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Quel sens a « Acceptez d’abord les licenciements, après on discutera » ?

On peut lire cette phrase entre guillemets à la Une de La Jornada du 17 octobre 2009. Tout d’abord nous pouvons réfléchir sur le fait que l’on puisse dire cela sans avoir réellement conscience de la portée de ces mots. En effet on n’hésite pas à affirmer : « acceptez d’abord les licenciements ». Ainsi il est clairement dit que les membres du Syndicat Mexicain des Electriciens doivent accepter, avant toute chose, de ne plus être les salariés de la compagnie LFC déjà inexistante, et pour eux, avant toute négociation, de renoncer à ce que dit le droit en vigueur dans le cas d’une rupture d’une relation de travail. Il est clair que certains peuvent comprendre ces mots d’une autre manière : « Acceptez de vous suicider » car imposer ce préalable revient à faire perdre la vie à une personne en le poussant au suicide.

Ce que l’on peut remarquer aussi, c’est que l’expression utilisée, dans les faits, signifie deux choses en même temps, parce qu’un salarié d’une entreprise que l’on entend fermer, membre d’un syndicat dont l’histoire est liée à une longue tradition démocratique (ce qui est exceptionnel dans le syndicalisme ouvrier), en acceptant le licenciement, donne son accord au fait accompli imposé par l’Etat qui fait disparaître son poste de travail.

Celui qui accepte son licenciement confirme la liquidation de l’entreprise et par là même de son rôle de salarié : il « se liquide », c’est-à -dire qu’il signe sa propre disparition en tant qu’ouvrier et syndicaliste.

Dans une telle optique, nous ne pouvons pas nous empêcher de faire un parallèle avec le prétendu dialogue du président « de facto » du Honduras avec le président légitime. En effet, celui-ci entend imposer d’une manière unilatérale, avant tout dialogue, le fait que le président Zelaya ne puisse d’aucune manière retrouver l’exercice du pouvoir. Cette condition ferme toute possibilité de dialogue, elle exclut la base même de tout dialogue. C’est un peu comme si deux jeunes exprimaient la nécessité de discuter de la possibilité qu’ils se marient et que l’un d’entre eux impose à l’autre, comme condition de leur mariage, qu’il s’engage en premier à se marier. Cette condition rend totalement absurde toute possibilité de dialogue. Elle est absolument irrationnelle.

Résumons nous. Si l’on essaie de dialoguer autour de la disparition de la LFC et par là même du SME, c’est tout à fait irrationnel. Imposer la disparition du syndicat comme condition de la discussion, est la négation même de toute négociation possible. Le « après on discutera » signifie que le prétendu dialogue se résumera à discuter de la manière plus ou moins douce de suicider le salarié, de la quantité de fleurs à son enterrement, si son cercueil sera de piètre ou de très bonne qualité et qui assistera aux obsèques. C"est simplement absurde, et l’usage de ce mot « dialogue » ne sert ici qu’a occulter le manque de respect vis-à -vis de l’autre partie qui essaie (parce que les choses avancent par la discussion) d’aboutir à un authentique dialogue accepté par les deux parties.

Qu’est-ce qu’un véritable dialogue et comment gagne-t-il en crédibilité pour justifier la légitimité politique d’une décision ? S`il existe une volonté véritable d’aboutir à une décision légitime, fruit d’un dialogue démocratique, on ne peut recourir à la manière forte, parce que la violence (dixit Habermas) élimine toutes possibilités d’un accord rationnel entre des êtres humains libres et responsables.

L’usage de la violence pour imposer une décision prive celle-ci de légitimité ou, d’une autre façon, d’une conviction pleine et entière d’une des parties concernées. La démocratie n’est rien d’autre qu’un système de légitimation où s’articule le principe subjectif de légitimité (la conviction que les autres sont vos égaux et qu’ils utilisent un langage de raison pour aboutir à un accord) avec les institutions créées pour la participation des citoyens qui pour cela acceptent les prérogatives des autorités (les représentants élus pour l’exercice du pouvoir de ces mêmes citoyens qui conservent leur véritable souveraineté).

