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Inabouti Malek Boutih

On sait depuis longtemps que dans cette émission, On n’est pas couché, le samedi soir, les gens qui se trouvent à la gauche du PS sont sérieusement malmenés. Exemples : Michel Onfray essuie des questions qui ressemblent à des coups dans l’estomac, Jean-Luc Mélenchon subit un interrogatoire serré sans avoir le loisir de répondre, le brave Philippe Poutou, déjà stressé par le problème des 500 signatures, se fait enguirlander comme un garagiste qui vous aurait refourgué un essuie-glace d’occasion, etc. Par contre Manuel Valls ou Alain Finkelkraut, spécialistes de la laïcité réservée aux musulmans, se voient offrir questions doucereuses et commentaires flagornissimes. J’avoue au demeurant que je ne regarde pas cette émission toutes les semaines, très loin s’en faut, pour les raisons ci-dessus mentionnées entre autres raisons.

Le samedi 19 mai 2018 Malek Boutih est l’invité de l’émission On n’est pas couché. Incroyable mais vrai : pendant 50 minutes personne ne lui coupe la parole, ni Yann Moix ni Laurent Ruquier ni Christine Angot. Malek Boutih peut divaguer dans ses idées, un mélange de banalités et d’approximations, d’anecdotes peu édifiantes et de propos tellement décousus qu’on se demande ce qu’il pense de ce qu’il raconte. Peut-être, excuse pour les trois, est-ce pour cette raison qu’on ne lui coupe pas la parole : le contenu est minuscule. Il parle parle parle dans un fauteuil. S’il a envie de polémiquer avec des contradicteurs faudra trouver une autre solution : dialoguer avec ses enfants, qui doivent bien parfois être plus outrecuidants que le trio ; ou bien encore adhérer à la France Insoumise, possiblement, mais aux dernières nouvelles Jean-Luc Mélenchon a dit qu’il n’a pas les moyens. Et puis c’est vrai, ce n’est pas possible, avec le discours qu’il tient, Malek Boutih « s’auto-exclut de lui-même » [comme l’a si bien dit Didier Deschamps pour une autre affaire].

L’insinuation de Jean-Luc Mélenchon est que Malek Boutih est prêt à se vendre au plus offrant. On pourrait s’en étonner. Le trio ne nous a rien sur la gymnastique acrobatique pratiquée en l’an 2017, il y a à peine un an !, par Malek Boutih. Il avait quitté le PS héroïquement quand le désastre s’annonçait. Mais comme Emmanuel Macron lui refuse l’investiture il accepte d’être le candidat du PS, sans être membre du PS. Tout en grandeur ! Puis le « seul » spécialiste de la banlieue est battu en banlieue.

Mais c’est un spécialiste qui a emporté l’admiration de ses interlocuteurs d’un soir, et il peut donc s’exprimer dans un confort total. Dans un fauteuil. Ses propos restent cependant d’un niveau assez faibles. Les conceptualisations sont minimes, inexistantes. Les idées originales rarissimes. Exemple : expliquant pourquoi il n’a que la nationalité française Malek Boutih fait remarquer : « la nationalité c’est pas des papiers, c’est pas des passe-droits [sic] ». Voilà le niveau. Est-ce que les millions de Français qui ont une ou deux autres nationalités sont des passe-droits pas droits ou bien est-ce que ce sont des personnes qui jouissent de passe-droits. Quel rapport ? Mystère et boule de gomme. Du Malek Boutih dans toute sa splendeur, et tout le reste est à l’avenant. Au café en bas de chez moi l’analyse est moins expéditive. Et la conclusion de sa fulgurante analyse de la question de la nationalité est la phrase suivante : « Moi je suis pas pour que la banlieue ce soit une start-up » [07:58 minutes sur la vidéo youtube dont l’adresse est ici jointe], c’est l’avis bien tranché de Malek Boutih ; même si on pourrait se demander ce que concrètement cela peut bien vouloir dire. Croyez-vous que Yann Moix le comparerait à ceux qui veulent interdire la double nationalité ? Non Yann Moix le soutient tout de go : « Ça c’est très fin, ce que vous dites » [08:00 minutes]. On pourrait croire que Yann Moix ironise mais... le propos qui suit est tout en flagornerie, en admiration béate. Yann Moix a étudié Malek Boutih : « J’ai lu ce passage-là dans l’une de vos interviews je crois, vous dites un truc très fin (...) » ; Yann Moix déclare avec admiration que Malek Boutih est le seul homme politique a avoir dit que la banlieue n’est ni supérieure ni inférieure, mais que son aspiration est celle de l’égalité. Sérieux ? Accrochez-vous, confidences dans la confiance, Malek Boutih raconte trente minutes plus tard comment cette aspiration à l’égalité découverte par lui aurait bien pu le transformer en ministre de... Nicolas Sarkozy !

