisés, Jonathan Glazer et Yuval Avraham, les comédiens Éric André et Léo Reich et le prix Pulitzer, Benjamin Moser.
La lettre exhorte les dirigeants du monde à appliquer le droit international, à sanctionner les complices des crimes de guerre, à assurer que l’aide atteigne Gaza et à rejeter les fausses accusations d’antisémitisme contre ceux qui plaident pour la paix et la justice.
« Le cessez-le feu doit être le début, non la fin. Le risque de revenir à une réalité politique d’indifférence à l’occupation et au conflit permanent est trop grand. Cette même pression doit être poursuivie afin d’offrir une nouvelle ère de paix et de justice pour tous – Palestiniens et Israéliens » dit la lettre.
Dans une interview téléphonique de Haaretz, Burg a expliqué quelle a été sa motivation pour prendre l’initiative de cette lettre.
« Tout au long des ténèbres à Gaza, je n’ai jamais cessé d’écrire et de défendre mes valeurs. De là a émergé un projet que je soutiens de tout mon cœur. Nous avons atteint un moment de rupture existentielle. Mon pays est maintenant en conflit avec mes valeurs humaines et juives les plus profondes. Entre un appareil d’État qui a été détourné et le fondement moral de mon peuple, le choix est clair », a-t-il dit.
En août, Burg a appelé les Juifs du monde à porter plainte collectivement auprès de la Cour Internationale de Justice, accusant Israël de crimes contre l’humanité à Gaza ; il a écrit sur son compte Substack : « Nous avons besoin qu’un million de Juifs – moins de 10% de la population juive mondiale – portent plainte ensemble auprès du Tribunal de La Haye.
J’ai finalement réalisé que j’avais tort de penser que nous étions peu nombreux. Des milliers de Juifs dans le monde attendaient ce message. Ce qu’il se passe à Gaza et dans les territoires occupés n’est pas le judaïsme- c’est une horrible et fanatique mutation religieuse. Nous devons nous élever contre elle, dire la vérité aux puissants et refuser d’être silenciés » a-t-il ajouté.
Levy, un des in initiateurs de la lettre a dit à Haaretz qu’il n’est pas question de minimiser les atrocités du 7 octobre. Il s’agit d’avoir les yeux ouverts – non seulement sur ce qui s’est passé après, mais sur ce qui a été négligé pendant des décennies : le refus de tout choix politique permettant de remédier à l’occupation permanente. « Cela n’aurait jamais pu amener la sécurité ou le bien-être » a-t-il dit.
Cette initiative vise à trouver d’autres voix juives. « Et elles ne sont pas difficiles à trouver » a-t-il dit. « Elles prolifèrent. Nombreux sont ceux qui sont profondément dégoûtés par ce qui a été fait au nom du collectif juif, comme si c’était ce que nous avons appris de l’histoire juive, comme si c’était notre destin manifeste.
La lettre prend la suite d’un sondage récent du Washington Post qui montre une forte désapprobation de la conduite de la guerre par Israël, parmi les Juifs américains, 61% d’entre eux disant qu’Israël a commis des crimes de guerre contre les Palestiniens de Gaza.
En dépit du cessez-le feu, des frappes des FDI dans le sud de Gaza ont tué 44 personnes depuis dimanche, selon des sources hospitalières.
« Je pense que nous verrons davantage de gens ne voulant pas faire comme si de rien n’était, après ce fragile cessez-le feu. Ils disent non – il faut que cela change. Nous devons essentiellement retrouver ce que nous défendons. Parce que retourner simplement au statu quo du 6 octobre 2023 ne mènera qu’à un plus grand désastre. La pression a un effet. La responsabilité importe. Nous ne pouvons pas simplement passer à autre chose comme s’il ne s’était rien passé » a ajouté Burg.
« Tout au long de l’histoire juive, il y a eu des moments où la majorité suivait aveuglément de désastreux leaders et ce sont les quelques-uns qui s’opposaient à eux qui ont préservé cette grande et noble tradition. Cela s’est déjà passé et là est notre devoir une fois de plus » a-t-il dit.
« La minorité juste doit proposer une planche de salut à la majorité malavisée. Pour s’opposer aux idéologies de suprématie juive et au pouvoir d’un ministre corrompu qui nous sacrifie tous sur l’autel de ses propres intérêts égoïstes et de son hubris mortifère ».
La publication de la lettre coïncide avec un sommet de l’UE à Bruxelles où les dirigeants envisagent des sanctions contre Israël et avec une décision prochaine de la Cour Internationale de Justice sur les obligations d’Israël à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem Est. Elle coïncide aussi avec des conversations qui commencent sur la deuxième phase du plan du président Trump de cessez-le feu .
La lettre est sur https://jewsdemandaction.org/
Son Excellence, M. António Guterres, Secrétaire général de l’ONU,
Mesdames et Messieurs les Chefs d’État et de gouvernement, Mesdames et Messieurs les Représentants permanents auprès des Nations unies,
C’est avec un grand soulagement que nous accueillons la nouvelle du cessez-le-feu, la libération des otages israéliens et de prisonniers palestiniens, ainsi que l’espoir de voir la fin des tueries, des destructions, des déplacements de populations et de la faim orchestrée à Gaza. Pourtant, cela ne doit faire aucun doute : ce cessez-le-feu est fragile. L’armée israélienne reste présente à Gaza, l’accord ne fait aucune mention de la Cisjordanie et l’occupation, l’apartheid ainsi que la privation de droits imposés aux Palestiniens sont passés sous silence.
