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Maroc : les « damnés de la terre » ne supportent plus d’être traités comme des ordures

L’image a fait le tour du monde : Mohcine Fikri jeune vendeur de poisson broyé par une benne à ordure pour avoir résisté à la destruction de sa marchandise son seul et unique « capital » qui lui permettait de survivre lui et sa famille. Cette image reflète la réalité de tous les prolétaires de ce pays broyés eux aussi non pas par les camions poubelle mais par l’exploitation, les humiliations, les injustices et par la misère. Des Mouhcine Fikri il y en a des millions et des millions au Maroc et dans tout le monde arabe. Cette image à elle seule représente et symbolise le drame que vit au jour le jour une grande partie du peuple marocain. Cette mort tragique est également l’expression d’un ras-le-bol, d’un refoulement par les masses opprimées de tant et tant d’injustices et d’humiliations depuis des décennies. Les ouvriers, les petits commerçants, les vendeurs de poissons, les plombiers, les peintres en bâtiment, les maçons, les carreleurs, les électriciens, les marchands ambulants de fruits et légumes, les vendeurs de toute sorte de marchandises étalées à même le sol, bref tous les opprimés de ce pays ne supportent désormais plus la « Hogra » qui est un sentiment encore plus fort que l’humiliation, c’est le fait de se sentir écrasé comme des insectes et traité comme des ordures. Les images et les photos du corps de Mouhcine Fikri broyé par une benne à ordure ont choqué tout un peuple qui n’a pas hésité à descendre immédiatement et massivement dans la rue pour manifester son indignation et sa colère. Aucun parti politique, aucune organisation ne sont derrière ce mouvement. Il s’agit d’une réaction spontanée et émotionnelle fruit de longues années d’humiliations, de souffrances accumulées et refoulées.

Les masses populaires savent par expérience que la plupart des partis politiques et les gouvernements ne sont que de vulgaires pantins dont le rôle essentiel est de rendre acceptable la vitrine faussement démocratique du régime. Les députés ne sont que des figurants qui jouent le spectacle de la démocratie sur la scène politique marocaine. Tous les pouvoirs sont entre les mains du roi, entouré de courtisans qui ne cherchent qu’à s’enrichir. Le gouvernement ne fait qu’exécuter les directives directement venues du Palais. Le parlement n’est qu’une chambre d’enregistrement de la volonté royale. Et ce n’est pas un hasard si à chaque manifestation, les marocains réclament la dissolution du parlement et la démission du gouvernement. Les collectivités territoriales sont strictement contrôlées par le ministère de l’intérieur, lui-même dépendant du Palais. Les résultats des élections sont déterminés d’avance et habilement répartis entre les partis politiques plus au moins soumis au pouvoir. Le jeu politique au Maroc est déterminé, organisé et contrôlé par le régime. La constitution de 1996 qui donne un pouvoir absolu au roi et consacre la sacralité de sa personne n’a pas été modifiée.

Les politiques économiques sont souvent décidées par les instances internationales comme la Banque mondiale et le FMI à Washington, loin des besoins et des préoccupations du peuple marocain. Ces politiques s’inscrivent dans une stratégie libérale globale : privatisation, vérité des prix, protection du capital privé local et étranger et extraversion poussée de l’économie marocaine basée sur des produits à faible valeur ajoutée. Il va sans dire que les effets traumatisants des plans d’ajustement structurel de ces mêmes institutions que le Maroc applique avec zèle sont supportés par les classes populaires. La paupérisation de l’immense majorité de la population reste la conséquence tangible de ces politiques. Déjà en juin 1981 et en janvier 1984, des révoltes populaires contre l’augmentation des prix des produits de base ( farine, pain, sucre, huile gaz etc.) ont secoué la plupart des villes marocaines faisant plusieurs centaines de morts et des milliers de blessés.

L’échec de ces politiques économiques est aggravé par la généralisation de la corruption qui, à l’instar des métastases, se répand dans tout le corps social. Aucun secteur de la société n’est épargné. Elle est omniprésente. C’est une habitude que l’on accomplit au quotidien. Elle est érigée en véritable institution.

Seul l’éphémère Mouvement du 20 février en 2011 a porté haut et fort les revendications légitimes des masses populaires. Son grand mérite résidait dans son existence même. Il a réussi à raviver une lutte de classes que le pouvoir croyait révolue. Jamais l’histoire récente du Maroc n’a connu une période aussi riche et aussi chargée de luttes populaires intenses même si le combat contre le Makhzen ne date pas du 20 février 2011. Le Mouvement a libéré la vitalité et la créativité des masses opprimées qui ont fait preuve d’une grande maturité politique et organisationnelle. Dans la lutte, elles ont aussi appris à relever la tête et à se dresser contre leur ennemi de classe.

Le Mouvement du 20 février a été vaincu comme tous les soulèvements populaires dans le monde arabe (excepté en Tunisie). Mais il a redonné considération, dignité et espoir à toutes celles et ceux qui, hier encore, étaient sans espoir. Les manifestations pacifiques et massives qui ont accompagné la mort tragique de Mouhcine Fikri montrent que les « damnés de la terre » au Maroc ne supportent plus d’être traités comme des ordures. Elles montrent également que le chemin vers cette forme de vie supérieure sera long et sinueux.

Mohamed Belaali

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