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L’Argent, ou le vrai visage du Tyran

Illustration : peinture de R. Westall.

Damoclès se lamentait sur son sort, sur son ingrate destinée, sur la modicité de sa chaumière. Il aurait voulu sécher les larmes de sa fille chérie, offrir à sa Lydia tout ce qui brillait.

Comme il était un bon client (1), plutôt du genre flatteur, il en appela à la munificence de Denys (2). Il félicita ce tyran pour la magnificence de son palais, la grandeur de son pouvoir. Il loua l’opulence de sa royale demeure, il admira sa domesticité pléthorique, son armée talentueuse, ses historiographes à la plume serve.

Denys : « Veux-tu, mon cher Damoclès, puisque mon sort te paraît si enviable, en apprécier par toi-même la douceur, l’espace d’un jour extraordinaire ? »

Damoclès répondit que tel était son plus ardent désir, et qu’ainsi, il pourrait combler sa Lydia, qui, pour nourrir son pauvre père et la famille, fatiguait jour comme nuit en de multiples labeurs.

Denys fit disposer sur notre homme les attributs de la réussite et du pouvoir ; il l’installa sur un lit d’or, couvert d’une couverture brodée du plus bel effet, et fit charger plusieurs buffets d’objets d’or et d’argent ciselé. Puis il donna l’ordre à de sublimes beautés, de se tenir auprès de la table et, attentives au moindre geste de Damoclès, de le servir avec empressement et délicatesse. Il y avait des parfums subtils, des fragrances ignorées ; les tables étaient surchargées, maintenant, de mets à l’exquise variété. Damoclès se jugeait parfaitement heureux. Ses mains malhabiles ne savaient quoi choisir, ses yeux novices brillaient de mille feux. Comme il était subjugué par ce déploiement de luxe, Denys put donner l’ordre de faire descendre, du plafond et en silence, le glaive juste à l’aplomb de notre Damoclès aux anges.

Denys : « Ô noble Damoclès ! Es-tu content 

Damoclès : Loué sois-tu pour me faire connaître cette félicité que je désirais tant.

Denys : On t’amène ta fille.

Lydia : Ô mon père ! Ô doux maître !

Denys : J’ai moi-même des filles, chères à mon cœur ! Puisse ta Lydia, dans ce royal séjour, être heureuse auprès du roi du jour.

Damoclès : Hélas ! Tout ce bonheur ne durera qu’un jour...

Denys : Ce jour commence à peine. Savoure.

Lydia : À quoi bon, père, tout ce luxe fatal ? Nous sommes habitués...

Damoclès : Fille, ceci est le Bonheur !

Lydia : Et si c’était poison que tout cela ? Fuyons pendant qu’il est encore temps !

Damoclès : Fuir ? Quelle horrible chimère épouvante tes yeux ?

Lydia : C’est suspect ! Vous ne pensez... C’est quoi cette... Vous ne voyez donc pas ?

Damoclès : Quoi donc ? Je vois toutes ces douceurs servies par d’aimables créatures.

Lydia : Là, au dessus de votre tête... Un glaive... étincelant et menaçant.

Damoclès : Cette ép...

Denys : N’aie crainte, mon cher Damoclès. Ce n’est rien ! Ton bonheur ne peut être que renforcé par la vue d’un péril. Ce n’est qu’un symbole...

Damoclès : Un symbole dont je ne voudrais, en aucune manière, apprécier le tranchant.

Denys : Disons une allégorie.

Damoclès : Les mots sont, ici, sans importance. Subsiste cette menace inconnue.

Denys : Disons méconnue.

Damoclès : Plaît-il ?

Denys : Ô simple mortel ! À l’évidence, tu n’as pas appris à bien voir. Cette épée est la tienne.

Damoclès : Mais, je n’ai rien...

Denys : Ô pauvre mortel ! Elle est tienne depuis toujours, c’est ainsi. C’est une question d’extraction ! Soit haute... soit basse... selon les lois implacables de la naissance.

Damoclès : Cette épée ne m’est pas familière ! Et si elle l’était pour moi, en serait-il de même pour ceux qui nous servent en cette demeure ?

Denys : Tu ne vois rien ?

Damoclès : À part ce qui brille, je ne vois rien, ici.

