Le Donbass tire son nom de la contraction de “Bassin du Donets”, le Donets étant un affluent du fleuve Don. Situé dans l’extrême sud-est de l’Ukraine, le territoire est désormais de facto intégré à la Fédération de Russie. Pour nous y rendre, il a d’abord fallu descendre au sud du pays, à Rostov-sur-le-Don. Plus de 24 heures de train, à travers l’immensité blanche du territoire, ont été nécessaires pour nous y rendre. Et quelques heures de route en plus. « Vous voulez vous rendre à Donetsk ? La République populaire de Donetsk ? » demande avec insistance l’employée assise derrière le guichet de vente de billets de bus. « Oui, oui, Donetsk. » À voir sa réaction, il est évident que la présence d’Occidentaux y est rare. Pourtant, à Rostov, les va-et-vient sont nombreux. La gare autoroutière et ses alentours sont remplis d’hommes en uniforme vert olive qui se rendent ou reviennent du front, le paquetage sur le dos. Beaucoup ont le visage typique des populations d’Asie centrale, rond et dur, et les yeux bridés. Sur les vestes, chacun affiche son patch ou insigne auto-agrippant : le drapeau russe avec la lettre Z, celui de l’Union soviétique ou encore d’autres, plus farfelus. Les boutiques qui les vendent sont légion.
Le trajet devait durer 4 heures. Une fois arrivés au poste frontière qui sépare la Russie de (ce qui était ?) l’Ukraine, tous les passagers doivent descendre du bus. En file indienne, il faut présenter ses papiers à l’officier. Une fois les nôtres sous son nez, celui-ci s’active à communiquer cela à ses supérieurs. Sans surprise, c’est l’interrogatoire qui nous attend. Au loin, le chauffeur de bus qui nous observait a deviné qu’il devrait patienter beaucoup plus que prévu à cause de nous. Il grommelle quelque chose et puis retourne à son siège pour éteindre le moteur du véhicule. « Journalistes ? », demande le jeune homme en uniforme qui nous accueille dans son bureau. « Oui, pour un média français, Le Grand Soir. » « Lé Gran... Sua ? », demande-t-il avant de vérifier l’orthographe sur l’accréditation que nous lui présentons. Quelques questions basiques concernant notre projet, la durée prévue sur place, et puis, détendu, il nous demande si on aime le football. « Vous êtes pour le PSG ? » Une femme en uniforme vient couper court à la conversation et lui rappelle que le bus nous attend. « Si vous repassez par ici au retour, et que je suis là, on pourra continuer à parler », lance-t-il avec un sourire. Gênés, nous retrouvons le reste des passagers qui nous toisent gentiment. « C’est bon ? On peut y aller ? » Le bus repart.
Ville minière, Donetsk semble toujours grise, presque anthracite. Avoir encaissé plus de dix ans de guerre ininterrompue lui a laissé des traces visibles. Beaucoup de quartiers affichent les stigmates des bombardements. Les températures, plus clémentes qu’à Moscou, transforment la neige en une sorte de boue noire qui gèle rapidement durant la nuit. Dans l’appartement que nous louons, situé dans le nord de la ville, il n’y a de l’eau que tous les trois jours, et seulement pendant quelques heures. Il nous faut remplir des bidons et des bassines lorsque notre tour arrive, pour garder des réserves. Dehors, dans les rues, les autorités ont installé des distributeurs d’eau potable. On y voit surtout des femmes âgées qui viennent remplir des bouteilles qu’elles trimballent dans des petits chariots ou directement à la main. À notre allure, elles devinent vite que nous ne sommes pas du quartier. L’une d’elles nous interpelle un jour dans un magasin, où nous étions allés acheter de quoi manger. « Vous venez de France ? Ah ! Pourquoi la France donne des armes à l’Ukraine ? C’est sur nous qu’ils tirent ensuite ! », s’exclame la vieille dame. Les bombardements, les morts, les petits enfants qui partent... elle se lance dans un rapide résumé de sa vie dont j’ai du mal à saisir tous les détails tellement son débit est rapide. Son sac déballé, elle se sent mieux, s’excuse de nous avoir interrompus et puis s’éloigne.
