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Fidel et ce qu’il représente (2ème partie)

Quant au président Castro – dont j’apprécie la présence ici aujourd’hui – je voudrais qu’il sache, et je crois que ma visite ici vous le démontre, que vous ne devez pas sentir les États-Unis comme une menace. Et, compte tenu de votre attachement à la souveraineté et à l’auto-détermination de Cuba, je suis aussi sûr que vous ne devez pas avoir peur des différentes voix du peuple cubain et de sa capacité à parler et à se réunir et à voter pour ses dirigeants. De fait, j’ai grand espoir dans l’avenir parce que j’ai confiance que le peuple cubain prendra les décisions correctes. (B. Obama)

« Ne pas sentir les États-Unis comme une menace ». Ça changerait un peu, c’est vrai. Obama reconnaît en tout cas, et c’est une bonne chose, que son pays l’a toujours été et que Cuba a donc de bonnes raisons historiques de se méfier de son voisin, pas seulement depuis le 1er janvier 1959, mais depuis… toujours, comme le prouvent les faits les mieux avérés et comme je me suis efforcé de l’expliquer ici à différentes reprises. (À un moment donné de la Révolution, curieux renversement de perspectives, les États-Unis ont même justifié leur politique par le fait que Cuba constituait une « menace » pour leur sécurité nationale !)

Mais là encore, croire Obama sur parole serait faire preuve de naïveté, et s’il y a un défaut que les dirigeants cubains n’ont pas, c’est bien celui-là. Car les menaces peuvent être de différentes sortes, endosser de nouvelles formes, puisque les fonctionnaires de l’administration Obama nous ont dit et répété que c’est la tactique qui avait changé, pas la stratégie : il est presque sûr, donc, que Cuba ne recevra plus de bombes sur la tête, qu’aucune expédition armée ne débarquera plus sur ses côtes, que le terrorisme n’atteindra plus les niveaux qu’il a atteint (même si les pires terroristes ayant sévi pendant des années contre l’île dans la plus grande impunité et ayant de crimes atroces sur eux – je n’oserai écrire « sur leur conscience » – coulent paisiblement leurs vieux jours à Miami sans que personne ne les inquiète), qu’elle ne sera plus victime de guerres biologiques, etc., bref que les pires moments d’agression semblent révolus, mais tant que les États-Unis continueront de dire que Cuba « doit changer », d’estimer par conséquent avoir un droit non seulement de regard sur ses affaires intérieures mais encore d’action pour parvenir à cet objectif, des « menaces » continueront de peser sur la Révolution cubaine, indépendamment des dénégations d’Obama devant son auditoire cubain…

« Ne pas avoir peur des différentes voix du peuple cubain »… Là encore, la logique du raisonnement d’Obama m’échappe : je ne vois vraiment pas le rapport entre la souveraineté et l’autodétermination de Cuba et le fait de laisser s’exprimer « les différentes voix du peuple cubain » ! Les deux premiers facteurs (ou principes) existent par rapport à des menaces et agressions extérieures comme celles qui ont si longtemps pesé tant sur Cuba en soi que sur la Révolution cubaine, mais en quoi la liberté de parole du peuple, censément censurée, les menacerait-elle ? J’avoue ne pas comprendre.

Ceci dit, l’idée d’Obama est que le peuple cubain ne peut pas « parler » et on voit bien où il veut en venir : Cuba est une dictature qui bâillonne sa population, qui l’empêche de s’exprimer, de « parler ». C’est un cliché, bien entendu, mais à force de l’entendre répéter depuis maintenant presque soixante ans au sujet de la Révolution cubaine et depuis plus d’un siècle si l’on remonte à la Révolution russe, il a fini par devenir une vérité évidente qu’on ne met jamais en cause, tant la pensée unique est parvenue à s’incruster dans le cerveau des gens : sous les « régimes communistes », on ne parle pas. Ce qui veut dire, corrélativement, qu’en régime capitaliste, oui, « on parle ». Voire ! Peut-être qu’au fond, on ne « parle » ni de la même manière ni des mêmes choses.

Quand le peuple étasunien ou le peuple français « parle », à qui s’adresse-t-il, et qui l’écoute ? Quand celui-ci a « parlé » contre le Traité établissant une constitution pour l’Europe en 2005, à quoi cela a-t-il servi puisque le gouvernement français a en fait qu’à sa tête et n’a pas prêté l’oreille ? Quand le peuple français a « parlé » contre la loi Macron, l’a-t-on écouté ? Quand, aujourd’hui même, le peuple français « parle » contre la fameuse loi (du) travail, l’écoute-t-on ? Je pourrais bien citer bien des exemples de ce genre, mais ces trois-là sont si éloquents que je m’en tiendrai là. Les choses ne sont guère différentes aux États-Unis, malgré la haute opinion que se fait Obama de l’efficacité de la démocratie dans son pays quand il s’agit d’écouter le peuple et de changer la réalité. L’existence de dizaines ou de centaines de journaux, de revues, de magazines de toutes sortes et de toutes tendances est-elle synonyme de « prise de parole » par le peuple ? Depuis quand ces médias, à plus forte raison de nos jours, sont-ils aux mains du peuple ? La concentration de la propriété dans le monde de l’édition ne cesse de se renforcer, au point que des gens notoirement de droite ou de richissimes personnages financent ou possèdent des journaux soi-disant de gauche. À qui veut-on faire croire que le « peuple » s’y exprime ? On le laissera « parler » sur des points de détail, sur ce qui n’est pas important, sur ce qui ne modifiera en rien l’ordre politique et économique en place, sur ce qui ne changera pas le fait que les riches qui, dans le capitalisme néolibéral, le sont toujours plus et concentrent toujours plus les revenus et la richesse de la nation, restent indéfectiblement au sommet de la pyramide et que les pauvres qui, là encore, sont de plus en plus nombreux, continuent d’être en bas et d’assurer la richesse des riches. Car, je le répète, quand le peuple « parle » pour que les choses changent, sa « parole » tombe dans le vide, comme l’indiquent les trois exemples récents cités plus haut.

