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Sur George Floyd, les victimes et les héros du prolétariat

La mobilisation d’indignation mondiale contre le meurtre sadique de George Floyd par un policier de Minneapolis a révélé que le racisme est loin d’être une affaire réglée dans le nouvel âge du capitalisme, tolérant, divers et multiple.

On se demandera donc pour quelle raison cette mobilisation a été relayée avec tant de sympathie par les médias au service de ce même système économique et social modernisé, en apparence humaniste et en réalité hypocrite, comme si elle ne révélait aucune contradiction.

Soudain, en pleine pandémie de Covid-19, plus aucun problème pour réunir des milliers, ou des millions de manifestants (parfois imaginaires : il n’y a aucun moyen de faire tenir 20 000 personnes devant le nouveau Palais de Justice de Paris, Porte de Clichy) !

Une récupération du même type que celle des luttes du féminisme est en cours, où ceux-là même, ou bien leurs héritiers directs, qui sont les responsables de la situation font mine d’y apporter une solution et donnent dans le « plus jamais ça » ! Ce n’est pas nouveau, la récupération de la Shoah depuis les années 1970 a fourni le canevas de ce genre de grand cirque de moralité et d’indignation de la vingt-cinquième heure.

Mais pourquoi en font-ils tellement ? Sachant que tout cela sera rapidement oublié, espèrent-ils, et plus ils en feront le plus rapidement cela sera. Jusqu’à la prochaine fois.

Mais ils le font surtout, pour premièrement, exalter de manière épique des luttes radicales qui ont vocation à l’échec politique, car minoritaires par structure.

D’autre part donner une image progressiste au capitalisme en clouant au pilori des prolétaires égarés à l’extrême droite.

La gauche compassionnelle va pouvoir s’en donner à cœur joie en critiquant des racistes attardés, en faisant chorus avec les patrons ! Et s’aligner sur le discours consensuel du moment, dans la chambre d’écho mondiale des GAFAM.

Le malheureux George Floyd, ce n’est pas un dangereux exemple à suivre comme George Jackson, militant des Black Panthers assassiné par la police en 1970. Notre monde offre aux victimes qui se sont trouvées au mauvais endroit au mauvais moment les honneurs posthumes qui étaient autrefois réservés aux héros qui avaient choisi consciemment d’affronter la tyrannie. Et pendant que des clowns comme Justin Trudeau Junior, le premier ministre canadien, s’agenouillent pendant neuf minutes (après avoir effacé son maquillage raciste « blackface »), Mumia Abu Jamal et Georges Abdallah restent en prison. Je parie qu’ils ne savent même pas de qui ils s’agit. Sans parler de Julian Assange, et là ils ne peuvent pas dire qu’ils ne savent pas.

Pourtant ce discours dégoulinant de fausse empathie accompagne un spectacle contemporain où les méchants ont aussi le beau rôle, car notre monde est « pour soi » celui de Nietzsche, (qui était lui-même avec son idéal de la « brute blonde » un assez bon spécimen de cette faiblesse qu’il condamnait dans les masses démocratiques qu’il abhorrait), le monde des faibles qui admirent des durs. Voir les films à succès de Tarentino, ou avec plus d’humour, des frères Cohen.

L’un de leurs films, qui parodie le western classique sans prendre de risque politique (contrairement au cinéma indépendant américain des années 1970), dont le titre « True Grit » par snobisme n’a pas été traduit lorsqu’il a été diffusé en France, aurait justement pu s’appeler ainsi : « un vrai dur ». C’est en tout cas ce que recherche pour obtenir justice l’héroïne, la fille de quatorze ans d’un fermier de l’Ouest assassiné, et qui décidément ne tombe que sur des frimeurs incapables d’être à la hauteur de la mission qu’elle veut leur confier.

« True grit », un vrai dur ! Voilà un compliment paradoxal à faire. Un vrai méchant assez « dur » pour assumer toutes les conséquences de sa méchanceté . Et qui peut par là même tenir tête à d’aussi méchants que lui. Du genre des Sept Samouraï d’Akira Kurosawa, mercenaires cruels et corrompus qui se rachètent une conduite chevaleresque en se mettant au service de paysans opprimés, pour le prix d’un bol de riz blanc.

Il va sans dire que Kurosawa était communiste à l’époque du film, comme une bonne part l’intelligentsia japonaise (et mondiale) d’après guerre.

Le prolétariat recèle en ses rang des méchants, qui montrent leur caractère par la trahison de leur classe d’origine en échange de putains et de piscines privées au soleil, et qui forment les nouveaux riches, ou garnissent les rangs de la pègre. Nietzsche en a écrit beaucoup, et bien trop sur leur volonté de puissance. Ce sont des criminels, mais ils ne possèdent pas le « true grit ».

