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Que cache le harcèlement dont ont été victimes les médecins cubains en Bolivie ? (Mision Verdad)

Les analyses du coup d’État en Bolivie faites depuis la France oublient bien souvent les conditions très concrètes qui surdéterminent la marge de manœuvre dont disposent les gouvernements progressistes ou révolutionnaires latino-américains pour mener à bien leur tentative de sortir du carcan capitaliste ou, du moins, d’en desserrer l’étau. Les sociétés postcoloniales, comme les appelle Alvaro García Linera, ont presque encore à faire leur 1789, autrement dit à annuler les privilèges exorbitants dont jouissent les oligarchies (encore très présentes) et les classes dominantes dans les structures politiques et économiques, voire dans la trame sociale et mentale de la nation (une notion qui n’a souvent pas beaucoup de sens, quand on voit comment la Bolivie, pour ne prendre que cet exemple, est nettement clivée selon des rapports ethniques doublés de primauté géographique régionale). Mais il était sans doute plus aisé de couper des têtes royales en France au XVIIIe siècle que d’en faire tomber en Amérique latine au XXIe, dans un contexte de capitalisme néolibéral étendu par la force à l’ensemble de la planète et disposant d’un pouvoir de perversion de la vie et de coercition des cerveaux sans commune mesure avec celui dont pouvaient se vanter les nobles cours de jadis.

On trouvera ci-dessous un petit exemple des difficultés auxquelles se heurtent les sociétés postcoloniales pour faire bouger les choses.

Jacques-François Bonaldi,
La Havane, 20 novembre 2019

Que cache le harcèlement dont ont été victimes les médecins cubains en Bolivie ?

Le 13 novembre dernier, quatre coopérants de la mission cubaine de service de santé qui travaillaient en Bolivie ont été arrêtés à El Alto. L’information a aussitôt circulé abondamment dans les médias boliviens et internationaux : il s’agissait d’agents qui fomentaient la « déstabilisation » du gouvernement de facto issu du coup d’État qui a renversé le président Evo Morales.

Amparo García, Idalberto Delgado, Ramón Álvarez et Alexander Torres ont été arrêtés alors qu’ils sortaient d’une banque locale où ils avaient retiré, comme ils le faisaient tous les mois, une somme d’argent importante destinée à payer le loyer et les services essentiels de cent sept autres membres de la brigade médicale cubaine exerçant dans la région.

Les autorités de facto les ont accusés d’utiliser cet argent pour financer des protestations contre « le nouveau gouvernement ». Mais, comme les putschistes ont pu le constater, les motifs de cette arrestation étaient erronés, et les quatre coopérants ont été libérés.

Mais, puisqu’il s’agissait de construire un récit international qui justifie le harcèlement dont était victime le personnel cubain en Bolivie, l’arrestation a bel et bien atteint ses objectifs : compte tenu de ces événements et des nouvelles conditions imposées par une dictature hostile, Cuba a dû retirer ses coopérants.

Toutefois, les raisons qui ont justifié ces actes dépassent la simple fabrication d’une opinion anticubaine et antivénézuélienne, comme cela est arrivé durant les sombres heures que vit la Bolivie depuis le coup d’État.

En fait, le retrait forcé des brigadistes cubains en Bolivie a pour arrière-plan la restructuration du système de santé bolivien en faveur d’intérêts associés directement au coup d’État.

Les caractéristiques du système de santé bolivien

Les motifs de ce coup d’État, on le sait, sont multiples. Ils vont depuis l’intérêt des transnationales pour les ressources naturelles boliviennes jusqu’à la prise en main totale de services élémentaires destinés à la population. C’est le cas du secteur santé.

Il est donc indispensable de connaître le système de santé bolivien.

Il se compose tout d’abord, comme dans la plupart des pays, de deux grands secteurs : public et privé. Celui-ci prête des services absolument privés, les clients les payant soit directement soit indirectement à travers des compagnies d’assurances.

Le système public est constitué d’un système compliqué portant plusieurs appellations, avec une couverture différenciée : régions rurales, régions urbaines, secteurs à assurances, secteurs à syndicats et secteurs informels sans assurances (le travail informel étant celui qui offre le plus d’emplois en Bolivie).

Il faut aussi savoir qu’Evo Morales a hérité des gouvernements précédents un système de santé extrêmement précaire et semi-privé.

En Bolivie, seuls quelques secteurs de la population ont eu accès à des soins gratuits : femmes enceintes, handicapés, personnes âgées et enfants de moins de cinq ans. Le reste de la population doit cotiser aux Caisses de santé pour accéder au système, mais c’est aux patients et à leurs familles d’assumer les frais de médicaments, d’examens et de services qui, même si les tarifs y sont très inférieurs à ceux du secteur privé, restent chers pour des familles à bas revenus, de sorte que ce système n’est pas inclusif.