Obama demande ensuite à Raúl de laisser le peuple cubain « voter pour ses dirigeants ». Là encore, on reste pantois. De deux choses l’une : soit il ignore à peu près tout de l’ordonnancement politique de la Révolution cubaine, de la structure du pouvoir de l’État, des différents organes qui le composent, soit le seul système électoral valable à ses yeux est celui de son pays, dont on sait pourtant qu’il est l’un plus compliqués et des moins démocratiques du monde développé. En fait, dans cette attitude il y a sûrement un mélange des deux choses.

Qui a dit à Obama que le peuple cubain « ne vote pas pour ses dirigeants » ? Certes, il ne vote pas comme cela se passe aux États-Unis où, que je sache, le peuple ne les élit pas non plus directement ! Le système électoral cubain n’a rien à voir avec ce qui se passe aux États-Unis où les élections semblent plutôt un cirque médiatique qu’un exercice sérieux de démocratie et de participation citoyenne, où les sommes d’argent engagés par les candidats pour subsister à des campagnes de primaires qui durent des mois et des mois sont absolument indécentes, où, surtout, moins de la moitié des électeurs daignent se rendre aux urnes, où des millions de personnes en âge de voter ne peuvent pas le faire faute de parvenir à passer à travers les nombreux filtres et entraves mis à la participation des Noirs et des Latinos. Non, les élections cubaines sont d’un tout autre ton et d’un tout autre niveau, à commencer par les taux de participation qui dépassent généralement 95% des électeurs et en finissant par le fait que les candidats ne dépensent pas un sou en campagnes électorales, tout simplement parce que celles-ci n’existent pas à Cuba.

Alors, expliquons une nouvelle fois comment est structuré le système exécutif et législatif à Cuba et en quoi consiste son système électoral. Tout d’abord, le système socialiste n’est pas l’héritier de Montesquieu et des démocraties bourgeoises : on n’y prétend pas équilibrer les fameux trois pouvoirs en les rendant indépendants les uns des autres, puisque, comme le reconnaît la Constitution, le pouvoir est au peuple et en ses mains. La Constitution, à son chapitre IX, article 68 : « Principes d’organisation et de fonctionnement des organes de l’État » parle de « démocratie socialiste », en vertu de laquelle, entre autres, « tous les organes représentatifs du pouvoir d’État sont électifs et renouvelables » ; « les masses populaires contrôlent l’activité des organes d’État, des députés, des délégués et des fonctionnaires » ; « les élus ont le devoir de rendre compte de leur action et peuvent être révoqués à tout moment » ; « la liberté de discussion, l’exercice de la critique et de l’autocritique et la subordination de la minorité à la majorité régissent dans tous les organes d’État collectifs ».

Trois innocentes questions : Quand, en démocratie bourgeoise, les électeurs ont-ils le droit de révoquer leurs élus ? À quel moment un député rend-il compte de ce qu’il fait à son poste à ceux qui l’ont élu ? Où le peuple contrôle-t-il l’activité des organes d’État ?

Le chapitre X définit quels sont les « organes supérieurs du Pouvoir populaire ». À Cuba, cet organe suprême est l’Assemblée nationale du pouvoir populaire, qui « représente et exprime la volonté souveraine de tout le peuple » (69), qui constitue « le seul organe de la République à pouvoir constituant et législatif » (70), qui « se compose de députés élus au suffrage libre, direct et secret » (71) pour « un mandat de cinq ans » (72), qui « élit en son sein le Conseil d’État, formé d’un président, d’un premier vice-président, de cinq vice-présidents, d’un secrétaire et de deux vingt-trois autres membres », ce président étant « chef d’État et de gouvernement », et ce Conseil d’État étant responsable devant l’Assemblée nationale à laquelle il rend compte de toutes ses activités » (74).

Nous ne sommes donc pas en France, avec son pouvoir exécutif constitué d’un président (chef d’État) et d’un Premier ministre (chef de gouvernement) et son pouvoir exécutif (Assemblée nationale et Sénat), ou aux EU, où le pouvoir exécutif est aux mains d’un président et d’un vice-président, et le pouvoir exécutif aux mains de la Chambre des représentants et du Sénat. À Cuba, le président du Conseil d’État, élu par l’Assemblée nationale du pouvoir populaire, est à la fois chef d’État et du gouvernement, et il dirige au nom et en représentation de l’Assemblée nationale formée de députés élus au suffrage direct et secret, et qui est à la fois pouvoir exécutif et pouvoir législatif. C’est un cas de figure sans rapport avec les deux autres susmentionnés. Et donc, impossible à comparer. Pour être élu président du Conseil d’État et par conséquent chef d’État, il faut donc avoir été d’abord élu député à la base au scrutin direct et secret, les électeurs étant tous les Cubains âgés de plus de seize ans.