« Malgré les difficultés, la situation est meilleure aujourd’hui comparée à 2022 », explique Katya Ladnova, une habitante de Donetsk. « Nous n’avons pas autant de bombardements, la ligne de front est plus loin maintenant. » Pendant longtemps Donetsk fut à la merci des tirs d’artillerie de l’armée ukrainienne qui était retranchée un peu plus au nord, dans la localité d’Avdieevka. Dotée d’un armement plus performant made in OTAN à partir de 2022, cette dernière pouvait frapper plus loin et plus fort. Mais en février 2024, les Russes parviennent à prendre Avdieevka et libèrent Donetsk de cette constante pression de feu et de fer à laquelle elle était soumise. À cela s’ajoute un nouveau changement : la République populaire sécessionniste est aujourd’hui une république de plus qui compose la Fédération de Russie. « Maintenant nous avons tous un passeport russe, cela facilite beaucoup de choses – explique Katya – on peut beaucoup plus facilement voyager, travailler ou étudier en Russie, et même ailleurs. » Depuis 2014, déjà, Donetsk avait les yeux tournés vers l’Est. Même le fuseau horaire était désormais aligné sur celui de Moscou et non plus de Kiev. Les manuels scolaires avaient été modifiés et provenaient de Russie. Il faut dire que, d’Ukraine, seuls des missiles étaient envoyés par ici.
« Les Ukrainiens sont partis mais les communistes sont restés », dit en riant Boris Litvinov lorsqu’il nous présente le local du Parti communiste. À l’intérieur, un buste énorme de Lénine accueille les visiteurs. Sur le reste du mur, les armoiries soviétiques et les drapeaux trônent en bonne place. Âgé de 72 ans, Boris semble débordé d’énergie. De grande taille, il impose par sa carrure qui lui donne un air robuste. Comme un arbre. « Vous savez, j’ai été militant du Parti communiste soviétique, puis du Parti communiste d’Ukraine, ensuite de celui de la République de Donetsk et maintenant je suis membre du Parti communiste russe (NDLR : le KPRF). » Une anecdote qui résume à elle seule les changements géopolitiques qui ont traversé le territoire. Sans surprise, l’homme soutient l’intervention russe, ce qui est également la position officielle du parti. « Même si la Russie est un pays capitaliste, la priorité est de rester uni face à l’ennemi extérieur », dit Boris en se référant à l’Ukraine et l’OTAN. Pour lui, le peuple du Donbass s’est retrouvé seul à résister face à la junte de Kiev marquée par l’extrême droite. « Vous savez – poursuit Boris – je suis le fils d’un ancien partisan soviétique ; lorsque la guerre a commencé, en 2014, mon père était encore en vie. Je suis allé le voir et il m’a demandé ce qu’il se passait, je lui ai dit : “Père, il nous faut combattre les fascistes”, et il m’a répondu : “Mais nous les avons déjà battus.” Alors je lui ai dit : “Il faut le refaire.” »
L’épopée soviétique de la Grande Guerre patriotique continue d’inspirer les populations de la région. Le parallèle entre le conflit actuel et celui du XXe siècle est constamment mis en avant, y compris par les autorités qui voient là un levier efficace de mobilisation populaire.
