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Bolivie : Que reste-t-il de la guerre du gaz ?(il manifesto)

il manifesto, mercredi 19 octobre 2005.

La plaque dit « mausolée », mais c’est la seule chose un peu plus haute qu’une tombe dans tout le cimetière de Tarapacà , le ciel bas des Andes est un couvercle de bleu, le diacre avec sa guitare chante pour un groupe de cholas qui pleurent. « Justicia, cajaro » -justice, merde- et la chanson se termine, le prêtre commence à bénir enfants et femmes aux petits chapeaux melon et polera, le vêtement traditionnel des femmes andines. Ce sont les veuves et les orphelins de la guerre du gaz. Il y a deux ans exactement, coincé entre la rue enflammée de colère et des contrats lucratifs de fourniture à honorer, le président Gonzalo Sanchez de Lozada ordonnait à l’armée de sortir des casernes et de ramener l’ordre. Il fit un massacre, quatre vingt morts au moins et des centaines de blessés, puis prit la fuite. Dans toute la Bolivie, partout où il y a un nom à commémorer, il se passe ces jours ci la même chose. Honneur à nos morts, procès au « Gringo » De Lozada.

«  Ils sont morts, un samedi, c’était un jour comme aujourd’hui » : Nestor, Salinas, ils ont tué son frère et, pendant des heures, la troupe a séquestré même sa dépouille, jusqu’à ce que les gens aillent la reprendre de force, il s’appelait David, c’était le plus jeune et aujourd’hui Nestor est président du comité des victimes. Carlos marche avec des béquilles, il a perdu une jambe : c’est une rafale de mitraillette qui la lui a arrachée, ce jour là même les tanks faisaient feu. Sa jambe aussi est ensevelie à Tarapacà . Alex Llusco Mollericona avait cinq ans et maintenant c’est une petite boîte blanche et une photo sur un poster, un projectile est entré dans sa bouche et ressorti par la nuque. Il dort sur la colline comme tous les morts de la guerre du gaz, une de ces collines à quatre mille mètres dans les Andes, dont la Bolivie a découvert récemment la furie, terre des indigènes aymara, très pauvres et furibonds, qui ont chassé les deux derniers présidents de Palacio Quemado - palais brûlé, parce qu’on l’a déjà rôti deux fois dans l’histoire. Maintenant ils veulent mettre la main sur leur première victime, l’assassin, le « Goni » De Lozada. Et ils se le jurent mutuellement, en allumant une autre bougie. Comme une insulte urbanistique, le cimetière de Tarapacà voisine avec une grande caserne de la cavalerie. C’est de là que sortirent les massacreurs.

C’était un automne très chaud de la Bolivie, en 2003 ; des manifs une après l’autre. L’été, De Lozada avait fait savoir que le gaz bolivien de Tarija irait finir au Chili, par l’intermédiaire du consortium Pacific Lng. Et il avait eu tort : en quelques semaines, le pays s’était enflammé pour défendre ses hydrocarbures, en manifestant avec beaucoup de bruit, en demandant ouvertement sa démission, en arrêtant les camions citernes pleins d’essence que le gouvernement avait envoyé réapprovisionner les dépôts de La Paz mis à sec par des semaines de blocus des routes, en empêchant aussi le retour des touristes du lac Titicaca (une centaine restèrent bloqués). Le 11 octobre 2003, « Goni », c’est le surnom qu’il avait pris pour sa campagne électorale, pour essayer d’être populaire malgré son accent américain, décida qu’il en avait assez et donna l’ordre à l’armée de sortir des casernes. Les troupes d’élite du Quatrième de Cavalerie Ingavi, basées à El Alto, prirent l’avenue Juan Pablo II (exactement : avec une atroce croix en ciment au milieu, la seule chose que le pape ait apporté dans son voyage dans les Andes) et la transformèrent en cimetière. Ils sortirent et ils tuèrent le premier jour, ils sortirent et ils tuèrent le deuxième. Le troisième jour, les soldats firent savoir qu’ils ne bougeraient plus, presque tous venaient de la montagne et ils en avaient assez de tirer sur parents et amis. Colonels et généraux comprirent, pour le président De Lozada c’était le début de la fin.