La « chose publique » à Cuba n’étant pas une profession ou une carrière, mais un service aux citoyens, la Constitution stipule à son article 82 que les députés ne sont pas (grassement) payés à ce titre : « La condition de député n’implique pas de privilèges personnels ni d’avantages économiques. Durant l’exercice effectif de leurs fonctions, les députés touchent le même salaire et maintiennent leurs liens avec leur centre de travail à tous effets pertinents », l’article 85 signalant par ailleurs que « les députés peuvent être révoqués à tout moment, dans la forme, pour les motifs et selon les procédés fixés par la loi ». Il faut avoir plus de dix-huit ans pour être élu député. Bref, la députation à Cuba n’est pas l’occasion rêvée d’arrondir ses fins de mois et, par exemple, d’exercer des influences auprès de transnationales ou d’entreprises pour y obtenir une fois son mandat conclu des postes de direction…

Mais comment devient-on député à l’Assemblée nationale ou délégué aux assemblées provinciales (renouvelées tous les cinq ans) et municipales (renouvelées tous les deux ans et demi) ? Au scrutin direct et secret. Qui vous investit ? Obama et Cie répondront aussitôt, bien entendu : le Parti communiste ! Et ils feraient erreur : non, c’est le citoyen lambda. Pas de campagne électorale à grands renforts d’affiches publicitaires vantant les mérites de chaque candidat et faisant des promesses que nul ne tiendra ; pas de débats télévisés où chacun pèse religieusement ses mots parce qu’une armée d’experts en communication vous aura indiqué la seconde exacte où vous devez prononcer tel ou tel mot ou effleurer tel ou tel sentiment ; pas de millions, voire de milliards dépensés en campagnes électorales interminables plus proches du cirque ou de la fête foraine que d’un exercice de responsabilité citoyenne ; pas de grands électeurs ou de partis investissant le candidat le plus sympathique ou le plus fort en gueule… Non, à Cuba, rien de tout ça. Pour être député, nul besoin d’être soi-même millionnaire, de s’associer à des groupes de pression ou à des entreprises qui vous financeront pour ensuite, si vous êtes élus, vous rappeler opportunément les bons services qu’ils vous ont rendus, de s’entourer de consultants et d’experts en communication pour vous apprendre à être sympathique si vous ne l’êtes pas de nature ou à vous convertir en bonimenteur capable de faire avaler n’importe quelle couleuvre à vos « clients »…

Non, à Cuba, le procédé est (bien plus) simple. Les voisins d’une circonscription se réunissent en assemblées ouvertes (aux dernières élections de 2015, il existait 46 344 secteurs de nomination) où chacun peut proposer le candidat de son choix parmi les gens du voisinage, expliquant pour quelles raisons il fait cette proposition, généralement à cause du prestige dont l’individu jouit dans le quartier et de ses mérites ; si la personne ainsi postulée l’accepte et l’assemblée aussi, il devient candidat ; chaque circonscription doit avoir au moins deux candidats et au plus huit. Compte tenu de ce genre de nomination, il n’est pas obligatoire d’être du parti (lequel n’intervient pas dans ces assemblées de nomination) pour être nommé puis investi par ses concitoyens, de sorte que, si les dissidents, par exemple, avaient vraiment du prestige auprès de leurs concitoyens, ils pourraient être investis par eux comme candidats aux différentes assemblées et élus par les électeurs. Une fois investi, le candidat ne mène aucune campagne électorale : les électeurs se décideront, d’une part, sur leur propre connaissance éventuelle du candidat, d’autre part sur la foi de sa « feuille de vie » affichée aux endroits publics. Par ailleurs, l’inscription sur les listes électorales est gratuite et automatique à partir de seize ans, et les membres des forces armées ont le droit d’élire et d’être élus. Contrairement à de nombreux pays latino-américains, le vote n’est pas obligatoire, ce qui n’empêche que plus de 95 p. 100 des électeurs ont participé à chaque élection depuis 1976,

Les députés à l’Assemblée nationale sont constitués moitié moitié de candidats nommés à la base et de candidats présentés par les différentes organisations politiques et organisations de masse, afin que tous les secteurs de la société y soient représentés, puis élus au suffrage direct et secret.

Les délégués et députés n’étant pas désignés par le Parti communiste, celui-ci n’a donc aucune influence directe sur les élections, ni ne peut recourir à des menaces ou représailles sur les candidats, comme l’a fait par exemple début juillet la direction du Parti socialiste français qui a averti que les signataires d’une motion de censure votée à la suite de l’adoption par le gouvernement de l’article 43.9 pour faire passer en force la Loi du travail seraient exclus du parti et ne pourraient donc pas obtenir leur investiture pour les élections législatives de 2017, ce qui explique, entre autres, pourquoi cette motion de censure n’a même pas été votée… On les comprend, les pauvres, ils y perdraient leur gagne-pain, leurs grasses indemnités non imposables !

Bref, les choses à Cuba sont différentes et juger ce système à partir des conceptions d’une République bourgeoise serait faire fausse route. À son article premier, la Constitution précise : « Cuba est un État socialiste de travailleurs, indépendant et souverain, organisé avec tous et pour le bien de tous [idée de Martí], en tant que République unitaire et démocratique, pour la jouissance de la liberté politique, de la justice sociale, du bien-être individuel et collectif et de la solidarité humaine ».

