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L’économie du partage au service du capital

« Je suis disposé à vous donner ma montre si vous me donnez cinquante euros ». Anonyme.

Économie du partage, économie collaborative, économie du peer-to-peer, économie solidaire, économie post-capitaliste, nouvelle approche de l’économie etc., sont des appellations derrière lesquelles se cachent les rapports d’exploitation et de domination du capitalisme. L’économie du partage n’a pour but ni la satisfaction des besoins des individus ni le partage des richesses, mais la maximisation des profits. Le partage n’est qu’un prétexte, un moyen au service de cet objectif. Le véritable partage se fait entre les actionnaires d’Uber, d’Airbnb, de Blablacar, de Drivy, du Bon Coin etc. Après le microcrédit, le commerce équitable et autre développement durable, c’est au tour de l’économie du partage d’être un instrument au service du capital (1).

L’Entraide, la Mutualisation, la Convivialité, la Solidarité, l’Hospitalité, la Coopération sont réduites, dans l’économie du partage, à de simples valeurs d’échange, à de simples rapports d’argent.Votre logement, votre voiture, votre machine à laver, vos livres, vos outils de bricolages, vos vêtements, votre repas, votre temps libre etc. sont transformés en vulgaires marchandises qui s’achètent et se vendent (même temporairement) sur le marché de l’économie du partage dominé par de prospères et puissantes entreprises. Il n’ y a pas de services rendus mais que des services vendus.

La révolution informationnelle, la publicité, le marketing sous toutes ses formes, les techniques de gestion les plus sophistiquées sont des moyens efficaces qui permettent à ces entreprises de pénétrer davantage encore les sphères les plus protégées et les plus éloignées du marché. L’économie du partage élargit ainsi les possibilités de développement du capital aux domaines qui , jusqu’alors, lui échappaient.

L’économie du partage est non seulement présente dans quasiment tous les secteurs, mais elle a aussi envahi le monde entier. Selon PwC, le marché mondial de l’économie collaborative devrait atteindre près de 335 milliards de dollars d’ici à 2025, contre 15 milliards en 2014 ! (2). Le capitalisme, pour survivre, doit créer constamment à l’échelle planétaire de nouveaux besoins, de nouveaux marchés, de nouvelles techniques de production et de consommation.

Ce nouveau business attire de plus en plus les grands groupes qui investissent massivement dans ce marché très rentable. Ainsi des géants comme Nestlé, Hyatt, Avis, General Electric, Ikea, Tyota, Bmw, Frd etc., rachètent des start-up, créent leurs propres services de location temporaire et leurs propres plateformes de partage (3). La SNCF, de son côté, non seulement possède déjà son propre service de covoiturage (iDvroom) mais travaille aussi en partenariat avec Wattmobile et Zipcar deux acteurs importants de l’économie collaborative. Le groupe public vient également de prendre 75% du capital (28 millions d’euros) de « OuiCar », une plateforme de location de voitures entre particuliers qui revendique 20 000 véhicules en « autopartage » et 400 000 adhérents en France.

L’économie du partage n’est donc pas une menace pour les grandes entreprises, mais bien au contraire une occasion formidable pour étendre leur champ d’action. Elle leur offre ainsi de nouvelles perspectives de profit tout en exploitant les valeurs de partage, d’entraide etc.. « Il suffit de voir le nombre de campagnes de publicité qui sortent et qui nous vendent à toutes les sauces les valeurs de partage, alors même que les entreprises en question sont incapables de porter ces valeurs », déplore Marc-Arthur Gauthey, du think tank OuiShare pourtant grand défenseur de l’économie collaborative (4).

Quant aux travailleurs de l’économie du partage ou collaborative (travailleurs indépendants, entrepreneurs individuels, « particuliers »), leur situation reste pour le moins inquiétante. Ils ne sont pas considérés comme des salariés et ne bénéficient donc pas des avantages liés au salariat (protection sociale, congés payés, conventions collectives etc.). Le statut juridique de ces « free-lances » [travailleurs indépendants], comme on les appelle, parfois reste ambigu. Ils ne sont ni salariés ni vraiment patrons. Ils ne bénéficient ni des droits des premiers ni des privilèges des seconds. Mais dans tous les cas ils doivent exécuter les règles et les ordres dictés par les plateformes collaboratives qui les emploient. Ce flou et ce vide juridique constituent une véritable aubaine pour les entreprises de l’économie du partage. Elles échappent ainsi largement à la réglementation du droit du travail. Derrière l’économie collaborative se cachent de nouveaux rapports de domination et d’exploitation. Aux salaires de misère (5) s’ajoutent une hyper-flexibilité et une précarité accrue qui font le bonheur des patrons. Youpijob, TaskRabbit (6), UberPop, UberRush (un service de coursiers à pied ou à vélo) ou Amazon Turk, pour ne citer que celles-là , sont des exemples et des symboles de cette « gig economy » [économie des petits boulots]. Les emplois créés sont des petits boulots mal rémunérés, mal protégés, limités dans le temps avec des horaires déstructurés et sans perspective aucune : « Au lieu de la révolution du travail promise, je n’ai trouvé que des tâches pénibles, un faible salaire et un système défavorable pour les salariés » (7). Les nouveaux prolétaires de ces entreprises collaboratives sont la plupart du temps des hommes et des femmes à tout faire.

L’économie du partage renforce et accélère ainsi les tendances déjà existantes au sein du capitalisme et détruit chaque jour un peu plus les acquis sociaux arrachés de haute lutte par des générations successives de travailleurs salariés.

L’économie collaborative ne crée paradoxalement aucune collaboration ni aucune solidarité entre les travailleurs qui restent totalement dépendants des puissantes plateformes avec leurs règles et leurs systèmes de notations basés sur le jugement des clients. Au contraire, elle les isole, les atomise pour mieux les dominer.

L’économie du partage n’est qu’un avatar du capitalisme qui répond à la nécessité de celui-ci de conquérir de nouveaux marchés, de créer de nouveaux besoins pour surmonter ses crises. Dans ce sens elle n’est qu’un instrument au service du capital dont elle perpétue l’asservissement et la domination. Dire que l’économie du partage est une économie post-capitaliste est non seulement une chimère, mais aussi une absurdité.

Mohamed BELAALI

(1) http://belaali.com/article-microcredit-commerce-equitable-et-developpe...(1)

(2) http://www.pwc.fr/le-marche-mondial-de-leconomie-collaborative-devrait...

(3) http://www.usinenouvelle.com/article/les-grandes-entreprises-seduites-...

(4) http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/pour-riposter-a-l-u...

(5) http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/jul/23/gig-economy-silic...

(6) http://valleywag.gawker.com/if-taskrabbit-is-the-future-of-employment-...

(7) http://www.lesechos.fr/20/05/2014/LesEchos/21691-059-ECH_economie-du-p...


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