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Ce que Staline a demandé à Marx !

«  La révolution communiste, se dressant contre le mode traditionnel des activités, se débarrasse du travail et abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes, cette révolution étant l’oeuvre de la classe qui, dans la société, n’a plus rang de classe et n’est pas reconnue comme telle : dès maintenant, elle marque la dissolution de toutes les classes, de toutes les nationalités, etc., au sein même de la société présente. » (Karl Marx)

C’est «  Démocratie communiste » (luxemburgiste) qui rappelle cette citation de Marx en introduction à un texte présentant Maximilien Rubel et son oeuvre à l’occasion de l’anniversaire de sa mort.

UN COMMUNISTE LIBRE ET ICONOCLASTE

«  Maximilien Rubel est mort il y a 10 ans, le 28 février 1996. Il était un communiste libre et iconoclaste, qui connaissait parfaitement les textes de Karl Marx... (1)

«  Partisan, comme Marx, de l’auto-émancipation, il a été tout le long de sa vie révulsé par la politique anti-marxienne de trop nombreux «  marxistes »... Il s’attachait à retrouver, sous les déformations et falsifications, la pensée originale de Marx. C’est pourquoi il passa des décennies à éditer les textes de Marx d’après les manuscrits originaux.

«  Rubel considérait que «  chez Marx, l’adhésion au communisme, c’est d’abord l’adhésion à la cause de l’émancipation des travailleurs qui s’identifie à la cause humaine universelle. »

L’article rappelle qu’en tant que communiste, Rubel combattait toutes les formes d’aliénation et que cela l’avait amené «  naturellement » à combattre le régime de l’URSS, qu’il analysait comme étant «  une économie se trouvant, selon la théorie marxienne, au premier stade de l’accumulation capitaliste. »

UNE DOUBLE CONDAMNATION DE L’URSS

Pour le partisan du socialisme et du communisme qu’il était, la condamnation de l’URSS était double.

D’une part, car c’était comme tous les autres régimes mondiaux une société où le pouvoir était détenu par une infime minorité, à l’inverse des principes de la démocratie qui impliquent le pouvoir au peuple lui-même, et où régnait l’exploitation par le salariat.

D’autre part, car l’URSS vivait sur une mystification, un mensonge permanent qui assimilait l’oppression capitaliste...au socialisme !

Ainsi, poursuit le texte, Rubel écrivait en 1965 : «  Il n’y a pas de socialisme dans le monde actuel. Ce que l’on appelle ainsi, par abus de langage, n’est en réalité qu’une forme nouvelle de l’exploitation et de l’oppression de l’homme par l’homme... ; on devrait l’appeler : capitalisme d’Etat... »

LA CROISSANCE DU CAPITAL

«  Maximilien Rubel avait déjà développé cette analyse dans un article de 1957 : «  La croissance du capital en URSS » (réédité dans «  Marx critique du marxisme »), article fondamental où Rubel signale que les principes de Marx ont déjà amené des théoriciens marxistes à identifier le caractère capitaliste de l’URSS (Anton Pannekoek, Cornélius Castoriadis, Otto Rühle...) ».

Donnons donc, après cette courte présentation, la parole à Maximilien Rubel lui-même :

«  Maîtres et doctrinaires de l’économie soviétique proclament aujourd’hui urbi et orbi que l’URSS a réalisé le socialisme ou, plus exactement, la première phase du communisme tel que Marx l’entendait et tel qu’il le souhaitait...

NE PAS DEMENTIR LA THEORIE MATERIALISTE

«  Toutefois, poursuit Rubel, si cela était, non seulement les thèses et les hypothèses de Marx et Engels sur l’avenir social de la Russie se trouveraient démenties, mais toute la théorie matérialiste de l’histoire s’effondrerait.

«  En revanche, si la réalité ne correspond point aux proclamations des théoriciens soviétiques, la théorie marxienne de l’évolution sociale conserve toute sa valeur et le «  marxisme » soviétique se révèle purement et simplement comme l’idéologie de la classe dominante en URSS, autrement dit comme instrument de mystification et d’oppression politique au profit de cette classe. »
Maximilien Rubel pose alors la question qui éclaire ses propos précédents :

«  La structure économique et sociale de l’URSS est-elle devenue effectivement capitaliste comme Marx et Engels l’avaient prévu dans l’hypothèse de la désagrégation de la commune rurale ?

«  Le «  Grand Octobre » ne serait-il donc qu’un mythe ? »

DES RAPPORTS DE PRODUCTION CAPITALISTES

Pour Maximilien Rubel, cette question, si étrange qu’elle puisse paraître à première vue, a déjà reçu une réponse affirmative du côté marxiste. Il ne prétend donc pas faire oeuvre entièrement originale en démontrant l’existence du capital, et donc de rapports de production capitalistes en URSS.