Ainsi donc, contrairement à ce que pensent Obama et ses experts, le peuple cubain « vote pour ses dirigeants ». Pas directement, certes, mais c’est aussi le cas aux États-Unis où le vote des grands électeurs l’emporte sur celui des citoyens (ou plutôt de la moitié des citoyens, puisque, on le sait, à peine la moitié des électeurs vote, face à 95 p. 100 de participation à Cuba). Bref, une fois de plus, Obama nous sort un cliché fondé sur l’ignorance ou la mauvaise foi, et comme ce n’est le premier de son discours, il en devient lassant ! Si « voter pour ses dirigeants », c’est imiter le cirque électoral de son pays, eh bien, non, c’est vrai, les Cubains ne votent pas comme ça, et c’est tant mieux. L’exercice électoral est bien plus sérieux ici que chez lui. Une dernière remarque : ici, contrairement à ce qui se passe dans maints pays du Tiers-monde et dans un certain nombre du Premier, les urnes sont surveillées, non par des soldats en treillis, l’arme longue au poing, mais par des écoliers pour lesquels ce geste fait partie de leur éducation citoyenne…

Quant au fait qui scandalise Obama (et il faut le sous-entendre dans sa critique du système électoral cubain), à savoir qu’un Fidel Castro puisse mener les rênes du pays depuis 1959 et qu’il ait élu et réélu député depuis 1976 et ce jusqu’à 2006, soit trente ans, et que les électeurs de sa circonscription, dans l’Est du pays, continuent, bien qu’il se soit retiré de la vie publique, de l’investir et de l’élire, eh bien il s’explique très aisément. Mais pour cela il faut passer à une autre dimension. Raúl Castro affirmait en 2006 :

“ Nous faisons face à un ennemi que son entêtement et son arrogance poussent très fréquemment à commettre des erreurs, mais cela ne veut pas dire qu’il soit idiot. Il sait que la confiance spéciale que le peuple place dans le leader fondateur d’une Révolution ne se transmet pas, comme s’il s’agissait d’un héritage, à ceux qui occuperont à l’avenir les principales responsabilités à la tête du pays. ”

Je répète ce que j’ai affirmé à maintes reprises : il n’y a qu’un commandant en chef de la Révolution cubaine, un seul, et uniquement le Parti communiste, en tant qu’institution qui regroupe l’avant-garde révolutionnaire et qui est la garantie sûre de l’unité des Cubains pour tous les temps, peut être le digne héritier de la confiance que le peuple a déposée en son leader.

Tant qu’on refusera de comprendre que Fidel (et sa Révolution, celle du peuple cubain, rappelons-le constamment) est plus qu’un fondateur de République, mais, disons-le carrément, le fondateur de la nation cubaine enfin libre et indépendante, de la nation cubaine enfin digne de ce nom, de la nation cubaine enfin trouvée et retrouvée face à elle-même, on ne saisira jamais ce qu’il représente à Cuba et pour Cuba et pour la majorité de la population cubaine : un dirigeant dont la légitimité ne provient pas de bulletins de vote (encore que, je le rappelle, il ait été élu et réélu tous les cinq ans comme député pour pouvoir être élu président du Conseil d’État), mais de son action révolutionnaire, de sa stature historique. Et ce, n’en déplaise aux médiocres de ce monde que les hauteurs étouffent.

Il est un second point capital : le socialisme cubain est si profondément imprégné par la personnalité de Fidel (cinquante ans, ce n’est pas rien !), par les valeurs qu’il porte comme être humain et comme révolutionnaire radical qu’il en est absolument inséparable, qu’il ne fait qu’un avec lui. Ainsi, de même qu’il existe le marxisme-léninisme, pour la bonne raison que Lénine a imprégné de tout le poids de son intelligence politique, de ses profondes réflexions révolutionnaires le cheminement du marxisme, je dis qu’il faut parler de marxisme-fidélisme.

Sur ce point, les affirmations de Raúl sont confirmées par l’opinion des Cubains. Il suffit de lire, par exemple, les commentaires de ceux qui interviennent sur le site numérique le plus lu à Cuba, CubaDebate, pour savoir ce qu’ils pensent de Fidel et pour connaître leur admiration. Je n’en veux pour preuve que les commentaires faits à l’une de ses Réflexions, intitulées « Le mensonge tarifé », du 27 août 2013. Un total de cent quatre commentaires, la plupart anonymes ou sous des pseudos. Un certain Joe écrit : « Maître des maîtres, tes paroles sages et courageuses illuminent ceux qui luttent pour la dignité humaine. Merci d’être né, merci pour ta vie de lutte et merci de ne mourir jamais. » Israel affirme : « Fidel, essence de la pensée humaine, qui ne cesse d’orienter et qui nous conduit à transformer la réalité objective en faveur de l’humanité. Merci infiniment à jamais, frère aîné, Comandante. » Natacha pense : « Merci une fois de plus pour la lumière ! Je t’aime, comandante. » Luis Alberto Rubio Naranjo écrit : « Merci, Fidel, d’exister, d’être notre leader. Merci de ton exemple de militant infatigable, de ta Moncada et ton Granma, de maintenir ces idées claires et lucides, merci pour l’œuvre de la Révolution la plus belle et la plus humaine de l’humanité, une Révolution qui a éveillé des consciences dans le peuple cubain et dans le monde entier, une Révolution qui a prouvé au monde que ’oui, on peut’, qu’ ’une idée juste au fond d’une caverne peut plus qu’une armée’. » Valentina a dit : « Un homme des plus sages, des plus militants, des plus humains. Merci, Fidel ! » Je pourrais poursuivre longtemps comme ça…

