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Le chemin de Damas de Pierre Piccinin

Dire que le troisième séjour de l’historien Pierre Piccinin en Syrie aura marqué les esprits est sans doute un euphémisme. Sa disparition près de la frontière syro-libanaise où la guerre fait rage nous a laissés craindre le pire. Quand j’appris par l’un de ses proches qu’il avait été arrêté par des agents en civil, je n’en étais guère plus rassuré, la brutalité des moukhabarats n’étant un secret pour personne. Sa libération fut un immense soulagement. Le témoignage qu’il fit à son arrivée à Bruxelles concernant la cruauté des tortionnaires syriens a été une piqûre de rappel salutaire pour toutes celles et ceux qui ont tendance à nier, minimiser ou à justifier les basses oeuvres du pouvoir baassiste. En revanche, là où Pierre en déçoit plus d’un après avoir défendu l’armée de Bachar parfois de manière crue, c’est dans son appel à commettre un meurtre de masse en Syrie sous couvert d’une intervention humanitaire internationale. La souffrance et le martyre d’innocents (ou même de coupables) justifient-ils l’élimination d’autres innocents (ou d’autres coupables) ?

Pierre et moi nous connaissons depuis 20 ans sans vraiment nous fréquenter.

Quatre années durant, nous avons occupé les mêmes bancs, suivi les mêmes études, écouté les mêmes profs et passé les mêmes examens sans pour autant nous connaître.

Le militant enflammé que j’étais avait du mal à digérer le discours par trop colonialiste de ce fils de bonne famille sobre, réservé et éloquent. L’inimitié semblait réciproque.

Mais voilà que vingt ans plus tard, lors de nos retrouvailles, je tombe sur un Pierre totalement transformé, cool, réceptif, passionné et attachant.

Ses prises de position courageuses sur la Palestine et son expérience de terrain concernant le printemps arabe avaient fait de moi l’un de ses lecteurs assidus.

Depuis le début des soulèvements populaires arabes, Pierre a parcouru la Tunisie, la Libye, le Yémen et l’Égypte à la fois pour ressentir les pulsations de l’histoire et saisir l’information à sa source ce que de nombreux journalistes attitrés n’ont pu ou voulu faire.

C’est finalement la tragédie syrienne qui nous a réunis.

Grâce à ses contacts sur place, il a eu le « privilège » de se rendre en Syrie à trois reprises, un voyage qui m’était interdit étant considéré persona non grata par Damas en raison de mes positions critiques à l’égard du régime baassiste.

Au travers des écrits de Pierre à propos de ce pays, j’appréciais son esprit d’indépendance et notamment, sa volonté de se démarquer du courant de pensée dominant tout en regrettant la superficialité de son analyse et conséquemment la flexibilité pour ne pas dire l’inconsistance de ses prises de position.

Il me paraissait un peu hâtif comme il le faisait trop souvent, de tirer des conclusions générales à partir du discours de certains acteurs de terrain ou à partir de quelques instantanés pris durant l’une ou l’autre expédition pour le moins expéditive.

Par exemple, à son retour de son deuxième voyage en Syrie réalisé en décembre dernier, Pierre disait catégoriquement que l’Armée syrienne libre était inexistante à Homs pour la simple raison qu’il ne l’avait pas vue. Il est pourtant évident qu’une armée de l’ombre n’est pas obligée de se manifester devant le premier venu.

Le fait de ne pas avoir vu soi-même une réalité au bout de quelques heures ou quelques jours à peine d’enquête ne peut constituer en soi la preuve irréfutable de la non-existence de cette réalité.

Ce n’est pas parce qu’on n’a pas été un témoin oculaire direct de l’extinction des dinosaures, du couronnement de Charlemagne, du massacre de la Saint-Barthélemy ou de la victoire de Chelsea sur le Bayern de Munich à la Champions League que ces événements n’ont pas existé.

Comme il n’est pas absolument nécessaire de se faire rouer de coups par des tortionnaires syriens pour se rendre compte de l’enfer qui règne dans les prisons de ce pays.

