La défaite de Poutine

Poutin n'a pas été vaincu par les Ukrainiens ni par les Européens. La Russie ne perdra pas cette guerre. Cependant, le projet de Poutine d'une Russie européenne est terminé : il a échoué.

Lorsque nous parlons de « Poutine », nous ne devons pas penser à un individu isolé, mais plutôt à un phénomène historique qui a surgi après l’échec de la tentative de réforme d’Eltsine.

Durant cette période, la Russie a subi un effondrement démographique et économique ; ses vastes ressources sont tombées entre les mains de quelques oligarques, la criminalité et la mafia régnaient en maîtresses, et le pays se trouvait au bord d’une désintégration encore plus dévastatrice après la dissolution de l’URSS.

C’est ainsi qu’est né « Poutine » : non seulement une personne, mais un projet qui englobait deux objectifs stratégiques fondamentaux devant être poursuivis simultanément :

Protéger l’intégrité et la souveraineté de la Russie face aux forces de désintégration internes et externes ;

Intégrer la Russie à l’Europe.

En mars 2000, Poutine est même allé jusqu’à envisager la possibilité que la Russie adhère à l’OTAN. La raison de ces rapprochements était évidente : l’adhésion à l’OTAN servirait de garantie contre la désintégration du pays. Elle assurerait que les nations historiquement hostiles à la Russie – principalement le Royaume-Uni –, en devenant des alliées, n’aient aucun intérêt à favoriser l’instabilité et, au contraire, soutiennent l’intégrité territoriale russe.

Cependant, cela n’a pas abouti. À l’époque, l’Occident semblait exercer une domination globale absolue ; les États-Unis semblaient n’avoir besoin de personne, et la Chine était perçue comme une puissance relativement inoffensive : peu plus qu’un lieu où extraire de la plus-value.

Inévitablement, cela a obligé la Russie à sauvegarder son intégrité territoriale par ses propres moyens, consciente qu’elle ferait face à des défis externes constants.

Néanmoins, Poutine – ou plutôt, le projet « Poutine » – n’a pas abandonné ; l’objectif restait de progresser sur les deux fronts simultanément. Cela a poussé à la recherche d’accords et de partenariats avec l’Europe : le sommet de Pratica di Mare en mai 2002 (auquel ont participé Poutine, Bush et le secrétaire général de l’OTAN, Robertson, avec la médiation de Berlusconi), ainsi que les liens économiques et politiques forgés avec l’Allemagne sous les mandats de Schröder et Merkel.

Poutine a cherché à plusieurs reprises l’adhésion de la Russie à l’UE, mais sur un pied d’égalité, et non comme un parent pauvre et suppliant. Même lors du sommet de Saint-Pétersbourg en 2003, il a proposé la création de « quatre espaces communs » dans le but de parvenir à une intégration politique et économique étroite.

L’Occident a ignoré ces deux initiatives ; c’étaient les années d’une unipolarité absolue. Il suffit d’imaginer à quoi ressemblerait le monde aujourd’hui si la Russie était membre de l’OTAN et de l’UE, et comment se dérouleraient la géopolitique et la rivalité économique, politique et militaire avec la Chine et le reste du monde. Cependant, l’histoire ne se construit pas avec des « et si... », bien que des événements décisifs dépendent souvent de contingences mineures.

Nous avons fini par comprendre ce que représente « Poutine » : un projet visant à sauvegarder l’intégrité politique et territoriale de la Russie par son intégration à l’Occident.

Car Poutine – ou plutôt, le « projet Poutine » – conçoit la Russie comme une puissance européenne qui ne doit pas perdre son ancrage sur le continent ni se transformer en une puissance asiatique.

C’est là l’essence de « Poutine », et cela explique pourquoi il a été vaincu.

Poutine a cherché – et cherche encore – à maintenir ouverte une voie qui ramènerait la Russie vers l’Europe. Même « l’opération militaire spéciale » a été conçue dans cette optique : premièrement, sauvegarder l’intégrité et la sécurité de la Russie face aux effets potentiellement déstabilisateurs d’une Ukraine contrôlée par les services de renseignement américains et britanniques ; et deuxièmement, une fois l’agitation initiale apaisée, rétablir les liens avec la Mère Europe.