Mais il est aussi possible d’évoquer ce que pensent, non seulement le petit peuple, mais encore des faiseurs d’opinion, disons, communautaires. Quand Fidel est tombé malade le 26 juillet 2006 et que la population l’a appris le 31 par un message de sa part, alors que l’île était sous le coup de la terrible nouvelle, les protestants ont célébré un culte pour son rétablissement. Juan Ramón de la Paz, pasteur de l’Église épiscopale, a affirmé que les dirigeants religieux cubains ne sentent pas Fidel comme quelqu’un de lointain, mais comme un ami et un père de la grande famille qu’est la nation. Reineiro Arce, du Séminaire évangélique de théologie de Matanzas, a souhaité que Fidel reprenne des forces pour continuer de conduire Cuba et poursuivre la construction d’une société meilleure, de justice, d’amour et de paix. Miriam Ortega, présidente pour l’Amérique latine et les Caraïbes du Conseil mondial des Églises, a affirmé que de nombreux peuples du continent priaient aux côtés des Cubains, parce que le projet historique engagé par Fidel a été le seul à s’occuper de ceux qui sont autour, de l’analphabétisme, de la douleur et de la faim. N’est-ce pas cela que l’Évangile nous demande ? Le pasteur Raúl Suárez, directeur du Centre Mémorial Martin Luther King, a dit : nous prions pour l’homme qui continue d’inspirer l’Amérique latine dans la quête d’une alternative au capitalisme, qui est un instrument de mort. [À ce sujet, je ne peux éviter un petit commentaire qui recoupe mes affirmations précédentes concernant l’Église catholique : même celle-ci a prié pour le rétablissement de Fidel, on était loin du ton et de la ferveur des protestants : elle priait « pour que Dieu accompagne le président Fidel Castro dans sa maladie et illumine ceux qui ont reçu à titre provisoire les responsabilités du gouvernement.... L’état de santé délicat du président constitue un moment spécialement significatif pour notre peuple. L’Église catholique, comme part de ce peuple, partage cette inquiétude et les prières de tous les croyants ». Entre les deux visions, il y a un monde : la hiérarchie protestante a toujours été aux côtés de la Révolution ; la hiérarchie catholique a toujours été contre. La différence saute aux yeux.]

À quoi se doit donc cette « passion » qu’une bonne partie de la population cubaine voue à Fidel ? Les motifs en sont variés, bien entendu, mais s’il fallait les résumer en un seul concept, je crois que le meilleur serait : le fondement foncièrement éthique de sa trajectoire humaine et de son action politique et révolutionnaire. À commencer par le culte de la vérité. C’était en 2006. Le 28 mars 2016, quand Fidel a écrit sa dernière Réflexion en date sur la visite d’Obama et son discours (« Obama, notre frère »), une réflexion résolument méfiante quant aux visées du président étasunien, elle a donné lieu, toujours sur ce même site de CubaDebate, à sept cent trente et un commentaires, ce qui est un chiffre énorme quand on sait le degré de connectivité cubaine, louangeurs dans leur immense majorité.

Mais les Cubains ne sont pas seuls dans leurs sentiments d’admiration envers Fidel. Des grands (et moins grands) de ce monde s’expriment aussi. Le cardinal Agostino Casiroli, ancien secrétaire d’État du Vatican (1998) : « quelqu’un d’une intelligence supérieure, d’une grande culture, qui a des idées ». L’écrivain paraguayen Augusto Roa Bastos (2003) : « Fidel… est une figure quasi mythique qui a su conduire en tout une révolution très difficile aux portes de l’Empire, avec un courage et un esprit de civilité et de respect des valeurs vraiment populaires qui sont un exemple pour l’Amérique et pour le monde entier. » L’ex-président colombien Belisario Betancur (1988) : « C’est quelqu’un qui respecte profondément la pensée de l’autre. » Carlos Altamirano, ancien secrétaire général du Parti socialiste du Chili (1989) : « J’ai connu des prix Nobels et beaucoup de grands hommes politiques de ce siècle, mais celui qui m’a le plus impressionné, c’est Fidel. C’est une véritable cataracte d’idées, qu’il développe toutes brillamment… sa capacité de séduction est irrésistible. » Celia Sandy, petite-fille de Winston Churchill (2000) : « Converser avec Fidel, c’est monter au ciel. » Ernesto Cardenal, prêtre et poète nicaraguayen (1982) : « Ce qui m’a le plus impressionné, c’est son génie. On est normalement un génie dans une seule chose, mais Fidel est un génie dans beaucoup. Des hommes comme lui, il en naît peu dans la vie. » Evo Morales, président bolivien (2004) : « Fidel nous a appris à vivre dignement. Il nous a appris, à nous les Latino-Américains, à lutter, à être plus conscients comme peuples. » Frei Betto, théologien brésilien (2001) : « Fidel est quelqu’un qui met sa vie en fonction de l’utopie, quelqu’un qui ne trouvera jamais la plénitude dans cette vie parce qu’il croit que le ciel est possible sur cette terre. » L’homme d’affaires Gérard Bourgoin (2000) : « C’est quelqu’un d’un charisme hors du commun, qui, contrairement à ce qu’on en dit, a une grande capacité d’écoute. Quelqu’un qui aime se cultiver. » Gro Harlem Bruntdtland, ancien directrice générale de l’Organisation mondiale de la santé (2001) : « Fidel Castro est plein d’inquiétudes, et toutes d’une profonde signification. J’ai été impressionnée par ses connaissances détaillées des problèmes de santé que connaît aujourd’hui l’humanité, par la grande conscience et les perspectives très claires qu’il en a. » L’ancien président mexicain José López Portillo (1988) : « L’intelligence, la culture et la personnalité en somme de Castro ont facilité mes relations avec lui. Je me rappelle Fidel Castro comme l’un des grands hommes d’État que j’ai eu le privilège de connaître. » Kirby Jones, journaliste étasunien (1976) : « Fidel Castro est l’un des hommes les plus charmants et joviaux que j’ai connus. Qu’on soit d’accord ou non avec lui personnellement, il est irrésistible… Il reste l’une des rares personnalités politiques vraiment fascinantes, dans un monde où ses homologues semblent insipides et vulgaires. » Mario Benedetti, écrivain uruguayen (1995) : « Je ne trouve pas, en ce siècle et d’un bout à l’autre de Notre Amérique, une figure politique qui, comme lui, ait mis ses connaissances, son expérience, sa vitalité, sa résistance et sa vie même au service des petites gens. » Naomi Campbell, top-modèle (1998) : « Fidel Castro est quelqu’un de très, très intelligent et intéressant, quelqu’un qui constitue une source d’inspiration pour tout le monde. Je rêvais de le connaître, et c’est fait. C’est quelqu’un de différent. » Je pourrais poursuivre ainsi encore longtemps.

