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Le procès en appel contre le réseau kamikaze pour l’Irak

L’honneur perdu des démocrates belges

photo : Susan Meiselas

Je me sens toujours mal à l’aise face aux gens qui s’indignent haut et fort sur les camps de concentration de jadis et d’ailleurs, mais qui détournent pudiquement les yeux quand il s’agit de balayer devant leur propre porte. Guantanamo, c’est bien loin de chez nous. Pourtant chez nous aussi s’insinuent des conceptions et des pratiques qui y trouvent leur inspiration.

Le Belge Bilal Soughir (34 ans) sera ainsi emmené, "à la manière de Guantanamo", de la prison à la Cour d’appel de Bruxelles, le 21 avril prochain. La tête recouverte d’une capuche noire, une paire de lunettes de soudeur lui empêchant toute vue, enchaîné à une ceinture à la taille et aux pieds. Des deux années et demi qu’il a déjà passées en prison, il a vécu pas moins de dix-mois sous un régime strict. Bilal Soughir n’a pas détroussé des personnes âgées ou enlevé des enfants. Il n’a pas commis de braquages armés, ni planifié ou commis des attentats. Il comparaît devant des tribunaux qui, tant en première instance qu’en appel, se spécialisent dans l’antiterrorisme.

C’est sur la base de la législation antiterroriste qu’il a été condamné, au début de cette année, à la peine maximale de dix ans. Il aurait recruté quatre personnes, en 2004, pour aller combattre les Américains en Irak. Ce qu’il nie. Parmi ces quatre personnes, figurent son ami Issam Goris et l’épouse de ce dernier, Muriel Degauque, qui seraient morts en tant que "kamikazes". Muriel serait morte lors d’un attentat contre un convoi militaire américain le 9 novembre 2005. Son mari a été abattu par des soldats américains le lendemain. Sur tous ces événements, nous ne connaissons que la version du FBI et de l’armée américaine. Toutes les enquêtes complémentaires demandées par la défense de Bilal ont été rejetées.

Quant à moi, je déconseillerai aux jeunes d’aller se battre en Irak mais ce n’est pas de ce débat qu’il s’agit aujourd’hui. Ce dont il s’agit, c’est du climat politique actuel qu’aucun manifestant de mai 1968 n’aurait pu imaginer. Je m’interroge sur les progressistes de ce pays, et en particulier dans le mouvement pacifiste, qui, sans devoir partager les opinions de Soughir et des autres inculpés, ne lui manifestent pas l’ombre d’un soutien ou de solidarité.

Il en fut jadis autrement.

Dans les années 60, 70 et 80, de jeunes intellectuels belges ont rejoint les rangs de diverses armées de guérilla en Amérique latine. Des médecins comme Michaël De Witte et Rita Vanobberghen, un prêtre comme Roger Ponseele, une germaniste comme Karin Lievens décidèrent, au nom des pauvres et des opprimés, de choisir le camp du FMLN, la résistance armée en El Salvador. La lutte durerait douze ans et coûterait la vie à 70.000 Salvadoriens. Rita Vanobberghen fut gravement blessée et Michaël Dewitte y perdit la vie dans la résistance, le 8 février 1987. Le prêtre ouvrier Frans Wuytack partit en 1973 pour le Vénézuela, illégalement et avec un faux passeport car il avait déjà été expulsé du pays auparavant. Il a rejoint la guérilla de Douglas Bravo. Des films et des livres ont rendu hommage à leur engagement. Comme les documentaires « Roger Ponseele, priester/guerillero » (1990) et "Vlaamse guerrillero’s" (diffusé par la VRT/Canvas en 2002). Comme les livres « Dagboek uit El Salvador » de Michaël De Witte et « Persona non grata » sur Frans Wuytack. Une fondation Michaël De Witte a vu le jour ( lien erronné supprimé par la rédaction du Grand Soir ), et elle commémorait, le 1er mars 2007, le vingtième anniversaire de sa mort, avec des organisations comme Solidarité socialiste, 11.11.11, Oxfam et d’autres.

Tous ces volontaires belges suivaient l’exemple de Che Guevara, le médecin argentin et cubain, qui, après Cuba, mit également sur pied des expéditions de guérilla illégales au Congo et en Bolivie. Il avait l’ambition de créer dans le monde d’autres "Vietnam" pour soutenir la résistance de ce peuple aux Américains. Jusqu’à ce que ceux-ci le fassent exécuter, le 9 octobre 1967.

Les temps ont changé. Le contraste est aveuglant. L’accord relatif, la tolérance ou même l’admiration pour ces jeunes combattants des années 60, 70 et 80 a fait place sur tous les bancs à la méfiance et au silence.

