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Entre Gauche et Droite : un corps désarticulé

Dimanche 20 mars 2011, pendant que les occidentaux dont la France bombardaient la Libye pour aider, paraît-il, le peuple libyen à accoucher d’une démocratie, les citoyens français ou plus exactement 45 % des électeurs votaient pour les cantonales dont 15% choisirent le Front national. Le bilan à tirer du deuxième tour est sobre : 55% d’abstentionnistes et un Front National qui confirme son enracinement dans l’espace public. Nul besoin de sondages pour faire la conjecture d’un « 21 avril » en 2012. A moins d’un miracle !

En effet, une crise économique et financière qui perdure , aggravant chaque jour davantage les conditions sociales des couches populaires. Avec l’espoir d’une amélioration qui s’amenuise au fur et à mesure qu’apparaît la soumission ou l’incapacité des responsables politiques face aux désidérata des spéculateurs financiers, par banques interposées et FMI. S’appuyant sur le dogme libéral selon lequel l’intérêt général est la somme des intérêts privés, c’est au « bulldozer » que la droite détruit le bien commun que sont les services publics. Sur ce point, la Gauche ne fut pas en reste, certes avec plus de précautions puis qu’elle n’utilisa que le « marteau piqueur ». Mais cela suffit pour légitimer idéologiquement la démolition.

Une situation sociale qui, conjuguée aux affaires impliquant des responsables politiques de droite comme de gauche, accentue l’idée du « tous pourris » que le Front national symbolise, dorénavant, par le slogan « UMPS ».

Une insécurité sociale , rythmée par le chômage et la pauvreté, doublée d’un climat politique sécuritaire que médias et pouvoir politique, loin de dissiper, amplifient en pointant du doigt le pouvoir judiciaire. Ce qui ajoute de la peur à la peur.

Une peur que le pouvoir politique utilise comme mode de gouvernement. La présupposée immigration massive est ainsi instrumentalisée puisqu’à l’instar du Président de la République, parlant des révolutions arabes, nous devons savoir « ce que pourraient être les conséquences de telles tragédies sur des flux migratoires devenus incontrôlables et sur le terrorisme. C’est toute l’Europe alors qui seraient en première ligne. » (28/02/2011)

Discours, là aussi, illustré médiatiquement par des scènes d’immigrés clandestins débarquant sur les côtes italiennes. Le propos du président français s’inscrit sur une voie déjà tracée par J. Chirac qui, en 1990 , s’exprima dans le Nouvel Obs en ces termes : « Plus on aura d’immigration, plus on aura d’insécurité...On va vers de graves conflits raciaux qui seront la conséquence du refus des Français d’être envahis par d’autres cultures. Toute race a l’instinct de se préserver. » (1990, Le Nouvel Obs). Suivi par V. Giscard d’Estaing qui mis en garde le peuple français contre « l’invasion ». ( le Figaro Magazine 21/09/91)

Mais déjà , en 1989, F. Mitterrand tenta de rassurer sans rassurer pour autant en décrétant que « Le seuil de tolérance a été atteint dans les années 1970 et il n’y a pas eu depuis d’aggravation. » (10 /12/ 1989 )

Un seuil que le ministre de l’intérieur, C. Guéant vient de franchir en affirmant que « les français, à force d’immigration incontrôlée, ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux ».(17/03/2011 )

Ils ne sentent pas chez eux d’autant plus, comme l’énonce le député communiste A.Gérin, qu’« il y a une sorte d’islamisation de l’espace public... » et « une emprise du communautarisme dans certains territoires de la société française ». (10 /12/ 2009 )
De là , à conclure qu’une partie des problèmes de la société française est l’immigré arabe ou noir - cas aggravant s’il est musulman - il n’y a qu’un pas. Enfin, le responsable des maux du citoyen lambda est dévoilé. Le bouc émissaire fait presque consensus. Presque, parce qu’à Gauche, manque la détermination et la clarté politique. Une carence que les rappels obsessionnels des valeurs de la République ne compensent nullement. Ceci d’autant plus que le F.N a intégré ces valeurs dans sa rhétorique quotidienne. Ainsi, tous les sujets sociaux, politiques et culturels convergent vers le théorème F.N. Il en va de même du débat sur la laïcité qui voile maladroitement les thèmes de prédilection du F.N, immigration et islam.

En affirmant que « La France est métissée, la France est différente ; donc il y a un sentiment, d’ailleurs à juste titre pour une partie de la France, de nostalgie de cette France qui n’existe plus, qui n’existera plus. » (30/03/2011), le socialiste Julien Dray, donne, indirectement, du poids aux thèses du F.N qui, lui justement, se présente comme le défenseur et le bâtisseur de « cette France qui n’existe plus ». A noter que le député ne précise pas de quelle France disparue, il s’agit. Cependant une chose est sûre : la France de la Protection sociale, de la Santé, de l’Education et des services publics est entrain de disparaître. Des biens communs qui, peu à peu et à juste titre, deviennent sujet de la nostalgie.

