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Affaire Skripal : un poison d’avril ?

Le scénario était trop parfait : un ex-espion russe passé à l’Ouest, qui avait donné au Royaume-Uni les noms de ses collègues en poste en Europe, réfugié en Angleterre, empoisonné le 4 mars. Renseignements pris, on apprend que dans sa nouvelle vie, il donnait des cours... au MI6 ! Sur les méthodes d’entraînement et de sélection des services russes ! Qui pouvait bien lui vouloir du mal, sinon l’ex-chef du KGB, le sinistre Vladimir Poutine, et sa bande de barbouzes ?

« Highly likely » : deux mots d’anglais qui ont fait ces jours-ci le tour des plateaux télé avant de passer dans le langage courant des Russes, même non anglophones, qui se les lancent à la figure lorsqu’ils veulent dénoncer la vacuité d’un argument. A défaut du moindre commencement de preuve, c’est en effet « highly likely » qui sert d’argument aux autorités britanniques pour entraîner à leur suite leurs alliés européens et américain dans une escalade de sanctions visant à isoler diplomatiquement la Russie. « Highly likely », c’est tout ce qui ressort du rapport de 6 pages fourni par la Grande Bretagne à ses alliés pour les convaincre de la culpabilité de la Russie. Pas un mot concernant l’affaire en cours : simplement une suite d’affaires plus ou moins anciennes, plus ou moins éclaircies, plus ou moins graves, où la Russie se serait rendue coupable d’opérations illégales à l’étranger. On y énumère pêle-mêle le conflit en Géorgie, le décès par pendaison de Boris Berezovski, l’annexion de la Crimée et quelques autres affaires impliquant ou non des citoyens russes (déstabilisation de l’Ukraine, disparition du vol 117...). Tout cela pour parvenir à la conclusion que « très probablement » la Russie est coupable dans cette affaire.

Sur les plateaux télé, on balance entre surprise et indignation. Après l’affaire des JO d’hiver où le CiO avait condamné en bloc les athlètes russes, la « présomption de culpabilité » est à nouveau appliquée à la Russie par l’Occident chantre des valeurs universelles. Les prétextes, les hypothèses branlantes, les refus de dialoguer s’empilent côté anglais, tandis qu’en Russie on se demande, incrédule : « Jusqu’où iront-ils dans le mépris des normes internationales ? » Comment se fait-il par exemple que des citoyens russes victimes d’une agression en Grande Bretagne soient ainsi séquestrés par les autorités britanniques qui refusent l’accès non seulement au consul de Russie mais aussi à la cousine de Youlia Skripal et nièce de Sergei ? Imagine-t-on le scandale si les rôles étaient inversés ? Des Britanniques victimes d’empoisonnement en Russie, la Russie se refusant à toute coopération avec le Royaume-Uni ?

Theresa May avait donné 24 heures à la Russie pour avouer sa culpabilité, tout en lui refusant l’accès aux éléments du dossier. Le 21 mars, lors du briefing organisé par le ministère des Affaires étrangères russe pour expliquer sa position, la porte-parole du Foreign office Emma Nottingham reprenait la position catégorique de l’administration britannique en déclarant « La Russie ne nous a donné à ce jour aucune explication sur la façon dont cet agent s’est retrouvé employé en Grande Bretagne et aucune explication sur le fait que la Russie dispose d’un programme d’armements chimiques non déclaré contrevenant à la législation internationale. » Coupable ou innocent, peu importe : avouez ! La sainte inquisition n’aurait pas dit mieux.

Du côté de l’enquête britannique pourtant, les indices à charge restaient toujours aussi minces, tandis que les Russes découvraient et assemblaient dans les déclarations des uns et des autres de curieuses contradictions susceptibles de semer quelques doutes. Qu’on en juge :

Le Novitchok, dont tout le monde parle, est un gaz de combat aux effets foudroyants qui aurait décimé tout le quartier, soulignent les chimistes russes appelés à la rescousse. Il a la particularité de se dissiper instantanément dans l’air. Or les autorités britanniques parlent de traces détectées sur la porte d’entrée, dans l’habitacle de la BMW, sur les vêtements de Youlia, dans sa valise, etc. D’autres intervenants s’étonnent et même s’amusent de la « mascarade » qu’on a pu voir dans la presse et sur internet : des spécialistes de la police chimique dûment empaquetés dans des scaphandres fluo récoltant des échantillons ultra-toxiques dans un périmètre archi-sécurisé alors qu’à quelques mètres seulement de là officiaient des badauds sans aucune protection qui ne semblaient pas s’en trouver plus mal...

Certains soulignaient que si les Skripal avaient été réellement en contact avec le Novitchok, de même que le policier Nick Bailey, on ne parlerait plus d’eux qu’au passé. Heureusement tous ont survécu, et Youlia et le policier du moins sont hors de danger. Au chapitre des bonnes nouvelles, signalons aussi l’excellente santé de leurs deux chats et leurs deux cochons d’Inde, après avoir été soumis à une concentration de gaz susceptible de tuer des personnes. Une information qui vient fragiliser l’hypothèse d’un empoisonnement au domicile de M. Skripal, que la presse disait privilégiée par les enquêteurs.

