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Tectonique des plaques : les investissements abandonnent les États-Unis et affluent vers la Chine

Au début du XXe siècle, la Chine était encore un pays médiéval, mais elle apprend vite. Au contact de l’Occident, elle a rapidement su lui emprunter ses outils commerciaux, tout en gardant ses particularismes culturels, sa souveraineté et sa structure de gouvernance. Aujourd’hui, grâce à sa réactivité et à son réalisme en matière économique, l’élève dépasse le maître – ce qui pourrait s’avérer catastrophique pour ce dernier...

Reste à savoir de quelle façon, et à quel point la nouvelle donne mondiale affectera l’Europe.

Paru sur RT America sous le titre As Biden embraces Trump’s America-first protectionism, foreign investors give up on the US and bet big on China. Power has shifted.

En prônant les accords de libre-échange, Pékin est en train de dépasser les États-Unis, qui se replient sur eux-mêmes, pour devenir la première destination mondiale des investissements étrangers et créer un dilemme pour le nouvel homme de la Maison Blanche.

Donald Trump est parti, mais de nombreux aspects de son héritage sont encore là. En matière de commerce, c’est clairement le cas. Les membres de l’équipe Biden ont promis un « nouveau regard » sur le commerce et les investissements internationaux qui impliquera de mettre à nouveau l’accent sur la priorité des emplois étasuniens par rapport à la simple ouverture des marchés internationaux aux entreprises étasuniennes, une ligne qui pourrait potentiellement être plus trumpiste que Donald Trump.

Il n’est pas surprenant qu’en cherchant à se mettre aux commandes et à gérer les crises intérieures, il ait « mis le commerce en veilleuse » et l’ait effectivement relégué au rang de préoccupation secondaire, faisant preuve d’indifférence, par exemple, à l’égard du nouvel accord commercial potentiel avec le Royaume-Uni que Trump et Boris Johnson avaient recherché.

Au milieu de tout cela, un nouveau développement étonnant a eu lieu : en 2020, la Chine a dépassé les États-Unis pour devenir la première destination des investissements directs étrangers (IDE) dans le monde, avec plus de 140 milliards de dollars sur l’année. Bien que les gestions diverses de la pandémie en soient en partie responsables, cette évolution suit une tendance qui a vu les investissements dans les États-Unis s’effondrer de façon spectaculaire sous le mandat de quatre ans de Trump, à la suite d’un climat politique défavorable, de la politique « L’Amérique d’abord » et de l’éviction forcée des entreprises et des investisseurs chinois.

Si l’on considère ces deux facteurs, les paroles des démocrates sur un un retour de Biden contre la Chine et la création de « coalitions commerciales » semblent avoir peu de chances de concrétisation. Les démocrates ont absorbé l’héritage protectionniste de Trump et n’ont pas l’espace politique nécessaire pour donner à d’autres pays les moyens économiques de lutter contre Pékin. Des choses telles que la réintégration du Partenariat Transpacifique (TPP) restent à l’état de projet. Dans ces conditions, alors que la Chine maintient sa stratégie de conclusion de nouveaux accords de libre-échange, Biden n’a pas vraiment la réponse à Pékin que beaucoup espéraient, et les preuves selon lesquelles la Chine a pris le dessus sur le plan économique continuent de s’accumuler.

Quand Biden a été élu, les principaux libéraux de gauche espéraient que Trump et son ère de « l’Amérique d’abord » seraient terminés. Le nouveau président a été présenté comme une figure de proue crédible, fiable et respectable qui allait restaurer les vibrations « altruistes » de l’Amérique et contrer la Chine par un retour au multilatéralisme, par opposition à l’unilatéralisme de Trump. Ils ont supposé que la seule raison pour laquelle les États-Unis avaient échoué contre la Chine sous l’administration précédente était la négativité de Trump, donc, que sous des « États-Unis respectables », les pays reviendraient immédiatement à leurs véritables intérêts, le nouveau président ayant appelé à des « coalitions commerciales » contre la Chine. Mais la question est de savoir comment exactement ?

C’est là que réside la contradiction qui attend le mandat de Biden. Il parle de combattre Trump, mais il semble également enclin à adhérer à la politique de soutien des emplois américains de Trump, et à son hypothèse sous-jacente selon laquelle se précipiter dans des accords de libre-échange avec des pays moins développés sera préjudiciable à l’intérêt politique intérieur, à moins que ces nations n’achètent principalement des biens aux États-Unis plutôt que de leur en vendre.

La voie la plus importante et la plus évidente pour contrer Pékin serait de rejoindre le TPP et de contrer le Partenariat régional économique global (RCEP ) dont la Chine fait partie. Toutefois, en raison de son impopularité intérieure, cette solution est considérée comme de plus en plus intenable politiquement. Dans ce contexte, la capacité de Biden à résoudre ses différends commerciaux avec l’Union européenne n’est pas près de disparaître non plus, d’autant plus que l’UE a démontré son indépendance stratégique à travers son nouveau traité d’investissement avec la Chine, auquel l’administration Biden s’était explicitement opposée.

Dans ce cadre, ce à quoi Biden et ses partisans aspirent est plus facile à dire qu’à faire, et la Chine va sans aucun doute maintenir le rythme de son propre jeu de libre-échange et ajouter à ses succès. Récemment, le ministère des Affaires étrangères du pays a défini ses priorités pour 2021, qui comprennent la recherche de nouveaux accords commerciaux avec Israël et le Conseil de coopération du Golfe ; un accord trilatéral avec la Corée du Sud et le Japon ; et la Norvège. Par rapport aux discours « l’Amérique d’abord » et « l’emploi américain d’abord », Pékin s’est constamment présenté comme un défenseur du libre-échange multilatéral et de l’ouverture, et a traduit ses paroles en actes en concluant de plus en plus d’accords.

Trump a mis les États-Unis en retrait sur ce point, et la volonté de Biden d’adopter certains aspects de son programme, même de manière moins destructrice, ne fera que nuire davantage à sa position. La Chine prône la mondialisation, l’Amérique le protectionnisme.

Par conséquent, il n’est pas du tout exagéré de dire que la Chine a le dessus sur le plan économique, et que cela ne fera que se développer. Comme je l’ai fait remarquer à plusieurs reprises, l’année 2020 et la pandémie ont modifié l’équilibre des pouvoirs. Pékin continuera à répondre aux États-Unis, non pas en les affrontant, mais en les surpassant sur le plan diplomatique en matière de commerce.

Cela vient s’ajouter au fait que la Chine a été la seule grande économie mondiale à enregistrer une croissance en 2020, qu’elle a été le premier bénéficiaire mondial des investissements étrangers directs la même année et que, selon les prévisions, elle dépassera les États-Unis en termes de produit intérieur brut d’ici 2028. Dans ce cadre, Biden n’a pas de réponse facile à donner à la Chine en matière de commerce, et le verrouillage du protectionnisme national ne fera qu’entraver toute tentative de Washington pour être compétitif au niveau mondial.

Tom Fowdy est un analyste britannique de la politique et des relations internationales spécialisé sur l’Asie.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Photo : Hainan, Chine, David Mark / Pixabay

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