Le vrai dur en question n’est pas dur par faiblesse ou par frustration, si ce peut être parfois par volonté de vengeance. Étrangement, le grand public généralement peu indulgent pour les délinquants regarde avec indulgence les exploits de ceux qui tels John Dillinger ou Jacques Mesrine sont célébrés par le spectacle avant qu’il ne filme leur mise à mort. Les « vrais » durs, contrairement aux brutes dégénérées parmi lesquels ils se meuvent, gardent une sorte d’aura d’innocence. En fait, ce sont des princes comme celui de Machiavel que la morale commune ne peut pas juger.

Incidemment, Guy Debord a cru toute sa vie que pour en devenir un il suffisait d’en fréquenter. Erreur fatale. Un vrai dur ne se suicide pas.

Mais quand un vrai dur passe au service du prolétariat, c’est rare et ça mérite des applaudissements.

Vassili Grossmann est un auteur soviétique célébré en URSS pour le roman de la guerre patriotique Pour une juste cause, et mieux connu en Occident pour la suite écrite après la mort de Staline et refusée à la publication en URSS Vie et Destin, dont l’action se passe pendant la bataille de Stalingrad. Plein de ressentiment pour ce refus, il a été l’un des premiers à décrire Lénine comme un personnage odieux, fanatique , borné et écrasant ses ennemis sans aucune pitié.

Ils représentent, avec le Pasternak du Docteur Jivago qui bénéficia d’une promotion mondiale organisée par la CIA, jusqu’à lui faire décerner le prix Nobel, la nouvelle bourgeoisie soviétique qui prend son essor à la mort de Staline, à l’époque du Dégel, et ils n’ont que de la haine pour les instaurateurs de l’État prolétarien qui fait trop peu de cas de leur talent, estiment-ils. Ils en font un portrait en conséquence, ils les représentent comme des monstres moraux.

Comme des vrais durs en somme. Et oui, Staline, mais Lénine encore plus en étaient. Avant eux, la bourgeoise a eu aussi cette sorte de champion, les plus fameux étant Martin Luther, Cromwell, et notre Robespierre.

Nous avons besoin de davantage de talents et de génies, comme les écoles en cultivent partout. Les communistes en ont attiré beaucoup, avant de passer de mode. Mais ça peux revenir.

Mais pour en arriver là, il faudrait cesser de cracher dans la soupe quand on a la chance de voir un vrai dur s’engager pour la cause ; Mao n’a pas fait la fine bouche quand celui qui était alors un bandit, Chu Teh, a offert ses services à l’Armé Populaire de Libération. Les résistants français n’ont pas non plus dit non quand des figures du milieu gitan les ont aidé.

Le monde où nous vivons, ce monde du moindre mal, s’accommode parfaitement de l’existence persistante de durs à cuire sans imagination qui rackettent, qui violent et qui tuent impunément, qui tyrannisent leur quartier, leur famille, et les étrangers malchanceux qui tombent dans leurs filets, qui empoisonnent des millions de jeunes gens avec leurs poudres blanches, et qui s’entre-tuent pour savoir lequel sera le plus dur de tous, comme en ce moment au Mexique. S’ils n’existaient pas, les artistes déférents de ce monde ne sauraient littéralement pas quoi écrire ou quoi filmer. Mais quand un vrai dur apparaît dans les rangs du prolétariat, ou se met à son service, les médias et les universités rivalisent bruyamment d’indignation en dansant la Salsa du Démon : horreur, malheur !

Mille fois préférable pour eux est la pègre meurtrière et sans scrupule de la Russie de Elstine à la police soviétique, la « Tchéka », comme on voit dans les romans dispensateurs d’illusion de l’espion à la retraite John Le Carré.

Je gage que les Mexicains d’aujourd’hui échangeraient sans hésiter leur pègre nationale contre une Tchéka, qui pourrait remédier efficacement au féminicide permanent de Juarez et des autres villes de la frontière des États-Unis et qui les débarrasserait aussi des agents du gouvernement de ce pays.

Et lorsqu’un vrai dur sacrifie sa liberté pour la cause, comme Antonio Gramsci, ou tombe au combat, comme Ernesto « Che » Guevara, il devient non pas une victime, mais un martyr. Et ça n’a rien à voir.

Le prolétariat a besoin de héros et honore ses martyrs. Les victimes qu’il compte innombrables dans ses rangs, pour la plupart, n’ont pas de nom, mais elles ne seront pas oubliées pour autant.

26 Août 2020 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #Répression, #États-Unis, #Front historique, #Théorie immédiate

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