Révoltes des jeunes Grecs et des jeunes Français : mêmes causes, même combat, et pourtant…

Trois ans après les banlieues françaises, c’est au tour des villes grecques de flamber. Il n’est pas difficile de trouver des similitudes entre les deux phénomènes. L’étincelle qui a mis le feu aux poudres, est la mort d’un jeune ici, de deux là , dans le cadre d’une intervention policière. Et l’absence de perspectives économiques, sociales et politiques de la jeunesse est devenue plus qu’une évidence dans notre monde frappé par une crise profonde du capitalisme.

Ce ne sont pourtant pas les similitudes qui interpellent aujourd’hui mais bien la différence de traitement, en particulier par les partis de gauche, de la révolte des jeunes.

Que dirait-on aujourd’hui d’un président de parti communiste qui déclarerait, à propos des jeunes Grecs : "Que les choses soient claires : incendier des voitures, des écoles, des bâtiments, des entreprises, c’est de l’autodestruction. Il n’y a rien de bien à dire de ces actions. Elles touchent d’autres travailleurs des mêmes quartiers et cités. Elles touchent le peu de biens sociaux qui subsistent encore dans ces quartiers. Et elles touchent surtout la solidarité entre tous les travailleurs qui sont frappés par le raz-de-marée néolibéral" (1). C’était pourtant la teneur générale de la plupart des propos "de gauche" à l’égard des jeunes Français. Aujourd’hui rares sont les condamnations des révoltes de la jeunesse grecque. Le ton général est à l’analyse des causes et à la compréhension. Les organisations syndicales grecques n’ont pas renoncé à leur action de grève et de manifestation au beau milieu des journées d’émeute. Il ne viendrait à l’esprit de personne de reprocher aux jeunes de briser la "solidarité entre les travailleurs". Au contraire, dans plusieurs pays européens, de grandes coalitions de gauche se forment pour appeler à soutenir la révolte des jeunes Grecs.

La crise financière a bien sûr fait voler en éclat la sacro-sainte confiance dans ce système d’exploitation qu’on nous présente depuis vingt ans comme le seul possible. Elle a ouvert les yeux et préparé les esprits à l’hypothèse récemment impensable que la seule solution soit au contraire d’y mettre fin.

Mais au-delà de cette évolution récente des mentalités, la différence de traitement à l’égard de ces deux jeunesses ne doit-elle pas aussi être attribuée à un mal persistant au sein de la gauche ? A savoir son incapacité à considérer les jeunes des banlieues françaises autrement que comme des "jeunes de l’immigration", dont il faut par définition redouter le communautarisme, le manque d’esprit civique et l’absence de solidarité de classe ?

Dans son article « La crise financière, et après ? », l’économiste François Morin écrivait il y a peu qu’un scénario de rupture brutale pouvait être envisagé. Il émettait l’hypothèse d’une « explosion sociale violente dans plusieurs pays, tenant à la baisse du pouvoir d’achat et au chômage de masse », et qui pourrait avoir « des effets de contagion à une large échelle ». Les jeunes Français des banlieues, victimes plus tôt, en raison de la discrimination raciste, de la baisse du pouvoir d’achat et du chômage de masse, ont-ils eu le tort de se révolter trop tôt ? Ou est-ce plutôt l’incapacité de la gauche à percevoir, comme elle le faisait jadis, dans la situation faite à ces jeunes, l’annonce du sort réservé à l’ensemble des travailleurs ?

Au lieu de reprocher à ces jeunes de briser la solidarité des travailleurs, ne faudrait-il pas inverser la façon de poser le problème ? Et le poser ainsi : combien de temps encore les responsables des partis et organisations de gauche, y compris syndicales, attendront-ils pour organiser la solidarité du mouvement ouvrier encore structuré avec cette jeunesse populaire que la précarité, la dérégulation des modes de production, la relégation dans les quartiers ont isolée ? Bref, pour la considérer, sans préjugés, comme partie intégrante du monde du travail ?

