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Encore une histoire sur la Russie qui s’effondre. Le scepticisme est-il encore permis ? (The Intercept)

Vendredi dernier, la plupart des grands médias ont fait l’éloge d’une importante histoire sur les tentatives russes de piratage des systèmes de vote américains, en se fondant exclusivement sur les déclarations du Département de la sécurité intérieure. Voici le début d’un article publié par USA Today, similaire à ce qu’on pouvait trouver dans la plupart des autres médias : « Les Russes ont tenté de pirater les systèmes électoraux dans 21 États à la veille de l’élection présidentielle de l’année dernière, ont déclaré des officiels vendredi  ».

Cette histoire officielle était explosive pour des raisons évidentes, et a déclenché de manière prévisible des réactions immédiates - qui, bien sûr, se sont aussitôt répandues - déclarant que la légitimité du résultat de l’élection présidentielle américaine de 2016 est désormais remise en question.

Don Beyer, membre du Congrès Démocrate de Virginie, se référant aux 21 états ciblés, a annoncé que cela montre que « la Russie a tenté de pirater leur élection »

La journaliste de MSNBC chargée de toutes les questions relatives à la prise de contrôle par le Kremlin, Rachel Maddow, s’est indignée que cela ne nous ait pas été révélé plus tôt et que nous n’ayons toujours pas tous les détails. « Ce que nous avons maintenant compris, a-t-elle dit d’un ton grave en montrant les cartes multicolores qu’elle avait faites, c’est que « la Sécurité intérieure savait au moins depuis juin que 21 États avaient été pris pour cible par des pirates informatiques russes pendant les élections… en ciblant leur infrastructure électorale. »

De là à exiger que les résultats des élections soient annulés, il n’y a qu’un pas, un pas conforme au sentiment exprimé l’autre jour par l’icône de la Résistance, Carl Reiner : « Y a-t-il quelque chose de plus excitant que la possibilité que l’élection de Trump soit invalidée et Hillary légitimement installée comme présidente ? »

Alors, qu’est-ce qui cloche dans cette histoire ? Juste une petite chose : elle est fausse. L’histoire a commencé à s’effondrer hier quand Associated Press a rapporté que le Wisconsin - l’un des États mentionnés dans le rapport original et qui, pour des raisons évidentes, a causé le plus d’agitation - n’avait pas, en fait, été pris pour cible par les pirates informatiques russes.

Le porte-parole de la Sécurité intérieure a ensuite tenté de faire marche arrière, insistant sur le fait qu’il y avait bien des preuves que certains réseaux informatiques avaient été pris pour cible, mais qu’ils ne pouvaient pas dire s’il y avait un rapport avec les élections ou pas. Et, comme l’a noté AP : « L’administrateur en chef des élections du Wisconsin, Michael Haas, a répété à maintes reprises que la Sécurité Intérieure a assuré l’État qu’il n’avait pas été pris pour cible. »

Puis l’histoire s’est complètement effondrée hier soir. Le secrétaire d’État d’un autre des États désignés, la Californie, a fait une déclaration cinglante pour démentir les affirmations du rapport.

Certaines histoires finissent par se révéler fausses. Il n’y a rien de particulièrement choquant là-dedans. S’il s’était agi d’un incident isolé, on pourrait parler d’une erreur humaine sans grande signification.

Mais il ne s’agit pas un incident isolé. Bien au contraire : cela s’est reproduit à maintes reprises. Les déclarations enflammées sur la Russie sont exagérées par les médias, et presque toujours basées sur des déclarations sans preuves de fonctionnaires du gouvernement, pour ensuite s’effondrer au moindre examen minutieux et l’absence totale de preuves.

Les exemples de tels déboires autour d’affirmations sur la Russie sont trop nombreux pour en dresser une liste exhaustive. J’ai écrit plusieurs fois sur ce phénomène et énuméré de nombreux exemples, la dernière fois en juin lorsque 3 journalistes de CNN ont ’démissionné’ à cause d’une histoire totalement fausse liant le conseiller de Trump Anthony Scaramucci à une enquête sur un fonds d’investissement russe et que la chaîne a été contrainte de démentir.

Souvenez-vous lorsque le Washington Post prétendait que la Russie avait piraté le réseau électrique américain, ce qui a amené les politiciens à dénoncer Poutine pour avoir tenté de priver les Américains de chauffage en hiver, pour finalement publier de multiples démentis parce que tout était faux. Ou lorsque le Post a du publier un imposant éditorial après que ses journalistes aient fait des déclarations sur l’infiltration russe de l’Internet et la diffusion de ’Fausses nouvelles’ basée sur une liste noire établie par un groupe anonyme McCarthyste qui désignait des sites comme Drudge Report et divers médias de gauche comme des agents du Kremlin ?

Ou lorsque Slate prétendait que Trump avait créé un serveur secret avec une banque russe, le tout sur la base d’éléments tels que tous les autres médias qui les avaient examinés en étaient gênés et n’en ont pas parlé ? Ou lorsque le Guardian a été forcé de se rétracter après l’article de Ben Jacobs - devenu viral - qui a fortuitement affirmé que WikiLeaks avait une longue relation avec le Kremlin ? Ou lorsque Fortune a rétracté les suggestions que RT avait piraté et pris le contrôle de la chaîne C-SPAN ? Et puis il y a l’énorme marché qui a été créé - dirigé par des Démocrates de premier plan - qui a ingurgité aveuglément chaque revendication conspirationniste et désinvolte sur la Russie servie par une armée de conspirateurs fous comme Louise Mensch et Claude ’RienQueLaVérité’ Taylor ?