Un matin, nous accompagnons Oksana Sitnik, responsable de la Croix-Rouge locale. Avec un chauffeur, elle a pour mission de se rendre dans les localités situées au nord de Donetsk pour y distribuer des produits d’hygiène aux habitants. « Il faut partir tôt car la nuit c’est plus dangereux », explique cette grande femme blonde tout en montant dans la jeep blanche. Le premier arrêt se fait à Debaltsevo, où nous retrouvons Valéry, un responsable de la municipalité. Le téléphone toujours à la main, l’homme est le seul habilité à nous faire traverser les différents check-points de l’armée russe qui se trouvent sur la route. La route... une piste en mauvais état, parsemée de trous et de bosses. Sur les côtés, plusieurs poteaux ont été installés tout le long afin de déployer un immense filet qui forme un tunnel dans lequel nous nous engouffrons à toute vitesse. « C’est contre les drones », lâche Valéry. « C’est efficace ? », je demande. Valéry croise mon regard dans le rétroviseur et dit : « Ça sauve, oui. »
Nous arrivons à Novolouhanske, une petite ville qui est sous contrôle russe depuis l’été 2022. Très proche du front, l’endroit semble presque abandonné. Les immeubles vides laissent deviner l’intensité du conflit sur leurs façades. Nous stoppons dans une petite école qui semble s’être transformée en une sorte de centre administratif improvisé depuis lequel toutes les activités sont coordonnées. Sur les murs, des dessins d’enfants et quelques photos d’anciens soldats soviétiques, en noir et blanc. Sûrement un souvenir des activités scolaires liées au 9 mai et au devoir de mémoire. Après quelques vérifications dont nous ne connaîtrons pas les détails, nous revoilà partis vers des hameaux situés dans la zone.
C’est un groupe de femmes âgées qui nous accueille à l’entrée d’une vieille datcha dont la cheminée crache sans arrêt de la fumée grise. « Ici, il n’y a plus d’électricité ni d’eau depuis 2022 », explique Oksana. Elle sait que l’accueil sera froid mais s’avance la première vers le petit groupe.
« Quatre ans ! Quatre ans que c’est comme ça ! », s’exclame l’une des vieilles dames. « Mais la nuit, on voit que les autres villages, au loin, ont de la lumière ! Pourquoi pas nous ? » Valéry, seul représentant des nouvelles autorités, tente de répondre aux doléances. D’un ton ferme, il s’adresse aux villageoises : « Écoutez, vous savez très bien quelle est la situation. Beaucoup de ressources sont nécessaires pour que les nôtres puissent avancer, et tout n’est pas encore stabilisé. D’abord les drones : est-ce que de ce côté tout va bien ? » Un homme s’approche et lui répond : « Oui, ça, c’est calme en ce moment, mais ce qu’il nous faut, ce sont des générateurs ! » Vite, la discussion se poursuit pendant presque une heure. Après plusieurs échanges houleux, la tension redescend et le contact se fait plus amical. L’une des habitantes remarque le blason aux couleurs de l’ancienne République populaire de Donetsk qu’arbore Valéry sur sa veste noire. « Tenez, je vous le donne », dit-il en lui tendant le patch. Satisfaite, elle le presse sur son cœur et le remercie. Oksana conclut la réunion en invitant tous les présents à venir se saisir d’une boîte estampillée par la Croix-Rouge qu’elle distribue à l’arrière de son véhicule.
Je profite du moment pour m’approcher de certains des villageois et leur demander pourquoi ils restent vivre dans ce hameau, si près de la ligne de front. « Et où dois-je aller ? », répond un vieux retraité. « Vous m’emmenez avec vous en France ? » Sans attendre plus longtemps, Oksana et Valéry nous invitent à remonter dans les véhicules. Au loin résonnent des explosions. Quel camp tire ? Impossible à dire. « Le front est à 40 kilomètres à vol d’oiseau », explique Valéry. Nous repartons vers Debaltsevo, puis direction Donetsk. « Quel est votre programme pour demain ? », demande Oksana, soudainement plus détendue sur le chemin du retour. Nous lui répondons : Marioupol. « Ah, Marioupol... je connais quelqu’un, là-bas, qui peut vous guider et vous aider, je vais vous donner son contact. »
Loïc Ramirez