C’est très vivant. Style direct. Le même Malek Boutih, qui juge que le dangereux Jean-Luc Mélenchon cultive la haine, relate sa rencontre avec Sarkozy. Il s’en tient au vouvoiement malgré l’émouvante invite : « ’’Appelle-moi Nicolas’’ ». [39:00 minutes]. À Christine Angot qui doit conserver quelques illusions, Malek Boutih confirme qu’il était partant : « J’aurais pu accepter » ; « J’ai dit OK. Pourquoi faire ? ». « Il m’a dit ’’Voilà Malek’’, et je pense c’était sincère chez lui, il m’a dit ’’je voudrais que tu t’investisses dans la politique de la ville et que tu trouves du travail pour les jeunes de banlieue’’. Ah, j’ai dit, ah ça je suis pas d’accord » [39:30 minutes], parce que cela signifierait refuser du travail à qui « n’est pas de la banlieue, n’est pas immigré (…) », ce qui a bien dû faire tilt chez Nicolas Sarkozy. Christine Angot rit. Yann Moix se permet de dire sans arrogance : « Vous êtes un peu compliqué ». Il aurait pu ajouter, « Mais au fait : ’’Lorsque vous étiez président de SOS Racisme vous aviez proposé un plan Marshall pour les banlieues’’... » C’est la phrase que prononçait Laurent Ruquier une demie-heure avant, pour présenter Malek Boutih [04:08 minutes]. En tout cas dialogue sans résultat, projet inabouti. Il n’était plus OK... La version de Nicolas Sarkozy sortira peut-être dans quelques années, quand il aura du temps, peut-être dans un livre, que Malek Boutih ne lira certainement pas. Pas par méchanceté, mais c’est juste que celui qui se présente comme « cadre » chez Skyrock annonce la couleur : « Je lis pas trop les livres politiques ». « Ils ont d’autres fonctions que d’être des livres ». « Le livre politique c’est souvent une manipulation » [01:20 minutes].

Christine Angot considère, elle aussi, que Malek est unique : « Le seul truc qui m’inquiète un peu, ça fait trente ans que vous faites de la politique, et ça fait trente ans, quand on a besoin de quelqu’un, parce qu’il y a un plan, parce qu’il y a quelque chose et tout ça, dans les médias, à la radio, à la télévision, dans la presse écrite, pour parler des banlieues, il y a besoin de quelqu’un, c’est vous qu’on fait venir, parce qu’en fait il n’y a que vous, un, qui semblez vous y intéresser vraiment, deux, savoir exactement de quoi vous parlez. Où sont les autres ? » [37:14 minutes]. Il y a une banlieue, l’Essonne, où les électeurs ont jugé que quelqu’un d’autre pourrait faire l’affaire.

Christine Angot avait déjà montré sa fascination : « Moi je voudrais parler de vous, parce que, on l’entend tout de suite quand vous parlez, vous n’êtes pas comme ils sont tous ». Elle lit une longue réponse faite jadis par Malek Boutih, racontant comment était son enfance, sa jeunesse, puis : « (…) ’’À vingt-cinq ans j’ai commencé à militer’’ (…) » [17:15 minutes]. Or, au début de l’émission Malek Boutih, expliquant qu’il ne regrette pas d’avoir quitté le PS, avait affirmé : « Je milite depuis que j’ai dix-huit dix-neuf ans » [01:57 minutes]. Christine Angot, parfois si pinailleuse, ne relève pas la petite différence. Personne d’autre n’a l’audace de signaler la relativité du temps. Plus le temps passe plus il se trouve avoir été précoce en politique. Dans quelques années il racontera qu’il a commencé à quatorze ans, qui sait.

La discussion est parsemée de bien d’autres contradictions. Autre exemple : « Les cons sont assez bien répartis dans toutes les catégories » [13:03 minutes] ; mais trente minutes plus tard : « Les pauvres c’est pas plus sympa que les riches ! D’ailleurs, la vérité, les riches c’est plus sympa que les pauvres, en moyenne » [40:30 minutes], ça fait bien rire. Et c’est une fatalité : « Être riche, être moyen, être pauvre, c’est le destin » [41:15 minutes].

Revenant sur la loi travail de 2016, Malek Boutih accuse des « leaders syndicaux » d’avoir dit « ’’c’est la dictature’’ », « ’’c’est totalitaire’’ », « ’’le Parlement c’est la dictature’’ » [28:00 minutes]. Il est vrai que certains jugeaient alors le recours à l’article 49.3 comme un procédé peu démocratique, et surtout comme une insulte faite au Parlement justement ! Il n’y a pas que dans les livres politiques que l’on trouve de la manipulation. Les trois interlocuteurs, habituellement si prompts à « tacler », ne trouvent rien à redire à cette réécriture de l’histoire, aussi preste que grotesque.

Ses interlocuteurs ont bien raison, d’une certaine façon, Malek Boutih est le seul dans son genre. Quant à ceux qui, comme le brave Alexis Corbière dit-on, voudraient perdre leur temps à porter plainte contre Malek Boutih, je leur offrirais ce conseil, involontaire mais puissant, de Malek Boutih : « Quand on voit un truc moche, faut tourner la tête pour regarder ce qui est beau » [35:15 minutes], vers la France Insoumise, là où se trouvent « les autres », innombrables, que Christine Angot feint de ne pas voir.

Mila Desmers

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