Mais il fait part de divergences d’ordre sociologiques.

«  Le capitalisme soviétique, dit-il, diffère du capitalisme occidental moderne dans la mesure même où la société russe se situe à un niveau historique différent de celui des pays occidentaux. Il s’agit, d’un côté et de l’autre, de rythmes d’évolution divergents.

«  Au cours de quelques décennies, l’économie russe a compensé par une accélération surprenante de son progrès technique et industriel son retard séculaire en ce domaine.

«  En tant que capitalisme d’imitation, le système économique de l’URSS a pu, au cours de son édification, se servir de toute la gamme des méthodes d’exploitation et d’organisation mises en oeuvre par le capitalisme occidental, de sa genèse à son apogée. »

PLUSIEURS ETAPES DANS LA FORMATION DU CAPITAL

Maximilien Rubel distingue plusieurs étapes dans la formation du capital en URSS depuis la chute du tsarisme.

Tout d’abord, «  une très brève période «  anti-capitaliste », marquée par la prise en charge des usines par les ouvriers, parallèlement à l’appropriation des terres par les paysans, après le coup d’Etat bolchevik d’octobre.

«  C’est le gouvernement bolchevik qui légalisa cette tentative d’autogestion ouvrière - tout en y mettant fin. En décrétant la nationalisation de l’industrie et le contrôle ouvrier (sous l’autorité de l’Etat), il entendait combiner le capitalisme d’Etat et la dictature du prolétariat, selon la formule chère à Lénine. »

LE COMMUNISME DE GUERRE ET LA NEP

Puis, poursuit Maximilien Rubel, «  pendant la guerre civile (été 1918 à automne 1920), on voit l’économie s’effondrer, bien que les administrations centrales réussissent à organiser et à coordonner les entreprises, alors que les expériences d’une économie sans argent et sans capital (que les circonstances imposent) sont âprement débattues dans les rangs du parti.

«  Pour éviter une catastrophe, la guerre civile terminée, il fallait aussi renoncer au «  communisme de guerre » et rétablir certaines institutions et méthodes éprouvées du capitalisme classique : impôt d’abord en nature, puis en espèces, remplaçant les réquisitions et le monopole d’Etat sur le blé, commerce libre, exploitations individuelles dans l’industrie et dans le commerce.

«  Les oppositions ouvrières, syndicales et anarcho-socialistes sont réduites au silence par le Parti ; d’où la montée irrésistible d’une bureaucratie pléthorique, dont l’entretien finira par peser d’un poids mortel sur l’économie du pays et sera une cause d’échec pour la Nouvelle Politique Economique (NEP).

«  Les résultats positifs de la NEP ont été néanmoins remarquables ; elle a mis fin à l’inflation en créant une monnaie stable à couverture d’or ; elle a permis à la production globale de la Russie d’atteindre vers 1928-1929 son niveau de 1913 ; elle a rétabli le revenu national et le revenu moyen par tête à leur niveau de 1913. »

LE PROFIT MARCHAND

«  La révolution, dit Rubel, «  prolétarienne et socialiste » selon les voeux du parti bolchevik, a pourtant infligé aux peuples soviétiques le sacrifice de plusieurs millions de victimes humaines. Cinq millions sont mortes de faim, et il y eut des milliers de cas de cannibalisme. »

Cependant, poursuit-il, lorsque l’on étudie la dynamique des forces de production, qui a permis cette restauration économique pendant la période de la NEP, on constate dès l’abord qu’elle avait pour moteur, dans le secteur privé aussi bien que dans le secteur étatisé de la production, le profit marchand, tel que Marx l’a défini en analysant les rapports mercantiles de l’économie capitaliste.

Ce fait, dit-il, est incontestable si l’on considère les domaines de la production agricole et du petit commerce, dans lesquels la NEP rétablit la liberté des échanges.

UNE ACCUMULATION INTERIEURE

Quant aux entreprises industrielles et commerciales nationalisées depuis 1918-1920, le rétablissement par la NEP du régime des salaires proportionnels au rendement du travail et de la gestion des entreprises sur des bases strictement commerciales ne pouvait avoir d’autres conséquences que la formation d’une entreprise d’Etat à l’échelle nationale, entreprise orientée dans toutes ses activités de direction et de contrôle vers une accumulation relativement lente du capital national.

De plus, dit Rubel, le gouvernement dut se passer d’emprunts et d’investissements étrangers, et cette reconstitution de l’économie au cours de la NEP a été réalisée sur la base d’une accumulation presque exclusivement intérieure.