C’est pourquoi il a agi avec une extrême prudence au fil des ans, supportant une escalade constante sans surenchérir et acceptant que de nombreuses « lignes rouges » soient franchies.

« Poutine » – incapable de concevoir la Russie autrement qu’européenne – a toujours cru que la Russie finirait par être acceptée au sein de l’Europe et, par conséquent, considérait comme crucial de ne pas brûler les ponts. Il a permis beaucoup de choses qui l’ont affaibli et a saisi toute opportunité pour trouver une solution, depuis les négociations des premiers mois jusqu’à la réunion d’Anchorage.

L’Occident sait parfaitement qui est Poutine et ce qu’implique le « projet Poutine », et il a profité de cette faiblesse : sa réticence à renoncer à l’intégration avec l’Europe.

Mais aujourd’hui, Poutine a été vaincu.

Poutine a été vaincu parce que ces deux principes directeurs ne peuvent coexister ; la condition imposée par les autres Européens et par les États-Unis pour accepter la Russie est sa désintégration.

Il est évident pour tous que ce projet laisse la Russie incapable de combattre et l’oblige à payer un prix exorbitant, tout cela dans l’espoir d’être finalement acceptée en Europe.

Poussée par la peur de devenir asiatique, la Russie demeure dans une sorte de limbes de l’impuissance : Poutine cherche des relations avec la Chine, l’Inde et les nations asiatiques, mais il se considère lui-même comme européen.

Poutine ne veut pas être asiatique ; il ne fait pas partie de ce projet et de cette tradition historique.

Ce que Poutine n’arrive pas à se décider à faire, c’est d’abandonner la vocation européenne de la Russie et de se tourner vers l’Orient. Pour de nombreuses raisons culturelles et économiques, il refuse de prendre cette décision définitive.

Mais aujourd’hui, Poutine a été vaincu – ou plutôt, ce projet a été vaincu – ; il est clair pour tous qu’il est inatteignable, et s’y accrocher met en péril la stabilité même de la Russie.

Prisonnière de ce projet, la Russie reste impuissante, dans l’attente constante d’un signal bienveillant de l’UE ou des États-Unis. Pendant ce temps, le temps joue contre elle ; il ne s’agit plus d’une Blitzkrieg ni d’une guerre d’usure, mais d’une guerre réelle qui frappe les villes russes, la population civile, l’économie et les infrastructures.

Poutine n’a pas été vaincu par les Ukrainiens ni par les Européens. La Russie ne perdra pas cette guerre.

Cependant, le projet de Poutine est terminé : il a échoué. Le défi de la Russie aujourd’hui est d’imaginer un avenir post-Poutine ; non seulement la vie après la personne de Poutine, mais un projet différent, une orientation différente et un destin différent pour le pays.

Et elle doit choisir rapidement, car le temps presse.

Une fois qu’une nouvelle direction sera choisie, un nouveau chapitre commencera, tant pour la Russie que pour nous.

Lorsque le projet de Poutine sera derrière nous, un nouveau monde commencera à prendre forme, et nous serons les premiers à le percevoir.