Quand on voit les tristes sires qui défilent imperturbablement à la tête des pays du Premier monde (car ce sont ceux-là qu’on nous donne en exemple idéal et copiable de démocratie), des carriéristes médiocres pour la plupart, des politiciens de bas étage pour qui l’éthique politique est le cadet des soucis, des chevaux de retour que les populations élisent faute de mieux, quand on voit les mensonges sur lesquels ils bâtissent leur carrière, la façon dont ils trahissent, à peine entrés en fonctions, toutes leurs promesses électorales, quand on constate qu’il y a derrière eux tout un appareil de partis aussi médiocres ou frauduleux qu’eux, on se dit qu’on préfère mille fois un fondateur de nation comme Fidel Castro !

Il n’y a que les médiocres pour croire qu’il puisse être gênant de vivre à l’ombre d’un personnage qui est d’ores et déjà entré dans l’Histoire et que les Cubains n’ont qu’une seule envie : être présidés par un Aznar, un Berlusconi, un Blair ou un Sarkozy, ou un Hollande, pis encore par un Bush, j’en passe, bref par un de ces nains qui ne cessent de voir le jour sous ces « régimes » ! Un cas exemplaire d’auto-intoxication…

En fait de médiocrité, les dirigeants et les médias occidentaux en ont fait étalage à revendre, pour ne prendre qu’un exemple, quand Fidel est tombé foudroyé le 26 juillet 2006. Cet événement n’a pas fait d’ailleurs que la preuve de l’indigence intellectuelle, voire de la stupidité tout court, des faiseurs d’opinion (médias et politicards confondus) en Occident, avec leur vision trotte-menu de la réalité de l’île, leur carence d’analyse un tant soit peu sérieuse de la société cubaine, de l’organisation de son pouvoir, de la pensée réelle de ceux qui travaillent et bâtissent au jour le jour un édifice sans doute guère ressemblant à ceux des autres rues du monde mais valant quand même la peine d’une visite sérieuse. Non, il a aussi fait la preuve de la médiocrité morale de ces messieurs qui n’ont d’yeux que pour leur nombril.

Qu’ils furent petits ! Et bas ! Moi qui ai le cocorico fort enroué, il y a toutefois une France après laquelle je languis : celle du « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ». Autrement dit, celle du panache face à l’adversaire. Mais à l’heure où, sans que la fameuse « communauté internationale », autrement dit les quelques grandes puissances ayant droit à la parole et à l’action, s’en émeuve plus que d’une guigne, l’on massacre des enfants par bombes dites intelligentes larguées depuis des avions volant à dix mille mètres d’altitude ou lancées depuis des canons placés à des dizaine de kilomètres, sans le moindre remords de conscience (bah, ils étaient au mauvais endroit au mauvais moment), comment demander un zeste de décence dans le combat ? Quand on constate que la seule réaction de l’Union européenne à l’opération de Fidel fut celle d’un porte-parole de je ne sais plus quelle instance de pouvoir (il y en a tant qu’on s’y perd) qui, dans un style berlusconien (pour ne pas dire : à la Pepone), souhaita un prompt rétablissement « à Castro et à la démocratie », on se dit que la classe politique européenne est vraiment, comme chantait Brassens, « tombée bien bas bien bas »… Les réactions perçues en France, dans un pays qui se vante d’avoir été la mère de la diplomatie dans le monde, dont la langue a été durant longtemps dans ce domaine véhiculaire, ne volèrent guère plus haut. Au règne de la médiocratie, où la noblesse pourrait-elle fleurir ? Sur ce fumier-là, ne pousse que l’inélégance.

La grandeur, la noblesse, elle est du côté de ceux qui, comme Fidel se battent pour la justice sociale et un monde un peu mieux partagé en vie et en bien-être. Et, derrière lui, et avec lui, et devant lui, le peuple cubain qui a de la dignité à revendre aux médiocres de là-bas et sans qui cette Révolution n’aura jamais pu tenir debout si longtemps face à d’aussi terribles ennemis. Un peuple et un « régime » dont les valeurs politiques et sociales sont incompréhensibles pour les cerveaux ratatinés de là-bas, mais se croyant pourtant au premier rang de la « modernité ».