Doña Juana Valencia pleure contre un étendard de la mairie. « Mon mari est ici, tué par une balle, il s’appelait Marcelo Carabezal Loren, je suis seule avec six enfants ». Le cimetière de Villa Ingenio est sous ce même ciel qui a l’air d’un plafond, à quelques collines de distance du centre de El Alto, au large de la terre qu’ils appellent Andes, juste à côté d’une décharge imposante et fétide dont le vent se charge largement de faire la publicité. Patricia Amalia Luna pleure son mari, « il s’appelait Damian Palacios », un autre nom sur un autre mausolée qui surplombe d’un mètre un chaos de tombes éparpillées au hasard par un croque-mort hystérique - la concession funéraire dure quelques années, après, ou on la renouvelle ou bien le mort change de maison et les « collas », les pauvres des montagnes, ont peu d’argent, en général ils s’en servent plus pour les vivants que pour les défunts. Olga Quelque pleure son fils Luis Fernando, et son mari « mort de chagrin », dit-elle, quelques jours plus tard. Don Modesto Chino célèbre une messe brève, l’avocat Rogelio Mayta reconnaît : « Ces assassins, nous n’arrivons pas à les juger parce qu’ils sont riches ». Sur la plaque, il y a écrit : « Héros de la guerre du gaz », et il y a 22 noms. Luis avait 16 ans, célibataire, mort par balle. Florentino, Benita et Dominga, morts de brûlures à des dates diverses. Roxana, 19 ans, par balle...

Le 13 octobre, dans La Paz prête à rejoindre la protestation et 20 mille manifestants à s’affronter avec l’armée dans la rue, le vice-président Carlos Mesa retire son appui au gouvernement, « pour des raisons de conscience ». Dans les morgues et les églises maintenues ouvertes par des curés indignés, il y a déjà 63 morts, les gens vont chercher les corps par la force, en défiant les fusillades. Les paysans aymara abattent à la corde les ponts pour les piétons, en ciment armé, d’où l’armée tire ; aux médecins qui crient qu’ils ont trop de blessés à soigner ils répondent « soignez-les bien sinon on détruit aussi l’hôpital », et, à la force des bras, ils jettent aussi à terre dans la rue quelque wagon de chemin de fer (quand tout fut fini, la grue qui devait libérer la rue se rompit en essayant de déplacer les wagons). Les Etats-Unis, l’Organisation des états américains, la Cofindustria et une poignée d’autres sigles nationaux et internationaux apportèrent leur appui à Sanchez De Lozada, qui, le 15 octobre essaya de freiner la fuite du gaz qui brûlait le pays, évoquant la possibilité d’un référendum mais sans donner de date, et en accusant les chefs de la rue de chercher « une dictature narco-syndicaliste ». Les mouvements de rue redoublèrent de fureur, en quelques jours le gouvernement perdit presque tous ses pions. Le 17 octobre De Lozada annonça qu’il allait démissionner dans un discours à la télé. Il fit au contraire ses bagages, embarqua sa femme Ximena, sa fille Alexandra, son ministre de la défense (Carlos Sanchez Berzain, dit le Zorro, le renard) et celui des hydrocarbures Jorge Berindoargue, berna le service d’ordre mis en place par le leader indigène Evo Morales tout autour de Palacio Quemado et s’enfuit en hélicoptère de l’Académie militaire de La Paz pour l’aéroport de El Alto et de là , dans la fidèle Santa Cruz, chez les « cambas », les riches de la plaine, aux pulsions sécessionnistes ; puis, aux Etats-Unis. A la tombée de la nuit, toute la bande était déjà à Miami.