La politique étatique qu’a héritée Evo Morales impliquait aussi que l’État bolivien devait cofinancer les prestataires de services sanitaires en payant directement les compagnies d’assurances, lesquelles couvraient une partie des services prêtés aux patients.

De fait, durant ses treize années de présidence, Evo Morales s’est efforcé d’introduire graduellement des améliorations importantes, mais il s’est constamment heurté aux réclamations des groupements de médecins à mesure que les réformes avançaient.

Tout comme au Venezuela, les groupements de médecins, clairement financés par les consortiums privés, se sont opposés à la présence des médecins cubains, alors pourtant que les taux de personnels médicaux par quantité d’habitants sont faibles en Bolivie.

C’est en 2019 qu’Evo Morales a lancé le Système de santé unique (SUS) Sistema Único de Salud (SUS), afin de dépasser définitivement ce système semi-privé, d’éliminer le paiement par les patients et d’avancer vers un système absolument universel et gratuit.

Sa stratégie reposait aussi sur une Assurance de santé unique, à couverture totale, assumé par l’État, à caractère universel, si bien que celui-ci devait progressivement cesser de financer les compagnies d’assurances privées.

Morales se disposait à déroger la loi de santé intégrale nº 475 qui datait de l’époque néolibérale, et à homologuer ces nouveaux systèmes de soins médicaux et ces nouvelles modalités de couverture, des mesures que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a considérées comme un « tournant » pour la Bolivie.

Afin de mettre en place ce nouveau modèle, Morales avait eu recours aux coopérants cubains pour qu’ils couvrent les déficits de personnels médicaux en Bolivie,

Motifs profonds du coup d’État

Néanmoins, du fait de l’héritage néolibéral, l’État bolivien aux mains de la Révolution démocratique et culturelle de Morales continuait d’avoir des relations pernicieuses avec les entreprises du Groupe national Vida (Vie), la plus importante compagnie d’assurance et de prestations de services de santé de Bolivie.

Ce groupe entrepreneurial, non seulement restait la principale compagnie d’assurance du pays, prêtant des services aux secteurs privé et public, mais c’était lui qui, dans le cadre de ces modalités d’assurance financées par le gouvernement, avait touché le plus d’argent de l’État.

Ce consortium avait été bâti dans les années 90 sur les ruines de l’ancien système de santé bolivien balayé par la vague de privatisation de l’époque. Et c’est sur cette structure financière qui condamnait virtuellement l’État bolivien à le financer de façon permanente, qu’une famille très connue de Santa Cruz, à laquelle les événements en cours en Bolivie ont donné une notoriété internationale, a consolidé son pouvoir.

Le président et propriétaire du Groupe national Vida est José Luis Camacho Parada, père de Luis Fernando Camacho, meneur du Comité civique de Santa Cruz, chrétien fondamentaliste, raciste et ultra-néolibéral, prochain héritier d’une des familles les plus riches de Bolivie, dans le département de Santa Cruz qu’on appelle « la Bolivie des Blancs ».

Luis Fernando Camacho n’est pas seulement un des meneurs actuels du coup d’État. Il faut rappeler qu’il est l’héritier politique de Branko Markovich, qui, en 2008, avait pris la tête d’une sédition visant à séparer le département et la région dite de la « media luna » (croissant) du reste du pays.

Il est donc évident que le démantèlement du gouvernement d’Evo Morales entraînera l’élimination du nouveau système de santé qu’il était en train de mettre en place et qui aurait provoqué à moyen terme la disparition des privilèges de cette famille.

Bref, une des raisons intrinsèques du coup d’État a à voir avec les intérêts d’une élite locale qui tient à conserver, voire à élargir sa part de privilèges en en revenant au modèle de santé privatisé taillé sur mesure dans les années 90.

Ce qui entraînera parallèlement la perte de droits de la population bolivienne, dans la mesure où le SUS prévoyait de toucher graduellement cinq millions de Boliviens, dont la population la plus vulnérable du point de vue socioéconomique.

Cette conquête progressive de droits en matière de santé sera éliminée, ce qui s’inscrit dans cette perte de droits de l’homme et politiques en cours, mais il y a pire : la vie de centaines de milliers de Boliviens est maintenant littéralement en danger après le départ des brigades de médecins cubains.

La famille Camacho une fois au pouvoir, il est évident que le système de santé bolivien sera reprivatisé, ce dont les fauteurs du coup d’État et les médias se garderont bien de parler.

Franco Vielma

Traduction : Jacques-François Bonaldi

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