Non, un politicard de parti ou un journal payé par un marchand de canons ou de bière ne pourra jamais rien comprendre aux idées politiques et sociales de Fidel, non seulement pour la bonne raison qu’ils ne les connaissent pas, qu’ils ne savent de Cuba et de son peuple et de sa Révolution que les clichés « langue de bois » qu’on leur serine à longueur de journée et de vie (ce qui ne les empêche pas de donner bien entendu leur opinion urbi et orbi), mais aussi parce que, compte tenu des fameuses « miasmes morbides » où ils ne cessent d’évoluer, l’air pur – autrement dit les valeurs politiques, morales et sociales sous-tendant la Révolution cubaine (qui sont celles avant tout de Fidel) – leur serait irrespirable ! Laissons donc politiciens et journalistes patauger dans la fange. Ils n’ont après tout que le terrain qu’ils méritent. Mais gardons-nous bien de leurs éclaboussures, parce qu’ils s’agitent beaucoup. Le panache, ce mot si français qu’il en est intraduisible, a émigré ici, à Cuba. Et Fidel le porte au plus haut ! Comme le font les géants.

Le plus irritant dans l’avalanche de commentaires que nous valut l’opération de Fidel, c’était le mépris implicite envers le peuple cubain qui sous-tendait la plupart. Cette idée que la Révolution cubaine n’existe que parce que « Castro » existe et qu’elle disparaîtra dès lors qu’il aura disparu, lui, fait du peuple cubain une simple girouette qu’un « géant » pour les uns, un « dictateur » pour les autres, fait tourner à sa guise ! Comme si, et je ne me lasserai pas de le répéter, la Révolution cubaine n’existait que par « Castro », comme si le peuple cubain avait fait et fait toujours tapisserie, comme si un phénomène historique aussi harcelé et agressé que la Révolution cubaine depuis bientôt cinquante-huit ans – et jour après jour – par l’Empire le plus redoutable tant par sa puissance que par sa capacité maléfique et son manque absolu de scrupules moraux – les exemples fourmillent, et pas seulement depuis Bush – se maintenait uniquement et exclusivement par le « génie » ou « l’autocratisme » de « Castro ! Supposer que le peuple cubain n’est au mieux qu’un mouton, au pire un esclave, et que, dans un cas comme dans l’autre, il n’a donc pas droit à la parole, c’est vraiment ne faire aucun cas de l’histoire passée ni de l’histoire récente. Comment supposer que seul « Castro » a été capable de faire front à la tentative de déstabilisation que les États-Unis ont menée non-stop pendant plus d’un demi-siècle, qu’il a résisté tout seul à l’Empire ? Si la Révolution cubaine a résisté – non seulement à Washington, mais aussi à l’effondrement du camp socialiste et à la désintégration de l’Union soviétique, autrement au pire scénario envisageable – c’est justement parce que tout un peuple – ou du moins l’immense majorité – l’a fait sienne pour toute une série de raisons qu’il serait trop long d’énumérer ici. Mais, toutefois, en vrac : parce qu’elle lui a apporté l’indépendance, au terme de quatre cents ans de colonie et de soixante de néo-colonie, une indépendance pour laquelle il avait lutté au XIXe siècle une première fois pendant une décennie (1868-1878, ou guerre de Dix Ans), puis une seconde fois, pendant trois ans (1895-1898), pour se voir finalement, au bord de la victoire contre l’Espagne, escamoter l’indépendance par des États-Unis devenus impérialistes et intervenus comme ils savaient déjà le faire, en opportunistes, pour pouvoir s’emparer, sans coup quasiment férir, de l’île qu’ils avaient toujours convoitée depuis l’époque même de Jefferson. L’indépendance, donc, et la vraie : pas celle dont bénéficient la plupart des pays dépendants du Tiers-monde – qui n’est guère que formelle – mais celle qui vous permet de prendre vos propres décisions sans avoir à rendre compte à qui ce soit (à commencer par le FMI), de mettre en place la société et le système politique et économique qui vous semblent les meilleurs, de pouvoir dire son fait aux Grands de ce monde, de n’avoir pas à rouler sur les rails de l’impensée unique, etc., etc. La dignité (absolument liée, bien entendu, à l’indépendance) : autrement dit, savoir que vous vous êtes fait une place au soleil, que nul ne peut venir vous insulter ou vous bafouer ou vous fouler aux pieds sans recevoir son dû, etc., etc. Le rayonnement : autrement dit, savoir que vous, petit peuple de rien du tout, tout juste émergé – au vu de la durée historique – d’une société esclavagiste, vous suscitez l’admiration et l’envie des va-nu-pieds et des « couillonnés de l’Histoire » qui aimeraient bien avoir autant d’indépendance, de liberté et de dignité à revendre que vous, etc., etc.

On notera bien que je ne parle pas des avantages matériels (santé et éducation gratuites, sécurité sociale universelle, emploi - dans un pays du tiers monde !, et j’en passe). Je parle d’autre chose, d’un tréfonds identitaire qui ne se mesure pas en marchandises et en biens de consommation.