La musique est à mi-chemin entre la fanfare de paroisse et les Inti Illimani, des pétards de proportion gigantesque pétaradent, une cohorte de ponchos avance sur la route et dépasse les restes d’un poste de police qu’on a fait sauter. Achacachi est la municipalité rebelle des aymaras boliviens, un endroit sans la moindre trace d’autorité publique qui ne soit communautaire, c’est-à -dire nommée en assemblée et révocable à tout moment. Pas de préfet, pas de soldats, pas de policiers, aucun receveur. Les premiers morts du gaz sont arrivés ici, en septembre, quand l’armée bolivienne a essayé de dégager des blocus routiers pour les touristes qui étaient bloqués sur le lacTiticaca. Quatre aymara et un soldat moururent dans un affrontement armé à Warisata, le siège de la première extraordinaire université indienne du pays, foyer de contestation et de mouvements. Le leader indigène Felipe Quispe, le Maliku (chef), accusa le gouvernement et se déclara prêt à ouvrir le feu, De Lozada accusa les universitaires, d’autres régions se soulevèrent, la Central obrera déclara la grève générale illimitée et, comme première revendication , la démission de De Lozada. C’était l’étincelle qui allait faire exploser le pays et Achacachi le commémore par un événement historique à sa manière : en recevant une caravane internationale de solidarité. Des blancs, qui depuis quelques temps ne sont plus admis dans la zone. La caravane Mayaki (en aymara « nous sommes un seul ») vient d’Italie, elle est composée de militants politiques, sympathisants, délégués de parti comme Italo Di Sabato, du Prc, de journalistes et même d’une institution : la mairie de Rome, avec la vice-présidente du conseil municipal Monica Cirinnà , et un conseiller, Nunzio D’Erme. C’est une cérémonie longue et élaborée, d’abord sur une colline brûlante de soleil, puis au siège occupé par la mairie. Le « maire » d’Achacachi, Eugenio Rojas, remet au représentant de Rome une demande formelle d’aide : aidez-nous à extrader et juger Gonzalo Sanchez De Lozada, le Goni, l’assassin.


De Miami, De Lozada se faisait interviewer en accusant : narco syndicalistes, terroristes, et en s’en prenant même à la déloyauté de son vice président Mesa (qui ne durera pas, il sera contraint à son tour de démissionner). Des capitaux énormes, des bureaux à Washington, des protections à la cour pétrolière des Rockefeller, le « Gringo » De Lozada semblait être parfaitement à son aise au nord du Rio Bravo. Mais avec la rue bolivienne encore en feu, le chef du Mas, principal parti d’opposition, l’aymara Evo Morales, demande au parlement l’inculpation formelle du président en fuite. Le 22 octobre un juge ouvre la procédure de vérification de l’inculpation de Sanchez De Lozada, mais c’est un an plus tard seulement, en novembre 2004, qu’une plainte de l’association des familles des victimes de la guerre du gaz arrive à faire démarrer le procès. Le 22 juin, le département d’état étasunien a reçu une requête formelle d’inculpation pour l’ex-président et ses deux ministres en fuite, les derniers d’une longue série d’assassins qui ont trouvé refuge au pays du dollar et de la « guerre au terrorisme ». Détail savoureux : De Lozada aurait un visa comme accompagnateur de sa femme, une dame d’âge mûr de la meilleur société bolivienne, qui elle, a un visa d’étudiante. Autre détail savoureux : selon certaines interprétations, la réforme récente du code pénal empêcherait le jugement par contumace. Le père de la réforme a été, oui, faisant preuve d’une grande clairvoyance, Sanchez De Lozada.

Aux requêtes boliviennes, le ministère de Condoleeza Rice n’a même pas répondu, naturellement, pendant que l’ambassadeur en Bolivie David Greenlee continue à s’allier avec les principaux représentants du pouvoir d’état bolivien pour gérer l’épisode complexe des élections de décembre (dans les sondages, Evo Morales est nettement en tête, une argutie constitutionnelle pourrait aussi bloquer le vote et ce serait d’autres rues en flammes, d’autres mouvements). Et les aymaras boliviens, du milieu du rien au sommet des Andes, sont en train de lancer ce qui est une vraie campagne internationale pour l’extradition de Gonzalo Sanchez De Lozada et de ses complices. Justicia, carajo.

Roberto Zanini, envoyé à La Paz, co-rédacteur en chef. d’il manifesto.

- Source : il manifesto www.ilmanifesto.it

- Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Para Nidia, muy paz

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- Photos : Indy Bolivie http://bolivia.indymedia.org

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