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Nucléaire et pétrole dans le grand jeu iranien (Il Manifesto)

Tommaso DI FRANCESCO, Manlio DINUCCI


La Russie et la Chine sont à bord” a annoncé avec satisfaction la secrétaire d’Etat Hillary Clinton, quelques heures avant que l’ébauche de résolution sur les sanctions contre l’Iran ne soit mise en circulation au Conseil de sécurité. Cette résolution prévoit d’empêcher Téhéran de faire des investissememts à l’étranger “s’il y a des raisons de croire que ceux-ci sont liés à la prolifération nucléaire”, d’étendre l’embargo à divers types d’armements (chars d’assaut, avions, navires) et d’instituer un régime d’inspections des “cargos suspects” dans les ports et en pleine mer. Mais pour le navire de guerre de l’embargo, sur lequel se sont aussi formellement embarqués Pékin et Moscou, on prévoit une mer agitée.

A la veille de la présentation de l’ébauche de résolution, qui sera mise au vote à une date non encore définie, a été annoncé l’accord prévoyant que l’Iran enverra en Turquie et au Brésil de l’uranium faiblement enrichi, en échange d’uranium enrichi à 20% qu’il s’engage à utiliser à des fins exclusivement civiles. L’Iran a donc respecté ce à quoi il s’était engagé, en novembre dernier, dans l’unique rencontre formelle avec les négociateurs états-uniens. Après avoir défini l’accord comme “un moment de changement historique”, le gouvernement turc, membre non-permanent du Conseil de sécurité, a déclaré que des sanctions ultérieures contre l’Iran ne sont plus nécessaires. Idem pour le gouvernement brésilien, lui aussi membre non permanent du Conseil de sécurité. La Chine et la Russie, membres permanents, ont contemporainement exprimé leur total soutien à cet accord.

Dans la “question iranienne”, sont ainsi en jeu des intérets divers et opposés. Il y a la Turquie, laquelle, avec sa position géostratégique entre Moyen-Orient et Europe, ne veut plus être un simple homme de troupe des Etats-Unis mais aspire à un rôle autonome de plus grand poids. Faisant référence aux Etats-Unis, le président turc Erdogan a déclaré : “Nous en sommes au moment où il s’agit de discuter si nous croyons à la supériorité de la loi ou à la loi des supérieurs. S’ils ont encore des armes nucléaires, quelle crédibilité ont-ils pour demander à d’autres de ne pas en avoir ?”. Ce même message est, implicitement, adressé à Israël qui, à la différence de l’Iran, n’adhère pas au Traité de non-prolifération et ne reconnaît pas officiellement qu’il pos-sède des armes nucléaires, bien qu’il en possède une centaine ainsi qu’environ un demi quintal de plutonium à usage militaire. Il y a le Brésil, lequel aspire à un rôle autonome comme puissance régionale en opposition à l’”Aire de libre commerce des Amériques” (ALCA) dominée par les USA, mais aussi contre les tentatives des USA de déstabiliser le Venezuela et le Honduras, et contre l’embargo contre Cuba. A travers l’accord avec l’Iran, le Brésil entre maintenant dans la complexe situation moyen-orientale.

Et il y a la Chine et la Russie, engagées dans un bras de fer avec les USA pour redessiner la carte energétique moyen-orientale, et pour lesquelles les accords avec l’Iran sont fondamentaux. La Chine qui l’été dernier a signé des accords avec Téhéran pour un montant de 8 milliards de dollars, participe de plus en plus à l’exploitation des gisements iraniens de pétrole et de gaz naturel, dont elle importe des quantités en augmentation telle qu’elle est devenue le plus grand partenaire commercial de Téhéran. La Russie est en train de faire de même : Gazprom a signé en mars dernier un gros contrat avec la société iranienne Nioc. S’insère dans ce cadre la “guerre des oléoducs et des gazoducs” qui décidera à travers quels corridors énergétiques le pétrole et le gaz de la Caspienne doivent être transportés vers les pays consommateurs. Après avoir gagné le premier round, avec l’oléoduc qui relie le port azéri de Bakou au port turc de Ceyhan en contournant la Russie, les USA et la Grande-Bretagne ont perdu du terrain, tandis que la Russie et la Chine en ont gagné, en ouvrant actuellement des corridors énergétiques dirigés surtout vers l’est. En janvier dernier a été inauguré le gasoduc Dauletabad-Sarakhs-Khangiran qui transporte le gas naturel du Turkménistan en Iran, permettant à celui-ci d’accumuler un surplus de matériau destiné principalement au marché chinois. Téhéran a en même temps établi un accord avec Ankara pour la fourniture de gaz turkmène, qui devrait arriver en Turquie via l’Iran. Téhéran aspire ainsi, grâce à sa position géographique, à faire de l’Iran un noeud fondamental des corridors énergétiques vers l’est comme vers l’ouest.

De ce fait, quoi qu’il fasse, l’Iran reste dans le collimateur de Washington, dont les intérêts stratégiques ne permettent pas que puisse s’affirmer au Moyen-Orient une puissance se soustrayant à l’influence états-unienne ou, pire, hostile aux Etats-Unis. D’où l’ébauche de résolution, dont Washington sait bien qu’elle ne sera pas en mesure d’imposer un embargo hermétique, mais qui pourra toujours servir à accuser l’Iran de “graves violations” pour pouvoir l’attaquer militairement. L’Iran, bien que ne possédant pas d’armes nucléaires, a ce-pendant une force bien supérieure à celle qu’avaient l’Afghanistan et l’Irak quand ils ont été attaqués et oc-cupés par les USA. Une troisième guerre du Golfe au-rait donc des effets destructeurs bien plus grands et des répercussions bien plus graves à l’échelle mon-diale.

Manlio Dinucci, Tommaso Di Francesco

Edition de mardi 25 mai 2010 de il manifesto

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

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