Et maintenant, nous avons les systèmes de vote des 21 États piratés par la Russie qui viennent s’ajouter à ce tas de déchets. Chaque fois ces histoires deviennent virales ; chaque fois elles façonnent le récit ; chaque fois ceux qui les diffusent disent peu ou rien lorsqu’elles s’effondrent.

Tout cela ne signifie pas que toutes les affirmations sur la Russie sont fausses, pas plus qu’elles ne réfutent l’accusation selon laquelle Poutine aurait ordonné le piratage des boîtes de réception des courriels de la DNC et de John Podesta (une allégation pour laquelle, soit dit en passant, aucune preuve n’ a encore été présentée par le gouvernement américain). Il y a peut-être eu des États qui ont été pris pour cible, même si les principales affirmations de cette histoire, celles qui ont attiré le plus d’attention, ont été réfutées depuis.

Mais ce qu’il démontre, c’est qu’un climat incroyablement imprudent, où tout est bon à gober, prévaut lorsqu’il s’agit de parer de la Russie. Les médias publieront littéralement toute assertion officielle comme une Vérité sans le moindre égard pour les preuves.

Voir Poutine embusqué et manipuler tous les problèmes occidentaux est devenu un dogme religieux - il explique des événements qui autrement seraient inexplicables, apporte des certitudes dans un monde complexe et allège la responsabilité de nombreuses factions - de sorte que les médias et leurs journalistes sont abondamment récompensés chaque fois qu’ils publient des articles accusateurs sur la Russie (surtout ceux concernant les élections américaines), même s’ils finissent par être démontés.

Une histoire très prisée hier du New York Times - prétendant que les Russes ont utilisé Twitter pour manipuler la politique américaine - démontre cette insouciance. L’histoire est basée sur les revendications d’un nouveau groupe formé il y a deux mois par une union de Néoconservateurs et de responsables Démocrates de la sécurité nationale, et dirigé par des menteurs et des propagandistes de longue date comme Bill Kristol, l’ancien chef intérimaire de la CIA Mike Morell, et le secrétaire de Bush du Homeland Security, Mike Chertoff. J’ai parlé de la fondation de ce groupe, qui s’appelle Alliance for Securing Democracy, lorsqu’il fut annoncé (et qu’il ne faut pas confondre avec le tout dernier nouveau groupe annoncé la semaine dernière par Rob Reiner et David Frum, qui met en vedette un autre ancien chef de la CIA (James Clapper) - qui s’appelle InvestigateRussia.org - avec une vidéo déclarant que les États-Unis sont maintenant ’en guerre avec la Russie’).

Le groupe Kristol/Morell/Chertoff sur lequel le Times a basé son article a recours à une tactique très simple : ils décident secrètement quels comptes Twitter sont des ’bots [programmes-robots] russes’, c’est-à-dire des comptes qui diffusent un « message anti-américain » et qui sont contrôlés par le Kremlin. Ils refusent de dire quels comptes Twitter ils ont décidé étaient inféodés au Kremlin, et ils refusent d’expliquer leur méthodologie pour créer leurs listes ou pour déterminer ce qui constitue de l’’anti-américanisme".

Ils font tout ça en secret, et vous êtes censés leur faire confiance : Bill Kristol, Mike Chertoff et leurs amis de la sécurité nationale. Et le New York Times est apparemment d’accord ça, comme en témoigne son acceptation sans critique hier des revendications de ce groupe - un groupe formé par les sources les moins dignes de confiance de la nation.

Mais peu importe. C’est une revendication sur le contrôle infâme exercé par la Russie. Elle est donc instantanément investie de crédibilité et d’autorité, et publiée par les principaux organes d’information, puis acceptée aveuglément dans la plupart des cercles de l’élite. À partir de là, elle deviendra un Fait - basé sur l’article du New York Times – à savoir que le Kremlin a agressivement et efficacement militarisé Twitter pour manipuler l’opinion publique et provoquer des divisions pendant les élections, même si la preuve de cette nouvelle sont des assertions secrètes et invérifiables d’un groupe rempli des néoconservateurs les plus enragés et les plus menteurs qui soient.

C’est ainsi que le récit sur la Russie est sans cesse ’raconté’, et c’est la raison pour laquelle tant de grandes histoires se sont effondrées de façon embarrassante. C’est parce que l’histoire russe de 2017 - un peu comme le discours sur l’Irak en 2002 - est maintenant animée par une foi religieuse plutôt que par des facultés rationnelles.

Aucune remise en cause des revendications officielles n’est autorisée. Aucune preuve n’est exigée pour qu’une assertion soit acceptée. Et la punition pour avoir demandé à voir des preuves pour des déclarations officielles, ou pour avoir émis des doutes sur la validité des preuves présentées, est de subir des accusations mettant en doute son patriotisme et sa loyauté (dans de nombreux milieux, le simple fait de demander des preuves pour des déclarations officielles sur la Russie fait de vous un agent du Kremlin ou du moins un adorateur de Poutine - tout comme le fait de demander des preuves en 2002, ou de remettre en question les preuves présentées pour les accusations portées contre Saddam Hussein, faisaient de vous un sympathisant du dictateur irakien).

Quel que soit votre opinion sur la Russie, sur Trump et le reste, personne ne peut considérer un tel climat comme sain. Il suffit de voir combien d’articles incendiaires, dans les grands médias, ont fini par faire long feu. N’est-il pas évident qu’il y a quelque chose qui cloche dans la façon dont nous discutons et rendons compte des relations entre ces deux puissances nucléaires ?

Glenn Greenwald

https://theintercept.com/

Traduction "j’te le fais pas dire" par Viktor Dedaj pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles.

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