Force est de constater que, trente après, « les vraies questions » du Front National, selon L. Fabius, n’ont pas trouvé de réponse ni à Gauche ni à Droite. Par conséquent, il est fort probable que le citoyen désorienté invite « l’Originale » au second tour de l’élection présidentielle de 2012. Ceux-ci d’autant plus que, aveuglés par les bénéfices que procurent l’outil démocratique, les responsables politiques de gauche ont perdu de vue la tâche à accomplir, à même de redonner un sens aux combats démocratiques.
En effet, sous couvert de « culture de gouvernement », le Parti Socialiste à troqué le militant du socialisme par le pompier politique du capitalisme. Quant au PCF, voulant « être crédible » et « à l’écoute des gens », a fini par confondre luttes de classes et luttes des places et de n’être écouté au final par presque personne. Enfin, les directions syndicales ou partenaires sociaux, à leurs corps défendant, se sont mues en régulateurs du système capitaliste. C’est à dire en pompiers sociaux. Pour couronner le tout, une « écolo-boboisation » de la politique qui fait du citoyen, un consommateur averti mais culpabilisé et sous surveillance.

En somme, une distribution des rôles qui permet au système politique d’être armé de ses deux bras bien articulés par une mécanique démocratique.

Un bras droit prêt à toutes les révolutions conservatrices pour sauvegarder l’ordre établi de domination et d’exploitation auquel répond par des tours d’illusionnistes un bras gauche, toujours disponible en cas de pépins sociaux . De l’Union de la Gauche à la Gauche Plurielle et d’alternance en cohabitation, au nom de la légalité, les responsables politiques de gauche ont légitimé ce qu’ils dénoncent , par ailleurs, lors de veillées électorales. « Avec des intentions admirables mais mal placées, ils s’attellent avec le plus grand sérieux et la plus grande sensibleries à cette tâche qui consiste à remédier aux maux qu’ils constatent. Mais leurs remèdes ne guérissent pas la maladie : ils ne font que la prolonger . Mieux : leurs remèdes font partie intégrante de la maladie. » (L’âme humaine, Oscar Wilde)

Est-il nécessaire de préciser que la maladie est propagée avec cynisme par la main invisible du système capitaliste dont Gauche et Droite s’engagent à moraliser faits et gestes. Ne mettons pas en doute leurs sincérités et supposons qu’il s’agit de morale. Mais alors cela signifie que la main invisible agit en toute immoralité. Or ce qui est immorale ne se moralise, il est purement et simplement banni.

Autrement dit, tant qu’on ne s’attelle pas à couper la « main », le système politique continuera à entretenir le jeu démocratique qui consiste à tirer les ficelles tantôt avec le bras droit , tantôt avec le gauche pour manipuler les masses populaires telle une marionnette. Désarticulée.

Et un corps désarticulé a un problème d’orientation. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la qualification de J.M. Lepen au premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Ce « séisme » fut la consécration idéologique du Front National et les « 82% » du second tour ne furent pas une victoire de la République mais bien la défaite de la pensée progressiste. Désarticulation et désorientation dues aussi au mépris avec lequel responsables politiques et intellectuels ont accueilli la victoire du « Non » au Traité constitutionnel européen (TCE) en 2005. Experts, intellectuels et politiques fustigèrent l’incapacité du peuple à comprendre les enjeux européens. Donc tout naturellement, le TCE sorti par la porte démocratique française, fut introduit par la fenêtre des coulisses parlementaires. Désorientation aussi, quand intellectuels et politiques louèrent l’intelligence de N. Sarkozy pour avoir siphonné les voix du F.N à l’élection présidentielle de 2007 sans saisir que le déplacement électoral était accompagné d’un mouvement idéologique légitimant le F.N. Aujourd’hui plus qu’hier. Puisqu’encore une fois, face à une Gauche à géométrie variable et au moment ultime, sûrement aux couleurs du FMI et une Droite en déroute, « les vraies questions » du F.N rythment le débat politique.

Une Droite qui « s’extrême droitise » afin de sauver, entre autres, le soldat Sarkozy en 2012. Un président qui, perdant pied sur le sol français, « a pris la tête de la croisade » pour larguer « la démocratie sur la Libye pétrolière ». Sur ce point, il faut souligner que si, sur le plan national, divergence il y a sur les modalités d’application d’une même politique économique, sur le plan international, la convergence entre Droite et Gauche est réelle.

Pour conclure, tout semble indiquer que la République est « au bout du tunnel » comme l’annonçait l’ancien Premier ministre Raymond Barre mais il faut se rendre à l’évidence, le tunnel est cloisonné par un « mur » qui paraît infranchissable. C’est ce mur édifié par les spéculateurs financiers et leurs idéologues qu’il faut entreprendre d’abattre. Une lourde tâche face à laquelle, le pacte républicain s’avère un piètre outil.

Mohamed El Bachir

1 avril 2011

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