On ne pourra pas faire l’économie de ce débat car dans toutes les grandes métropoles du monde capitaliste, la part des travailleurs issus de l’immigration ne cesse d’augmenter. Une mobilisation sociale de grande envergure, capable de renverser réellement la vapeur et d’imposer une alternative politique réelle, ne sera possible que si la gauche résout cette question essentielle.

La révolte des jeunes Grecs et le soutien qu’elle recueille laissent espérer que les mentalités sont profondément en train de changer sur le vieux continent et que le temps des idées et des pratiques nouvelles est enfin arrivé.

Nadine Rosa-Rosso

(1) Peter Mertens, 16.11.2005 Solidaire (France : pourquoi les banlieues flambent)

COMMENTAIRES  

14/12/2008 18:04 par CAMILLE LOTY MALEBRANCHE

Très bien perçu, Mademoiselle Nadine. La gauche doit désapprendre.

14/12/2008 19:07 par m-a patrizio

Dans un article publié vendredi 12 décembre par le quotidien Il manifesto, sous le titre

La gauche grecque désarçonnée par ses enfants ,

Pavlos Nevantzis écrit d’Athènes :

"(...) Pendant ce temps, eux, les jeunes, les amis d’Alexis, continuent à protester dans les rues d’Athènes et de toute la Grèce. Dans une lettre ouverte ils disent entre autres choses : "Nous voulons un monde meilleur. Aidez-nous. Nous ne sommes ni des terroristes, ni des cagoulés. Nous somme vos enfants. Ne tuez pas nos rêves. Autrefois vous aussi vous étiez jeunes. Maintenant vous allez à la chasse au fric. La seule chose qui vous intéresse c’est la vitrine, pas la substance des choses. Nous attendions de vous de la solidarité. De nous rendre fiers de nous. Vous nous avez déçus. Vous vivez une vie fausse, vous n’avez pas d’imagination, vous ne tombez pas amoureux. Vous ne vous préoccupez que d’acheter et vendre. Rien que du matériel. Pas d’amour. Ils nous tuent, mais personne ne sort pour nous protéger. Aidez-nous".

voir :
http://www.ilmanifesto.it/Quotidiano-archivio/12-Dicembre-2008/art47.html

14/12/2008 19:32 par xéno

Il est à craindre que les populations des pays où le "processus de Washington" a été brusquement interrompu par la crise du crédit, n’aient pas vraiment à coeur de répondre aux provocations de gouvernements en panne d’imagination quant à la suite à donner aux évènements.

Entre les balles qui "ricochent" à Athènes et les chiens qui sont lâché dans les classes en France, il faut bien dire que sur les photos qui se veulent spectaculaires, on ne voit surtout des policiers.

grece_2.jpg
14/12/2008 20:04 par Léla

Merci Nadine pour cette analyse que je partage.

Pourquoi la révolte des banlieues françaises n’a pas recueilli le soutien de la gauche française de la même manière que le soutien apporté aujourd’hui à la jeunesse grecque et pourquoi la Palestine, l’Iraq, l’Afghanistan mobilisent t-ils très peu de personnes issues de cette même gauche comme ce fut le cas pour la guerre du Vietnam hier où la mobilisation fut unanime ?

Ma réponse est que soit la gauche française est minée de l’intérieur (par qui ? à vous de deviner) soit qu’elle est "inconsciemment" raciste et surtout islamophobe ; elle se dit après tout ces gens ne sont pas comme « nous » (occidentaux), ce sont des musulmans donc de potentiels islamistes voire des terroristes alors pourquoi dépenser notre énergie pour eux, qu’ils crèvent !

Extrait d’un texte que j’ai publié sur un autre site :

Le racisme anti-musulman est un racisme honorable et séculaire ; il ne date pas d’aujourd’hui et plonge ses racines dans le fin fond de la vieille histoire. Il s’agit d’une idéologie profondément installée dans l’inconscient de millions d’occidentaux et la haine du musulman et de l’arabe loge au coeur de l’identité occidentale et de la culture européenne et nord américaine.
Ce racisme n’est pas l’apanage d’une extrême droite mais se situe aussi bien à droite qu’à gauche seul le langage et la terminologie changent. Si le racisme véhiculé par la droite et son extrême utilise un discours anti-arabe et anti-immigré, la gauche reprend à son compte ce même discours raciste en substituant les mots arabes et immigrés par islam et musulmans, mais il s’agit bien évidemment de la même population.

