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Mardi 17 juin, de retour du rassemblement de soutien aux cheminots

Souffleurs de braises….

Je me rappelle les débats de ma jeunesse, lorsque le réalisme socialiste - comme le western d’ailleurs, imposait qu’il y eût toujours dans un roman ou un film des héros « positifs », tant il était vrai que le socialisme, entendez par là les régimes se réclamant du communisme, ne pouvait avoir laissé perdurer la corruption et les méfaits capitalistes.

Un homme nouveau était né, dans un monde nouveau et, en bon marxiste, j’allais répétant que l’homme ne pouvait changer que pour autant que la société l’ait été avant lui.
Des amis chrétiens, au même moment, avançaient qu’il fallait que l’homme change d’abord, qu’il se change même, si l’on voulait espérer bousculer un peu et la règle du jeu et la société.
J’ai tendance à penser qu’ils n’avaient pas tort, ou en tout cas qu’ils avaient en partie raison.
Nous, communistes, et d’autres avec nous, avons pris l’habitude de tout excuser, de trouver des justificatifs à tous les abandons, à toutes les lâchetés.
L’abstention ? C’est le désespoir des laissés pour compte ! Le vote Le Pen, c’est une révolte des mêmes...
Ah bon ?
Certes, c’est parfois vrai, même si je ne vois pas en quoi aider à faire élire plus de députés européens de l’UMP ou du FN, sera d’un grand secours à ces mêmes désespérés.
Comme je ne comprends toujours pas pourquoi avoir laissé Blanc-Mesnil ou Saint-Ouen à ceux qui, dès le lendemain de leur élection, ont entrepris de casser toute l’aide sociale et le secteur de la culture va pouvoir aider ces mêmes défavorisés !

Je rentre du rassemblement de soutien aux cheminots et je serais presque désespéré si…

Une petite centaine de personnes, dont 90 cégétistes de diverses entreprises venus manifester leur solidarité, quelques communistes affichés en tant que tels, un NPA sans badge mais muni d’un discours…

Alors bien sûr, d’autres travaillent qui auraient voulu être là. Tout le monde ne peut être retraité !
Mais… Les retraités que je connais, ceux de ma profession, et d’autres aussi, où sont-ils donc ?
Chaque fois que j’en rencontre un, il est « surbooké », débordé en français moderne. Il a repris le vélo, le tennis, il bricole, il nettoie la piscine, il se promène avec ses petits-enfants, il soigne ses fraises, il a pris un abonnement à Canal + et découvert les bienfaits du Viagra, il…
De quel droit me permets-je de critiquer ? Après tout, moi aussi je suis débordé. J’écris pour Rouge Cerise, je travaille à un roman, je distribue des tracts, je colle des affiches, je vends des vignettes, je manifeste… C’est mon choix, non ? Si je le voulais, je pourrais me vautrer derrière l’écran plasma que je n’ai pas pour gober tout le Mondial, Roland-Garros, et le porno d’Anal + par-dessus. Alors de quoi je me plains ?

Je ne me plains pas, je suis amer…
Quand je suis devenu prof, les trois-quarts des enseignants avaient, peu ou prou, des activités associatives, syndicales, politiques. Ils étaient nombreux à donner leur temps bénévolement et avec passion.
Aujourd’hui, de quoi parle-t-on dans une salle des profs ? Des élèves, c’est normal, car le métier, contrairement à une légende soigneusement entretenue, n’est pas une sinécure, de la direction, de plus en plus souvent aux ordres, de sports - tous les sports -, de « fitness », de livres (rarement), de vacances (méritées certes), d’œnologie…

Oui, je sais, je suis médisant. Après tout, me dit ma femme, ce n’est pas parce que tu as fait les choix qui sont les tiens, que tu as fait passer la politique avant ta famille, qu’il faut t’en prendre aux autres ! (Mais comme il paraît que je lui ai inoculé le virus, qu’elle était plus tranquille avant, que maintenant elle voit des manœuvres partout dès qu’elle ouvre la télé – mais c’est parce que c’est vrai, chérie, tout simplement ! - je sais que, pas plus que moi, elle ne pourrait supporter de ne rien faire, d’assister passivement à la casse généralisée, celle des usines, des entreprises et celle des êtres humains qui les font vivre et que, le combat, elle aussi le mène).

Bref, les lendemains chanteront peut-être mais les aujourd’hui sont enroués. Les fascistes plastronnent, Tapie peut voler des millions, on l’admire, un Rom cambriole (peut-être, rien n’est encore prouvé) on le lynche, les affairistes ne se sont jamais si bien portés, les profits capitalistes montent en flèche, et les coupables, les pelés, les galeux, ceux par qui tout le mal arrive, ceux qui paraît-il sont des privilégies accrochés à leurs privilèges, des conservateurs incapables de comprendre la modernité, ce sont les cheminots, ce sont les intermittents, ce sont les postiers, les gaziers et les électriciens, et aussi, même s’ils ont, hélas !, pour beaucoup, renoncé à combattre, les enseignants.

Nous vivons une époque noire, mes amis.
Lassitude, tristesse, dégoût, désespoir, ce sont les mots qui me viennent à la bouche dès que j’ouvre une télévision. L’autosatisfaction de journalistes aux ordres s’en prenant aux syndicalistes ou, comme tout à l’heure, offrant 2’20 à un cadre de la CFDT pour venir dénoncer ceux qui devraient être ses frères, me donne des envies de kalachnikov !

Et puis…
Et puis, je pense à Albert.
Albert dans la prison Saint-Joseph à Grenoble, battu, roué de coups. Albert à Eysses, participant à l’organisation de la résistance intérieure. Albert à Dachau, privé de tout et gardant l’Espoir.
Et je me dis que je devrais avoir honte et que, avec vous toutes et tous, avec d’autres que nous connaissons et d’autres, plus nombreux encore, que nous ne connaissons pas, nous avons le devoir d’être dignes d’Albert et de tous ceux qui au cœur de la barbarie ont fait vivre l’espoir.

Nous sommes les souffleurs de braises.
Et si la Guerre de classes a remplacé la Guerre du Feu, nous devons, comme les Oulhamrs, qui transportaient partout la petite cage où vivotait péniblement un pauvre feu alimenté de brindilles, sauvegarder le feu. Nous devons souffler, par notre lutte, par notre engagement jamais démenti, sur ces braises, parce que, camarades, les hommes ne pourront pas vivre ainsi longtemps, parce que le vent de la colère finira par se lever et tout à coup, de nos pauvres braises s’élèveront des flammes hautes et claires qui révèleront des visages où la joie, la confiance retrouvée, la certitude qu’ENSEMBLE on est TOUT, auront chassé le désespoir.

Vivent les cheminots en lutte !
Vivent les intermittents en lutte !

Vivent toutes celles et ceux qui partout dans le monde ont compris que le poète a toujours raison puisque, comme l’écrivait Victor Hugo :

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent !

Roger Martin

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