S’il était tombé aux mains de groupes armés ne s’encombrant guère davantage des règles élémentaires des droits de l’homme, Pierre serait arrivé à la conclusion tout aussi catégorique de la nécessité de liquider ces affreux terroristes.

Ma seconde critique concerne la candeur de Pierre.

Il y a en effet de quoi être sidéré quand on l’entend dire qu’il s’était rendu sur place pour dresser une « cartographie de la rébellion » tout en espérant en sortir indemne.

Est-il en effet raisonnable de courir d’un front à l’autre, de passer d’un camp à l’autre sans avoir le moindre mandat, la moindre couverture officielle, de faire la pause photo avec des soldats « ennemis » et de croire en même temps que l’on ne puisse pas éveiller les soupçons des barbouzards syriens dans un contexte de lutte à mort où même la mission de l’ONU est prise pour cible ?

Tout aussi étonnante est sa méconnaissance du degré de férocité qui caractérise les tortionnaires syriens. Les témoignages de milliers de persécutés sont pourtant à portée de main : dans les rapports d’ONG indépendantes, dans la bouche des victimes, dans les images authentiques et incontestables rapportées par certains opposants…

Ce n’est pas parce que certaines images sont manipulées, certains faits exagérés ou fabriqués par Al Arabiya ou Al Jazeera dans un dessein peu humanitaire qu’il faille rejeter en bloc toute l’information nous parvenant des centres de détention et des quartiers dévastés de ce pays.

Par ailleurs, en historien avide de connaissances, il n’est pas sans savoir que, baassisme ou pas, depuis la naissance de la Syrie en avril 1946, le pays a toujours été le théâtre de conflits politiques d’une violence inouïe.

En 66 ans d’existence, la Syrie a connu pas moins de huit coups d’états avec leurs cortèges de cadavres.

Les différends idéologiques et politiques ont toujours entrainé de sanglants règlements de compte entre baassistes et membres du Parti social nationaliste syrien (PSNS), entre communistes et baassistes, entre nassériens et baassistes et même entre baassistes et baassistes.

C’est comme si la violence et le militarisme étaient inscrits dans le code génétique de ce pays.

Est-il par conséquent raisonnable de vouloir en finir avec le militarisme syrien en optant pour l’escalade et la confrontation militaire internationale ?

Aujourd’hui, au nom de la sécurité de ses citoyens, à Deraa et à Idleb, à Homs et à Hama, à Damas et à Alep, le régime de Bachar El Assad commet des bavures et des massacres.

D’autre part, au nom du djihad ou de la révolution, les rebelles commettent eux aussi des bavures et des massacres. Nier l’une ou l’autre de ces réalités relève du négationnisme pur et dur.

Il n’empêche que dans ce monde de brutes gangréné par l’indifférence, la compassion (certes sélective) de Pierre envers les martyres du terrorisme de l’Etat syrien est justifiée, louable et bienvenue.

C’est la solution radicale qu’il propose pour mettre fin à ce terrorisme d’Etat qui me pose problème.

Pierre prétend reproduire la volonté de l’ensemble du peuple syrien en préconisant le recours à la force contre le gouvernement de Damas.

Or il n’est pas sans savoir que le peuple syrien est divisé entre ceux qui veulent un changement de régime par la destruction, ceux qui veulent le statu quo, ceux qui veulent un changement graduel sans le régime et ceux qui veulent un changement appuyé par le régime.

Personne en Syrie ni ailleurs ne peut donc prétendre représenter l’ensemble du peuple syrien, ni le président Bachar El Assad, ni le Conseil national syrien, ni les Comités locaux de coordination, ni Pierre ni ses compagnons d’infortune.

Pierre ne peut guère ignorer l’opinion de la majorité silencieuse ni celle du peuple qui soutient le gouvernement. Qu’ils soient druzes, sunnites, arméniens, alaouites, athées, tcherkesses, kurdes, ismaéliens, melkites ou catholiques, ces gens existent aussi, sont nombreux et défendent le pouvoir parfois avec conviction mais le plus souvent par crainte du vide et du chaos.