Denys : Le normal t’est familier à tel point que... Regarde plus haut... C’est comme les ’’corps flottants’’ dans l’œil. Il faut faire un effort pour les percevoir. Il te faut faire abstraction des apparences »

Damoclès s’était vu heureux il y avait peu ; maintenant, il ne regardait plus que la pesante menace au dessus de sa nuque sans défense. À force d’effort, de concentration rendue difficile par le danger, il finit par voir un glaive pour chaque serviteur. Mais il en oublia d’interroger l’espace vide au dessus du tyran : cet oubli trahissait sa coutumière et coupable incuriosité.

Damoclès : « J’en vois au dessus de chacun...

Denys : Pas forcément identiques, mais semblables. N’est-ce pas ?

Damoclès : Oui ! Pourquoi ?

Denys : Les menaces ne sont pas forcément les mêmes. Qui connaîtra l’épreuve du feu, qui subira l’onde, ou bien la foudre, ou bien la tempête. Chacun sera jugé selon les lois immuables de l’ordalie.

Damoclès : Hein ?

Denys : Disons, si tu le préfères : concrètement, l’un sera fouetté pour un service qui n’aura pas été irréprochable, l’autre châtié pour une peccadille que j’aurai jugé pendable, une autre jetée pour un visage devenu un peu moins admirable. Certains par trop usés, d’autres par trop tourmentés seront abandonnés à un abyme insondable. Tu vois, les raisons seront diverses, mais tous seront coupables.

Lydia : Mais c’est monstrueux !

Denys : Non. Ce n’est que la naturelle et permanente condition humaine.

Damoclès : Ce glaive retenu par un simple fil, qui menace à tout instant de se rompre. Grâce ! Dans mon effroi, veux-tu que je meure ?

Denys : Pas encore ! Tu n’es roi que depuis une heure.

Lydia : Père, partons...

Denys : Ô misérables mortels ! Telle est votre destinée...

Lydia : Et vous, riches mortels. N’ayez contre nous le cœur endurci, car Destinée vous fera tous dissoudre (3). »

À ces mots, Denys devint silencieux et souriant comme jamais. Il regagna son trône comme le glaive avait subitement disparu, et que tout avait été promptement rangé. Son regard s’illumina ; avec les zygomatiques à l’œuvre, sa figure devint mouvante, changeante. Sa main gauche gantée enleva le gant droit et laissa apparaître comme une main invisible. Puis la main restante retira comme un masque. Ainsi fut révélé, dans un rire sardonique, le vrai visage de Denys.

Effrayés par ce spectacle prodigieux, Damoclès et sa fille s’enfuirent de l’infernale demeure.

Longtemps après cette course folle, en son esprit ne subsistait que les scintillements de l’inaccessible.

Malgré ce qui lui avait été révélé, Damoclès ne put jamais penser : « Voilà donc l’esclave du commerce devenu tyran ; mais ce n’est là que la moindre partie de son abus de pouvoir.Cette facilité qu’offre l’Argent de servir tous les crimes lui fait redoubler ses appointements, à proportion que la corruption s’empare des cœurs ; et il est certain que presque tous les forfaits seraient bannis d’un État, si l’on en pouvait faire autant de ce fatal métal. » (4)

« Personne  »,
avec la tacite complicité de Cicéron (5)

Notes :

1 – ’’Client’’ au sens ancien de ’’protégé’’.

2 – Denys l’Ancien, tyran de Syracuse (IVe siècle av. J.-C.)

3 – ’’Ballade des Pendus’’, F. Villon

4 – Réflexion sur l’argent de Pierre de Boisguilbert : https://fr.wikisource.org/wiki/Auteur:Pierre_Le_Pesant_de_Boisguilbert puis choisir l’ouvrage « Dissertation, sur la nature des richesses,... », page 14 du fichier .pdf

5 – Certaines formules et idées reprises du chapitre 21, livre V, ’’Tusculanes’’, par Cicéron.

http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k58185094/f300.image.r=tusculanes%20damocl%C3%A8s

Et, aussi, de ’’Damoclès - Cantate ’’ de Paul Lacroix, en 1848 :

http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k6535292q/f17.image.r=damocl%C3%A8s%20cantate?rk=21459 ;2


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