«  Malheureusement, » plaisante un intervenant russe sur le plateau du talk-show « 60 минут » (60 minutes), « cette affaire signe la brutale dégradation des capacités de nos services secrets. Alors qu’ils ont été capables de faire élire le président américain contre le gré des électeurs, puis de provoquer le Brexit en Grande Bretagne, voilà qu’ils ratent une simple affaire d’assassinat commandé... La victime a survécu et l’identité des commanditaires s’étale dans la presse ! » Sur un ton plus sérieux, le modérateur du talk-show « Время покажет » (L’avenir le dira) cite de longs passages de l’éditorial que consacre à « l’affaire Skripal » le quotidien chinois Global Times : « L’attitude intransigeante des pays occidentaux à l’encontre de la Russie rappelle leur unité lorsqu’il s’agit de défis majeurs et de valeurs partagées, en dépit des contradictions qui existent au sein de leur propre camp. Tout pays non occidental peut soudain devenir leur cible commune, puisque c’est ainsi que fonctionne le monde actuel. Les forces indépendantes, dont la Chine, sont toutes soumises à ce risque. »

Le 4 avril, soit un mois après les faits, on entend enfin la première déclaration publique d’un professionnel du dossier, par opposition au bourdonnement d’affirmations plus ou moins contradictoires et délirantes entretenu par les différents spécialistes autoproclammés, politiciens ou journalistes. C’est M. Aitkenhead, chef du laboratoire de chimie militaire de Porton Down, situé à quelques kilomètres seulement du lieu de l’empoisonnement. Malheureusement, il a peu de révélations à faire : il confirme que le poison appartient bien à la catégorie de produits « de type Novitchok », mais botte en touche au sujet de l’origine du produit (« Ce n’est pas notre travail de déterminer qui l’a fabriqué »). Il se refuse également à tout commentaire sur la question de savoir si son centre possède ou non des échantillons de Novitchok. Des déclarations que chacune des parties s’empresse d’interpréter comme accréditant leur version des faits : qui dit Novitchok dit Russie, jubilent les Britanniques, alors que les Russes rappellent que « une vingtaine de pays, dont la Grande Bretagne, sont en mesure de le produire, depuis que son inventeur a émigré aux USA et publié la recette dans un livre ».

De leur côté, les autorités russes ne restent pas inactives. Puisque la Grande Bretagne leur interdit l’accès au dossier, elles ont obtenu de l’Organisation d’interdiction des armes chimiques (OIAC) une session extraordinaire, le 5 avril, au cours de laquelle les 41 membres ont voté pour ou contre la proposition russe d’une enquête conjointe. En effet, les Russes s’inquiétaient du fait que les Britanniques pourraient facilement, si cela n’a pas déjà été le cas, manipuler les échantillons et les données du dossier pour renforcer leur position visant le clash diplomatique basé sur une « provocation grossière ». Malgré le soutien de plusieurs pays non occidentaux, la motion russe vient d’être repoussée grâce à la « solidarité » des membres de l’Otan et de l’UE qui se serrent les coudes autour du Royaume Uni, ce dernier annonçant désormais que l’enquête « risque de durer jusqu’à l’été »...

Les autorités britanniques conservent donc jusqu’à nouvel ordre le monopole de l’information sur cette affaire. Mais elles auraient tort de se réjouir trop tôt de cette victoire apparente. Les déclarations contradictoires continuent de se multiplier, y compris au sein de la classe politique européenne. Après les Autrichiens qui ont refusé de se joindre aux sanctions diplomatiques, on a entendu des journalistes allemands mettre en doute le bien-fondé des « preuves » apportées par la Grande Bretagne et se poser la question des raisons profondes du soutien inconditionnel de leur gouvernement à une thèse plutôt fragile. Au Royaume-Uni même, le leader travailliste Jeremy Corbyn a émis des réserves sur la précipitation avec laquelle a réagi le gouvernement May, qui considère plus avantageux de surfer sur la vague de l’émotion publique que d’attendre les résultats d’une enquête longue et laborieuse.

C’est la loi du XXIe siècle : plus une enquête est complexe, et plus la complosphère se déchaîne sur les réseaux sociaux. Depuis hier, une dernière version des faits, une qui expliquerait enfin tout, fait le tour de l’internet russe : les Skripal auraient été empoisonnés par... un fugu ! Le fugu, c’est ce poisson que préparent artistement les cuisiniers japonais en découpant avec une précision chirurgicale les glandes qui contiennent un poison mortel. Préparé par un novice (en russe, un novitchok) il provoque de graves troubles et même la mort de celui qui le mange. Reste à expliquer comment un fugu se serait retrouvé au menu d’une pizzeria, puisqu’aux dernières nouvelles c’est dans ce type d’établissement qu’auraient déjeuné le père et sa fille avant d’être retrouvés inconscients sur un banc public...

Christophe TRONTIN

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