 https://www.lahaine.org/mundo.php/la-derrota-de-llputingg

COMMENTAIRES  

21/07/2026 11:39 par diogène

C’est un peu plus compliqué que ça.
L’"occident" n’est pas un bloc monolithique, pas plus que ne le sont les États-Unis en tant que tels et la Russie.
Des forces puissantes et antinomiques s’affrontent dans les coulisses et ce qui est donné à voir au public n’est que la partie émergée de l’iceberg.
L’histoire n’est pas seulement celle de la lutte des classes, c’est aussi la lutte des lobbies à l’intérieur des classes dominantes et des mafias dans l’appareil d’état.
Jusqu’à maintenant, quand une mafia s’imposait, elle était nettoyée de ses scories pour devenir présentable et ne commettait ses crimes que par procuration où à travers un discours manipulateur.
Celle qui a mis Poutine au pouvoir en déboulonnant une mafia plus faible, celle d’autres "oligarques" qu’ils avaient manipulés, maintient cette technique, mais celle qui a boosté Trump ne s’embarrasse plus de simulacres. Elle ne dit pas ce qu’elle va faire et elle ne fait pas ce qu’elle a dit, mais elle ne se cache plus derrière son petit doigt et assume sa violence dominatrice.
À l’époque où l’"occident" portait des masques, la Russie a même fait partie du conseil de l’Europe de 1996 à 2022.
Certaines mafias voyaient dans cette intégration un potentiel de développement de leurs réseaux, et d’autres la considéraient comme une concurrence dangereuse, et ces dernières ont réussi à l’écarter définitivement sous le vieux prétexte éculé mais toujours utilisé (même s’il a pris un gros coup derrière les oreilles avec Trump et Netanyahu) : le non-respect des droits de l’homme.
Un article paru dans la revue International & Comparative Law Quarterly en 2019 décrivait la Russie comme faisant preuve d’un « mépris persistant et manifeste des valeurs et des objectifs du Conseil de l’Europe », notamment en occupant d’autres États membres, en soutenant des mouvements séparatistes et en ignorant les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme . Durant son adhésion, la Russie a été suspendue de son droit de vote à plusieurs reprises. Après l’ invasion russe de l’Ukraine , le Comité des Ministres a voté , le 16 mars 2022, l’exclusion immédiate de la Russie du Conseil. C’est ce que de nombreux observateurs et gouvernement on qualifié de "deux poids deux mesures" au vu des agissements israélo-américains en Palestine.
On ne trouvera nulle part un document quelconque intitulé "Le Projet Poutine" pour reprendre la formulation de l’auteur de cet article, mais il est probable que l’intégration de la Russie à l’Union Européenne ait fait l’objet d’un plan dont les parties prenantes n’étaient pas seulement russes, mais aussi européennes et américaines. Poutine s’est retrouvé en culotte courte quand la mafia adverse a pris le dessus, mais apparemment, lui aussi joue la montre et attend que l’adversaire qui n’est ni l’Europe, ni les États-Unis, mais la minorité dominante qui les contrôle épuise son énergie et ses ressources.

21/07/2026 11:54 par D. Vanhove

L’analyse de l’auteur est intéressante, mais s’inscrit dans une opération qui n’est pas encore terminée, et qui précisément me semble être à un moment charnière... de plus, le titre laisse perplexe dans la mesure où si l’un échoue, cela impliquerait que son opposant sorte vainqueur, ce qui me semble loin d’être le cas

plusieurs voix s’élèvent depuis un certain temps pour reprocher à V.Poutine d’avoir laissé trop de temps aux Otano-kiéviens qui aujourd’hui semblent avoir rattrapé un certain retard et s’être qq peu réorganisés au point d’arriver à frapper la Russie en profondeur et par vagues gigantesques de drones, chq nuit

je pense que le président russe ne laissera pas les choses se détériorer plus encore et finira par se rendre à l’évidence (on le constate déjà depuis ces derniers jours) en frappant ceux qui doivent l’être en guise d’avertissement pour commencer, puis avisera des suites en fonction des réactions...

dans tous les cas, si "V.Poutine a échoué"... pas sûr que l’Europe ait gagné quoi que ce soit dans cet aventurisme dicté par les USA, et les populations européennes n’en sortiront pas gagnantes, comme on peut déjà le voir dès à présent dans l’effondrement économique amorcé avec des énergies devenues impayables pour de plus en plus de citoyens, et des records de faillites d’entreprises, tout secteurs confondus d’après les données officielles (env. 250 faillites en France chq jour, soit env. 70.000 prévues pour 2026, un sinistre record !), sans même évoquer les soucis grandissant avec la situation avec l’Iran