UNE CRISE ECONOMIQUE SERIEUSE

Aussi, «  dès 1923, indique Rubel, apparurent les symptômes d’une crise économique sérieuse. Elle était due à l’écart grandissant entre les prix des produits agricoles et ceux des objets manufacturés, mais elle cachait un antagonisme profond entre les intérêts du capital commercial privé et le capital d’Etat. »

Maximilien Rubel fait alors appel aux appréciations de Trotski dans son opposition à la politique de Staline :«  On sentait partout le flot montant du capitalisme », avec la politique «  orientée sur le koulak » et hostile à l’accélération du rythme d’industrialisation aux dépens de la paysannerie, c’est-à -dire à «  l’accumulation socialiste ».

Deux ans plus tard (1928), dit Rubel, le programme et le testament politiques de l’opposition trouvèrent en Staline un exécuteur inespéré et ses malheureux conseillers le virent pousser la docilité jusqu’à entreprendre la liquidation physique des koulaks «  en tant que classe ».

«  Convenons du reste, dit-il, qu’il y avait entre Trotski et Staline plus que des nuances théoriques... »

LE CAPITAL DE MARX FOURNIT LE MODE D’EMPLOI

«  La tâche maîtresse que cet Etat devait, par la volonté du parti dominant, assumer au cours de la «  deuxième phase » était l’organisation «  pacifique » de l’économie «  socialiste ».

«  Comme pendant la première phase, le capital nécessaire à cette accumulation «  élargie » proviendra des seules ressources intérieures : le Capital de Marx a fourni à Staline le mode d’emploi pour cette création ex-nihilo - en l’occurrence les masses sous-prolétarisées.

«  Marx a décrit dans le Capital la genèse historique et la croissance du capitalisme, description qui présente le plus sévère réquisitoire qui ait jamais été dressé contre l’oeuvre «  civilisatrice » de la bourgeoisie.

«  Or, elles ont été transformées par le parti bolchevik, maître de l’Etat, en autant de recettes économiques et politiques pour édifier le «  socialisme en un seul pays. »

«  La manipulation «  consciente » de la théorie de la valeur avait suffi pour obtenir la restauration du potentiel économique du pays au cours des années de la NEP. »

LA PLANIFICATION

«  Restait, poursuit Rubel, à «  appliquer » la théorie de l’accumulation du capital, développée par Marx dans les derniers chapitres de son oeuvre - et tel fut l’objectif de la «  planification ».

«  Planifier, cela signifie, sans plus, organiser à l’échelle nationale une exploitation systématique de la force vivante du travail suivant les méthodes décrites par Marx concernant «  l’accumulation primitive », le machinisme et la grande industrie en tant que sources de la plus-value relative et de la plus-value absolue.

«  Parlant des effets de la coopération simple, Marx rappelle les oeuvres gigantesques des anciens Etats de l’Asie et de l’Egypte qui, disposant du travail de la population non-agricole, pouvaient faire ériger d’immenses monuments par la seule concentration des efforts de ces masses de bras.

«  Cette puissance des rois d’Asie et d’Egypte, dit Marx, des théocrates étrusques, etc., est, dans la société moderne, échue au capitaliste, qu’il soit isolé ou, comme dans les sociétés par actions, combiné. »

«  Pour créer la grande industrie soviétique, reprend Rubel, l’Etat bolchevik, «  capitaliste combiné » a conjugué toutes les méthodes d’accumulation, primitives et raffinées, «  dans un ensemble systématique embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste. »

L’ETAT DANS LA GENESE DU CAPITAL

«  Marx a mis en lumière l’importance de l’Etat dans la genèse du capital, rapport social de production, en formulant une sorte d’axiome sociologique : mais c’est à des hommes d’Etat «  marxistes » qu’il appartenait de faire de cet axiome une règle d’action politique :

«  Quelques-unes de ces méthodes, dit Marx, reposent sur l’emploi de la force brutale, mais toutes sans exception exploitent le pouvoir d’Etat, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l’ordre économique féodal à l’ordre économique capitaliste et d’abréger les phases de transition. Et en effet, la Force est l’accoucheuse de toute vieille société en travail. La Force est un agent économique. » (Le Capital)

Et Maximilien Rubel conclut :

«  Tournée en maxime, cette leçon d’histoire nous livre le secret des plans quinquennaux : loin de procéder à l’organisation d’une société socialiste, ces plans sont en réalité de véritables tableaux des charges assignant à des millions de travailleurs les tâches nécessaires pour obtenir, coûte que coûte, une production maximale. »

Michel Peyret

29 octobre 2011

Note 1 : Maximilien Rubel a rassemblé une grande partie des textes de Marx en quatre tomes pour la

Bibliothèque de la Pléiade.

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