Pour tout dire, c’est un système de légitimation qui a des conditions subjectives et objectives. Sans légitimité, l’Etat perd l’exercice effectif du pouvoir et s’affaiblit. La légalité la plus élémentaire (dans l’application d’une loi qui peut être injuste et appliquée par un juge qui peut être corrompu) n’a ni la dignité, ni l’importance de la légitimité. La légitimité relie et unit la conviction subjective du citoyen avec les institutions objectives qui mettent en cause la réalisation des actions retenues. La légalité la plus ordinaire peut être froide, injuste, formaliste.

Hidalgo a été fusillé sous le mandat légal des Rois des Indes, ce fut donc « légal », mais dans le même temps ce fût un acte illégitime aux yeux des patriotes, des futurs mexicains.

« Acceptez d’abord les licenciements » se révèle être un acte violent alors que la force publique doit interveneir et s’exercer avec l’accord des citoyens, contre ceux qui s’opposent à la loi (tels ceux qui ne payent pas d’impôts sur de gigantesques bénéfices, des criminels, des délinquants sexuels etc…etc… ) et non contre les mouvements sociaux qui luttent dans le cadre de la loi (légitimement) en faveur des victimes. L’usage de la violence contre le peuple pauvre est un exercice illégitime de la violence de l’Etat qui le transforme en tyrannie et en despotisme antidémocratique.

Le « après on discutera » s’apparente au dialogue des franciscains avec les Sages aztèques en 1525 dans la prise et la quasi destruction de Mexico-Tenochtitlan. Une fois détruites les armées aztèques, ses élites guerrières défaites, les franciscains entamèrent un « dialogue »avec les sages autochtones. Le prétendu « dialogue » fit long feu. Ensuite ils organisèrent le plus simplement de monde un véritable endoctrinement sans aucun respect pour les traditions ancestrales du peuple aztèque. Le prétendu « dialogue » ne servit qu’à donner bonne conscience aux espagnols. Ce fut un acte hypocrite vis-à -vis des vaincus.

Ce qui se passe, en fait, c’est que le peu de syndicalisme démocratique qui existe au Mexique continuera de lutter contre la violence de l’Etat (parce que la force publique lorsqu’elle est tournée contre les justes revendications de son propre peuple, se transforme en violence d’Etat, manifestation de son propre fétichisme).

« Acceptez d’abord les licenciements, après on discutera » est la formule froide, indifférente et méprisante face à la souffrance de 44000 familles à qui, « la raison d’Etat »( favorable à bien peu) qui cherche à se donner un peu de temps, propose un « dialogue » que la violence nie depuis son origine même. Le dialogue devrait se développer avant la prise de décision. C’est-à -dire qu’il devrait se penser ainsi : « Tout d’abord dialoguons, et ensuite nous verrons ». Le contraire exacerbe la conscience des opprimés, qui se transforme en un ressentiment qui devient un état de rébellion ou en luttes fratricides nourries par le caractère antidémocratique de la décision. La violence d’Etat est mauvaise conseillère et, de plus, l’histoire jugera durement ceux qui n’ont qu’un « coeur de pierre » selon la tradition aztèque. Ces méfaits resteront dans la mémoire du peuple. Dans les textes des pyramides égyptiennes, les noms de nombreux pharaons (toujours ensevelis dans un sarcophage exprimant leur divinité) et la représentation de leurs visages furent effacés de la pierre à tel point qu’il est difficile, aujourd’hui pour certains d’en trouver des traces. Ceux-là furent rejetés par l’Histoire.

Enrique DUSSEL

http://www.larevolucionvive.org.ve/spip.php?article536&lang=fr

Traduction Michel Veysset, pour www.larevolucionvive.org.ve

1 Philosophe (www.enriquedussel.org)

2 Voir "20 tesis de polà­tica".

Source : http://www.jornada.unam.mx/2009/10/24/index.php?section=opinion&ar...

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