Nous n’aimons pas cette idée, mais la condamnation mondiale de la guerre illégitime contre l’Irak n’a en aucune façon pu mettre fin à cette guerre. Bien plus : après cinq années de guerre, les Américains ont réussi à faire accepter au monde l’occupation de l’Irak, comme un fait accompli, et de présenter cette guerre comme un conflit entre des barbares religieux et la civilisation. Ils ont réussi à nous faire associer toute résistance à la terreur et l’islam à la religion de la terreur. Si bien que nous ne parvenons même plus à imaginer que ceux qui se trouvent aujourd’hui devant la justice pour leur soutien à la résistance irakienne témoigneraient du même idéalisme que ceux qui jadis partaient pour El Salvador.

Et pourtant, si nous sommes prêts à regarder, le lien entre El Salvador et l’Irak saute aux yeux.

L’homme qui faisait office d’ambassadeur en Irak en 2004 s’appelle John Negroponte. De 1981 à 1985, il était ambassadeur au Honduras, pays voisin d’El Salvador. En 1994, la de Commission des Droits de l’Homme du Honduras l’a accusé d’atteinte grave aux droits de l’homme, pour torture et disparition de pas moins de 184 activistes politiques. En 1996, une commision d’enquête sur le rôle des USA au Honduras déclara que les esadrons de la mort honduriens, sous la supervision de Negroponte, « avaient enlevé, torturé et assassiné des milliers de sympathisants probables de la résistance de gauche dans ce pays ». Negroponte a été assisté en Irak par le colonel James Steele qui se trouvait à la tête des militaires américains en 1984-86 en El Salvador. Le 8 janvier 2005, Newsweek cite Donald Rumsfeld, le ministre américain de la Défense de l’époque, qui a évoqué l’usage de la "Salvador Option" en Irak. Newsweek décrit la « Salvador Option » de la période Reagan en ces termes : « A l’époque, le gouvernement américain soutenait ou mettait sur pied des forces "nationalistes", qui disposaient d’escadrons de la mort pour pourchasser et assassiner les chefs rebelles et leurs sympathisants… Beaucoup de conservateurs américains considéraient cette politique comme un succès. » Après l’échec de l’Operation Phantom Fury, nom donné au siège de Fallujah en novembre 2004, les Américains en Irak ont effectivement opté pour la "manière salvadorienne". Des dizaines de dirigeants sunnites de la résistance ont été assassinés par des escadrons de la mort dans les mois qui ont suivi. Force est de constater que les Américains font preuve de plus de continuité que nous quand il s’agit du Salvador et de l’Irak.

L’aspect religieux des volontaires pour l’Irak freine souvent notre solidarité. Mais sondions-nous jadis le niveau de religiosité des combattants de la résistance ? Pourquoi étions-nous capables d’apprécier et de comprendre les volontaires belges qui suivaient, il y a trente ans, le prêtre et sociologue catholique Camillo Torres, dont une résidence étudiante porte encore le nom à Louvain (http://www.camilotorres.be) ? Après ses études à l’Université catholique de Leuven, Torres s’est joint à la guérilla de l’ELN en Colombie et y trouva la mort, le 15 juillet 1966.

Est-ce le mot "kamikaze" qui nous dérange ? Depuis le 11 septembre, ce mot fait inéluctablement penser aux victimes civiles de New York, Bagdad, Londres et Madrid. Mais aucun attentat ou plan d’attentat contre des civils innocents n’est imputé aux accusés du procès Soughir. Que ces volontaires pour l’Irak étaient prêts au sacrifice de leur vie dans une action militaire est autre chose. Mais ils ne diffèrent en cela en rien de la philosophie des guérilleros qui pouvaient jadis compter sur notre soutien. Che Guevara écrivait : "Mourir sous le drapeau du Vietnam, du Vénézuela, du Guatémala, de la Bolivie ou du Brésil, sera aussi glorieux et souhaitable pour un Latino-Américain, un Asiatique, un Africain ou même un Européen." Michaël De Witte notait dans son journal de bord : "Je sais que je suis totalement recruté par la lutte anti-impérialiste et c’est pourquoi je sais que je mourrai jeune car celui qui lutte de cette façon aura la vie courte". Et Roger Ponseele : "Pour vivre avec la guérilla, il faut être prêt à beaucoup de choses. Il faut même être prêt à donner sa vie".

Le procès du "réseau kamikaze" pour l’Irak est pour tous les démocrates, et pour le mouvement de la paix en particulier, l’occasion de tendre la main à ces inculpés. L’occasion de dire aux responsables politiques et aux magistrats : si le monde avait réussi à arrêter cette guerre illégale et injuste, ce procès n’aurait pas lieu.

Luk Vervaet
enseignant dans une prison bruxelloise

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