La pression internationale a joué un rôle important dans l’instauration de ce cessez-le-feu, et elle doit perdurer pour qu’il tienne. Celui-ci doit être un début et non une fin. Le risque est trop grand de voir revenir une situation politique dans laquelle l’opinion publique est indifférente à l’occupation et le conflit permanent. Cette pression doit continuer pour ouvrir la voie à une nouvelle ère de paix et de justice pour tous – Palestiniens comme Israéliens.
La nécessité de réparation précède largement le 7 octobre 2023. Les crimes commis ce jour-là par le Hamas et d’autres factions armées nous ont horrifiés. Les actions israéliennes qui ont suivi ne peuvent pas être cautionnées. C’est le cœur meurtri et avec une immense douleur que nous voyons s’accumuler les preuves d’un génocide au sens de la loi. Certains tentent déjà de se dédouaner de leurs responsabilités et de rejouer des scénarios bien connus pour protéger leur impunité. Nous ne pouvons pas le tolérer.
Nous lançons donc cet appel en tant que Juifs venus de tous horizons, partout dans le monde. Nous réaffirmons notre conviction en l’universalité de la justice et l’égalité devant le droit international. Nous n’oublions pas que nombre des lois, chartes et conventions ont été créées pour sauvegarder et protéger toute vie humaine à la suite de la Shoah. Ces digues sont aujourd’hui implacablement brisées par les dirigeants actuels d’Israël. Ils doivent assumer leurs responsabilités dans les violations du droit international. Il est temps de tout faire pour mettre définitivement fin à la punition collective infligée par le gouvernement israélien aux Palestiniens et de rechercher la paix pour le bien des deux peuples.
En tant que Juifs et en tant qu’êtres humains, nous déclarons : pas en notre nom. Pas au nom de notre histoire, de notre foi, de notre tradition morale. Les tueries et les destructions à grande échelle, les déplacements forcés et la privation délibérée des biens de première nécessité, ainsi que les actions criminelles réalisées à l’heure actuelle en Cisjordanie doivent s’arrêter et ne jamais se répéter.
Nous déplorons le fait que les dirigeants israéliens aient, de manière répétée, pris la parole sur la scène internationale pour déclarer que ces actions sont commises au nom du peuple juif et d’une destinée manifeste juive. Le gouvernement israélien prétend parler au nom des Juifs dans leur ensemble, mais il ne parle pas en notre nom.
Cet affront à notre conscience collective ne peut être toléré. Il doit être contesté. Ce ne sont pas des valeurs juives. Ce ne sont pas non plus les leçons que nous tirons de l’histoire de notre peuple. Bien souvent, nous voyons dans celles et ceux qui se mobilisent pour les droits des Palestiniens le reflet de ceux qui, jadis, se sont tenus aux côtés des Juifs dans nos moments de détresse. Notre solidarité avec les Palestiniens ne constitue pas une trahison de notre judaïsme, mais la réalisation de celui-ci. Lorsque nos sages nous enseignent que détruire une vie, c’est détruire un monde entier, ils ne font pas d’exceptions pour les Palestiniens.
Nous resterons mobilisés jusqu’à ce que ce cessez-le-feu débouche sur la fin de l’occupation et de l’apartheid. Nous écrivons cette lettre dans l’espoir qu’elle impulse le renouveau d’une mobilisation juive agissant avec conscience et compassion. Nous allons travailler urgemment pour obtenir l’égalité, la justice et la liberté pour les Palestiniens et les Israéliens.
À cette fin, nous appelons le monde des affaires, les syndicats, la société civile et surtout les responsables et les États membres des Nations unies :
1 À respecter et appliquer les décisions de la Cour internationale de Justice et à remarquer qu’elles s’appliquent également à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, à appliquer les mandats d’arrêt émis par la Cour pénale internationale et à contrer toute tentative visant à exercer des pressions indues sur le fonctionnement de ces Cours
2 À refuser toute complicité dans les crimes et violations du droit international commis par Israël contre les Palestiniens, notamment par l’arrêt des ventes d’armes et d’autres biens et services, à utiliser leurs moyens de pression, notamment par des sanctions ciblées sur les organes gouvernementaux et les individus responsables des violations du droit international, et par la suspension des liens avec les entités commerciales qui contribuent à ces violations
3 À prendre toutes les mesures nécessaires pour obtenir l’accès de l’aide humanitaire à tous les Palestiniens de Gaza à une échelle cohérente avec leurs besoins vitaux, la levée du blocus, l’entrée des matériaux de reconstruction sur le territoire, et le retrait total de l’armée israélienne
4 À réfuter les fausses accusations d’antisémitisme, qui instrumentalisent abusivement notre histoire collective pour ternir celles et ceux aux côtés desquels nous œuvrons pour la paix et la justice.
Avec le plus grand respect et dans l’esprit de notre tradition juive commune,
Jews Demand Action