Le cours des événements à Cuba depuis la retraite de Fidel voilà maintenant dix ans a prouvé que les Cubains ne se sont pas précipités dans les bras des États-Unis ni vautrés dans le lit des « valeurs américaines ». D’une part, parce que tout leur passé leur dit que l’ « Amérique » a été l’ennemie jurée et séculaire de leur nation et qu’elle le reste aujourd’hui encore, et que, du jour où ils baisseront la garde, toute la haine accumulée à Washington et à Miami en cinquante-huit ans face à un moustique qui les a constamment ridiculisés par son intelligence et sa bravoure fera sauter les bondes de la décence et de la retenue et qu’ils se retrouveront alors encore plus néo-colonisés qu’ils ne l’avaient jamais été ; d’autre part, parce que cinquante-huit ans d’une Révolution qui a transformé la société de fond en comble ont inculqué au peuple cubain, par leur enseignement et leur pratique, une vision du monde et de la société et de la coexistence entre les hommes bien différente de celle qui a cours dans une société marquée – comme toutes les autres issues du même système socio-économique – au sceau de la déshumanisation et dans le miroir de laquelle il ne retrouve absolument pas. Oui, il n’est pas du tout sûr que les « valeurs américaines » – hormis l’abondance matérielle, dont on sait qu’elle est le fruit d’un ordre économique et politique international en vertu duquel les riches (pays et personnes) le sont parce qu’ils appauvrissent les pauvres, entre autres Cuba – coïncident exactement avec les « valeurs cubaines » actuelles, autrement dit celles que défend et inculque la Révolution.

S’il fallait une preuve péremptoire que le peuple cubain « tient à » sa Révolution et à tout ce qu’elle lui a apporté, c’est bien qu’il s’y soit accroché au pire moment, qu’il l’ait défendue contre vents et marées alors que la tempête emportait tout autour de lui de ce qui avait été jusque-là les fondements de son existence, je veux parler de ce qu’on a appelé ici « la période spéciale en temps de paix », alors qu’il semblait n’y avoir nulle part le moindre espoir, où tout était absolument noir et l’horizon infiniment bouché. Oui, il faut avoir vécu sur place ces terribles années – quasiment une décennie – pour comprendre que si la population cubaine ne s’est pas soulevée contre le « dictateur » et son « régime », c’est précisément parce que celui-là n’en était pas un à ses yeux et que celui-ci n’était pas aussi « étouffant » et « autocratique » qu’on le disait à l’étranger. Aucun peuple « asservi » au point que l’était censément le peuple cubain n’aurait laissé filer, je vous l’assure, une occasion si rêvée ! S’il ne l’a pas saisie, il doit bien y avoir une raison, tout de même !

Bref, la Révolution cubaine n’a existé et n’existe que par le peuple cubain, et non par « Castro » tout seul, même si Fidel y a joué un rôle clef, au point que je n’hésite pas à répéter qu’il est (mais aussi le peuple cubain actuel avec lui) le vrai fondateur de la nation cubaine au sens plein du mot, parce qu’indépendante, révolutionnaire et socialiste.

C’est sans doute pour cela, par méconnaissance de l’adversaire, que les différentes administrations et l’establishment étasuniens ont tant de mal, d’une part, à comprendre la Révolution cubaine, malgré leur obsession à son égard depuis cinquante-huit ans, de l’autre à s’adresser à elle et à s’en faire comprendre, l’exemple le plus éloquent en ayant été ce discours qui sonnait si creux qu’Obama a prononcé au Grand Théâtre de La Havane, qui a été presque toujours à côté de la plaque, malgré son apparente bonne volonté ! C’est là une réalité et un univers idéologique auquel un tenant du capitalisme néolibéral, le premier défenseur de l’Empire, ne peut absolument rien saisir ! Si bien que, comme cela arrive souvent dans ces cas, il n’a convaincu que les convaincus d’avance…

N’en déplaise aux imprécateurs pour lesquels une société socialiste ne peut être, par pétition de principe, qu’une anomalie contraire aux lois immémoriales de l’être humain et de sa nature profonde et à ses normes de comportement multimillénaires, une vision du monde en somme monstrueuse (au sens original du terme « monstre »), il existe à Cuba depuis maintenant cinquante-huit ans un projet de société qui, à l’inverse de ceux que les candidats de tous bords, pays et poils présentent systématiquement dans leur propagande électorale, est en cours de construction, malgré tous les avatars et contretemps qu’il a dû souffrir, malgré tous les obstacles qu’il a dû renverser ou contourner, et un projet de ce genre, qu’on le veuille ou non, laisse des traces indélébiles dans le groupe humain réuni autour de et dans ce qu’on appelle une Nation.

Obama espère aussi « le peuple cubain prendra les décisions correctes ». Là encore, il faudrait peut-être qu’il nous explique en quoi consisterait la « correction » de quelles « décisions » ! Décisions sur quoi, d’ailleurs ? Encore une fois, nous sommes en présence d’idées aussi nébuleuses que vaseuses, de concepts passe-partout où il y a à boire et à manger, où chacun trouve son bien, de phrases dignes, je le répète, de fleurir des discours électoraux aux États-Unis… Bien entendu, si l’on en croit les visées et intentions de l’administration Obama que je me suis efforcé d’expliquer en partant de ses propres textes et discours, il est évident que ce qui est correct pour lui ne l’est absolument pas pour la Révolution cubaine et les Cubains s’ils veulent maintenir le cap qui est le leur depuis presque soixante ans. En fait, ce sont là encore une fois des idées en l’air sans beaucoup d’ancrage dans le réel… Vaut-il la peine de les commenter ? Obama l’a dit et redit : Cuba doit changer, ce qui veut dire retourner au capitalisme et à la « démocratie ». Or, une bonne partie des Cubains veulent améliorer leur socialisme et perfectionner leur démocratie. Le « politiquement correct » de l’un n’est évidemment pas celui de l’autre…

Jacques-François Bonaldi
La Havane

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