21/07/2026 13:09 par luc Buasso

Point de vue très intéressant
Sur le temps long la Russie fait partie de l Europe
La perte d influence anglo saxonne semble inexorable
V.Poutine n a pas encore perdu et pourrait triompher après son départ du pouvoir

21/07/2026 16:29 par Léontin

Je ne saisis pas l’esprit de ce texte. L’auteur est censé philosopher c’est-à-dite réfléchir en respectant une discipline de rigueur d’analyse, de questionnement et de synthèse.
J’y vois une harangue.
Poutine mérite certainement plus de finesse dans l’évaluation son passage à la tête du pouvoir exécutif de la Russie.

22/07/2026 01:42 par Vania

L’article parle du désir des membres du gouvernement russe de s’intégrer à l’u.e et pourtant les liens avec les pays asiatiques s’intensifient de jour en jour (Organisation de coopération de Shangai par exemple). Concernant l’opération militaire russe contre l’otan en ukraine, on observe en effet, que les bombardements par drones de l’armée otano-kevienne s’intensifient gravement. Le gouvernement russe laisse passer trop de temps car il est SEUL contre Tout l’occident (plus de 30 pays) et aussi car sa façon de combattre est très différente de celle utilisée par les régimes occidentaux otan/eeuu/u.e . En effet, il cible uniquement des infrastructures militaires et énergétiques JAMAIS les civils qu’il considère encore ses frères.Les occidentaux sont des sauvages, des barbares, en quelques heures ils peuvent bombarder une ville (Caracas) , séquestrer son président légitime et l’emprisonner injustement. Ou encore rapidement en une journée anéantir complètement une ville capitale et ne laisser pas une pierre ; ou bombarder en quelques heures la direction politique d’un pays et tuer 50 personnes (le leader avec tous les membres de sa famille en Iran !) et une école d’enfants et les tuer tous ! ou bombarder des hôpitaux, des structures civils, monuments, universités, garderies etc. Mais ce qui est encore plus grave réside dans l’efficacité de la propagande médiatique occidentale. La propagande médiatique occidentale a réussi à convaincre la population occidentale de la dangerosité des Russes, même les mouvements de gauche détestent les Russes et ils osent les considérer comparables au couple maléfique Trompe /Sataniayou et ses complices. Et les mougons occidentaux trouvent acceptable les agissements des euu/occident/israel qui jouissent d’une impunité totale , aucune conséquence, ni sanctions, ni exclusions, RIEN !! No pas Nada !!

22/07/2026 09:08 par cunégonde godot

Tout à fait en phase avec le commentaire de Vania...

22/07/2026 12:45 par sylvain

L’article montre bien que les projets d’integration de la Russie a l’europe sont au point mort depuis bien 20 ans. Poutine avait deja en grande partie renonce a cette periode.

Mais il reste bien un espoir de recoller les morceaux, ca semble evident. Et des deux cotes je pense. Mais les occidentaux ont fait preuve de trop d’esprit de superiorite, puis les Russes s’y sont mis eux aussi. Aujourd’hui il semble que les deux camp en aient avant tout fait une affaire de fierte.

Mais ce n’est pas du cote de l’espoir d’un rapprochement qu’il faut chercher un tournant. Le tournant, c’est que l’ukraine est en train non seulement de resister mais de mettre en danger le Russie. Et si elle ne pourrait le faire sans l’OTAN, elle le fait avant tout par elle meme. Et ca, ca met le pouvoir Russe dans une situation intenable et c’est tres dangereux parce que c’est la position et la vie meme de toute une oligarchie qui est en jeu. Le pouvoir Russe sera pret a aller tres loin pour sauver la face.

C’est le moment ou il faudrait proposer une solution de sortie de crise avantageuse pour la russie, un truc qui lui permette de garder sa fierte. Mais pas sur que notre oligarchie soit suffisamment intelligente et independante pour saisir l’opportunite. Parce que c’est une alliance de bon sens, pour la russie comme pour l’europe, c’est le seul moyen de survivre a la chine et aux usa

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