Ce racisme vieux de plusieurs siècles est la conséquence du sentiment de supériorité de l’occident à l’égard des musulmans. Convaincu de sa suprématie, l’occident considère, celui qui ne donne pas de gages de respect des normes identitaires occidentales, comme son inférieur voire son ennemi.

Comme l’explique Sophie Bessis [1], l’identité occidentale est indissociable d’une culture de la suprématie. Au Moyen Age, les européens se croyaient supérieurs en termes religieux : de part ses préceptes de justice, de charité et de paix, le christianisme est perçu comme une religion éternelle et universelle. Aujourd’hui les occidentaux se considèrent comme gardien et propagateur de l’universel ; leur avancée technique et leur supposée supériorité intellectuelle font que l’occident se voit seul apte à définir les conditions d’accès aux valeurs universelles et à mesurer le degré de respect ou non de ces valeurs. Cela suppose que toutes les pensées, toutes les actions et décisions des gouvernements comme des peuples devraient se mesurer à l’aune des « valeurs » occidentales.

Cette confiscation de l’universel par l’occident a permis l’association de la démocratie, de la liberté et des droits de l’homme à l’impérialisme occidental. L’ingérence militaire et les guerres destructrices dans les pays musulmans menées au nom des droits de l’homme, l’opprobre jeté sur l’islam, le mépris des musulmans au nom de ces mêmes valeurs et les écarts énormes entre les discours et les actes ont eu pour effet de considérer le désir d’acquérir ses valeurs comme une trahison et une acceptation de l’hégémonie occidentale. La rue arabe et musulmane tourne le dos au modèle occidental et glisse pleinement et librement vers l’islam. Si demain un vote démocratique a lieu cela conduira certainement à l’islam alors que les musulmans savent très bien que l’islam ne maintiendra probablement pas cette démocratie ; il ne s’agit ici ni d’un vote islamique ni d’un rejet de la démocratie en tant que telle mais une façon de résister à la suprématie occidentale. La rue arabe et musulmane a compris que L’occident moderne aux avancées technologiques extraordinaires, s’est badigeonnée d’une couche superficielle pour donner l’illusion d’être civilisé. Mais au fond il reste barbare et le qualificatif civilisation qu’il s’était octroyé est usurpé. Durant tous les siècles derniers, l’occident a eu le monopole de la violence, le mensonge, la tromperie, l’hypocrisie, la politique de deux poids deux mesures, le mépris de l’autre, l’individualisme, l’égoïsme, l’insulte, le colonialisme, la torture, le pillage, le meurtre, la déportation, le génocide, la guerre, l’esclavage, le dénigrement, le non respect de l’autre et de la nature et l’exploitation des plus faibles. Les génocides ont trouvé leurs plus fidèles serviteurs dans cette société occidentale.

Suffisant et arrogant, l’occident qui a construit toute son identité autour de cette hégémonie voit d’un mauvais oeil la faillite de son modèle« la crainte de devoir abandonner la position hégémonique qui a forgé leur relation au monde est synonyme, dans les consciences occidentales, de la peur de voir se dissoudre leur identité. » écrit Sophie Bessis.

Mais le dépositaire de l’universel humaniste s’accroche ; convaincu que seul l’occident est et restera la civilisation la plus puissante, il trouve refuge dans le « choc des civilisations ». Pour cela, il s’allie avec son frère siamois, le sionisme et avance un concept fallacieux celui de la fable « civilisation judéo-chrétienne ». Mais de quelle civilisation s’agit-il ? De celle qui s’est construite sur le sang, les pogroms, l’extermination ou la déportation massive de millions de juifs ? Cette idée trompeuse permet d’une part à l’occident de se blanchir des siècles d’antisémitisme et de gommer toute trace des contributions de la civilisation musulmane dans la civilisation occidentale. D’autres part, elle affirme qu’Israël est un pays occidental supprimant ainsi tout risque d’orientalisation de l’état sioniste et censurant la civilisation judéo-musulmane, qui elle a bien existé et a duré plus d’un millénaire ; elle a produit Maimonide et Averroès, Ibn Gabirol et Avicenne.