Dès lors, que peut-on faire devant une telle impasse ? Bombarder le pays, au risque de massacrer plus d’innocents et remplacer le mal par le pire ?

En Afghanistan, pays ravagé par les barons de la drogue et les seigneurs de la guerre, le désespoir est tel qu’une grande partie de la population regrette la dictature talibane qui leur assurait une relative sécurité.

L’Irak est sans doute l’une des plus tristes illustrations des dégâts que peuvent causer des interventions étrangères même lorsqu’elles sont indirectes. En 1980, la CIA avait incité le dictateur irakien Saddam Hussein à attaquer l’Iran qui ne le menaçait pas. En huit années de guerre et de boucherie, près d’un million d’Iraniens et d’Irakiens ont perdu la vie. Lorsque Saddam a tourné le dos à l’Occident, « nos » troupes ont soutenu les révoltes kurde et chiite contre lui. Leur soulèvement ayant échoué, les représailles de Saddam ont été encore plus terribles contre ces populations. L’Occident a finalement décidé de sortir la grosse artillerie pour « démocratiser » l’Irak baassiste. Résultat : le pays a été détruit, morcelé, humilié. Et aujourd’hui, l’Occident ne semble plus vraiment s’intéresser aux libertés individuelles et au droit à la vie des Irakiens en proie à la terreur d’Al Qaida. Certains disent même qu’il ne fait pas bon vivre dans les prisons irakiennes.

La Libye, pays relativement stable et prospère sous l’ère Kadhafi est en voie de somalisation. Les milices font la loi, les guerres intertribales font rage ainsi que les ratonnades contre les Noirs. Le CNT libyen, champion des droits de l’homme adoubé par « nos » démocraties, ferme les yeux face aux tortures abominables pratiquées par des groupes armés qu’il ne contrôle même pas. De plus, il vient de faire voter des lois réprimant toute expression de sympathie envers l’ancien régime et toute « insulte » à l’islam. Même Amnesty dénonce une ressemblance entre ces lois liberticides et la « législation draconienne » de Kadhafi. Sans compter l’effet boule de neige de l’opération de l’OTAN et de la destruction de la Djamahiriya sur les autres pays du Sahel.

En défendant, à l’instar d’un certain Bush, l’idée d’une intervention militaire étrangère pour venir en aide aux victimes syriennes des tortures, Pierre semble subitement avoir oublié le sort tragique des prisonniers de Bagram dans l’Afghanistan « libéré » par nos armées humanitaires ainsi que les victimes d’Abu Ghraib en Irak pour ne citer que les exemples les plus connus.

En cas de guerre ouverte engageant les armées occidentales, le peuple syrien ne risque pas d’échapper à ce scénario pathétiquement banal.

Et là encore, personne ne pourra venir au secours des Syriens une fois que le mal sera fait. Et là encore, les criminels de guerre de l’OTAN bénéficieront d’une totale impunité.

Heureusement, les sages de notre planète ont compris qu’une guerre contre la Syrie entrainerait un embrasement généralisé de la région, peut-être même une troisième guerre mondiale condamnant l’ensemble de l’espèce humaine.

Elles ont réalisé que s’attaquer à la Syrie revenait de facto à déclarer la guerre à la Russie et l’Iran, à renforcer la confrontation sunnite/chiite qui se profile dans l’ensemble du monde arabo-musulman et à condamner le pays à une effroyable guerre civile et à sa destruction totale.

Des figures emblématiques de l’opposition qui elles aussi ont subi les pires tortures dans les geôles syriennes telles que Ryad Turk et Louay Hussein ou encore Haytham Manna appuient le plan Annan en tant que moindre mal et ultime espoir réaliste pour le salut de leur pays et de leur peuple.

Gageons à présent que Pierre tiendra compte de l’avis de ces opposants combatifs et sincères avant d’adopter des positions radicalement conformistes pour ne pas dire réac et néo-con.

Pour que le libre penseur qu’il est réellement renoue avec la devise qui orne le fronton de son temple électronique : « La véritable trahison est de suivre le monde comme il va et d’employer l’esprit à le justifier ».

Bruxelles, le 27 mai 2012

Source : Investig’Action

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