Cette union sulfureuse mènera t-elle le monde à la nuit nucléaire comme l’a averti Chirac ?

14/12/2008 20:26 par jipépak

Depuis quelques temps, on entend de plus en plus les « experts » de la télé : économistes, sociologues, philosophes et autres conseillers en tout genre et thuriféraires du pouvoir, répéter sans cesse que les Français ont peur de la crise et qu’ils risquent de se révolter ! En psychanalyse cela s’appelle le phénomène de « projection » (en gros vous êtes ivre mais vous le niez en affirmant que ce sont les autres qui sont ivres). Eh bien, en ce moment, je vous le dit bien droit dans les yeux, ce n’est pas le peuple qui a peur, ce n’est pas ceux qui n’ont rien qui ont peur. Non, aujourd’hui la peur a changé de camp et ceux qui se chient au froc en ce moment ce sont les possédants, les prédateurs, ceux qui depuis quelques décennies pillent allègrement la France et ont fait main-basse sur son économie avec la complicité bienveillante de la droite et du PS. Ils sont morts de trouille du fait qu’on risque d’ici peu leur demander de rendre ce qu’ils nous ont volé. Et comme un malheur, dit le proverbe, n’arrive jamais seul, (ils sont entrain en ce moment de laisser pas mal de plumes à la bourse) c’est ce qui risque de se passer ! Et pour prouver que j’ai raison et que je ne fabule pas je vous informe que dès l’été 2007 Allan Greenspan était inquiet et déclarait que la répartition aujourd’hui était tellement injuste qu’il avait peur que les salariés finissent par renverser le capitalisme. Ce même constat était fait à la même période par des institutions comme la Banque des Règlements internationaux (BRI), la BCE et la FED. Et, ce mois ci, dans un très bel entretien sur « Article XI » Éric Hasan (le directeur de « La fabrique ») disait : « Regardez ce qui se passe en Grèce : c’est de ça dont ils ont peur. »

De toute façon, un autre proverbe dit : bien mal acquis ne profite jamais ! Alors, tenez vous prêts car un jour ou l’autre, comme disait autrefois Hugues Aufray « le monde et les temps changent ».

14/12/2008 22:06 par rosay

J’ai en son temps fait savoir que les partis dit de Gauche ( voir l’attitude des Socialos avec en tête le royal-hollandai )nuisent à la classe ouvrière plus qu ’elle en bénéficie de cette dérobade politique , mais ces zélus sont aux première loges pour en profiter des libéralitées de la République .
En France comme partout ailleurs en Europe ,ces politicars méprisent les populations qu’ils sont censés représenter , ils sont trop déconnectés de la sinistre réalité politique subie par les peuples .
L’explosion c’est pour quand ??? dans les urnes peut-être ??? !!!! Rosay . à +

15/12/2008 00:13 par Anonyme

Très bonne analyse sur l’état de notre gauche.

Cette semaine Emmanuel Todd invité de Nicolas Demorand dans le 7/10 de France Inter a affirmé que le pouvoir attendait les émeutes. Il le fit lorsque il dut commenter l’article du canard enchainé qui affirme que le pouvoir les redoute.

Contrairement à Nicolas Demorand, je pense qu’Emmanuel Todd a raison.

C’est pour cela que je poste ici un commentaire à propos des enfants de don quichotte. Il propose d’organiser la colère autour de projets constructifs. Des lieux de réflexion et d’action de ce type sont absolument nécessaire.

19/02/2009 15:15 par Anonyme

En France, les mentalités s’agravent, puisqu’on hésite plus à envoyer des jeunes manifestants devant la justice pour avoir cassé des oeufs sur la sous-préfecture des cotes-d’armor.
Il est temps que les élus apprennent à faire une omelette !
Ecrit par un parent d’élève révolté.

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