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L’île qui reçoit Obama : Guantanamo et la base Gitmo

Guantánamo ! En écrivant ce nom, je pense à tout ce qui a nourri mon premier sentiment d’appartenance à un lieu géographique : le quartier poussiéreux avec le chemin qui mène à la rivière Jaibo et le terrain herbeux d’Alejo où je jouais dans mon enfance. Avant de devenir une femme, la rue s’est habillée d’asphalte, des étages roses se sont élevés au-dessus de vieux ranchs et un hôpital universitaire général, un centre technologique de la santé et une faculté des sciences médicales ont couvert d’espoir les pâturages où, auparavant, broutaient seulement les vaches.

Par ici on entrait et on entre toujours dans la ville. "He, he, regardez un peu !", on peut encore lire sur le vieux mur, que c’était à l’époque de la République néocoloniale, la boutique de mon grand-père né aux Canaries qui n’a jamais eu le sens des affaires et, comme beaucoup, a fini par travailler à la base navale, où mon père travaillera également.

La Base nous ne l’appelons jamais Guantanamo. Ses occupants non plus. Ils disent Gitmo, une contraction du nom qui a permis d’éviter les confusions et masquer la véritable identité des 117 kilomètres carrés occupés à l’entrée de cette magnifique baie où l’on a vécu quelques-uns des moments les plus chauds de la guerre froide, et où de nombreuses personnes de langues et de croyances différentes ont ensuite été humiliées, torturées et dépouillées de tous leurs droits. Celles-ci ne pourront plus jamais entendre le mot Guantanamo sans trembler d’horreur.

Jusqu’à une période récente, du Camp Delta avec ses prisonniers cagoulés et dans un vide juridique digne d’un territoire sans foi ni loi, on n’a jamais entendu quelqu’un crier : "A bas Guantanamo !" Je me souviens des protestations de nombreux compatriotes, lorsque des dizaines de pacifistes américains et d’autres nationalités, criant des slogans, défilaient dans nos propres rues, il y a quelques années. Mais peut-être qu’il n’y a pas eu d’autres moments où les irrégularités commises dans cette partie du territoire cubain, étaient aussi visibles.

Et la vérité est que ni l’histoire, ni les exigences sur cette terre volée à la nation, n’ont commencé avec les abus George W. Bush au XXI siècle. Les raisons accumulent les dossiers depuis la première constitution républicaine jusqu’à l’éditorial de Granma qui souhaite la bienvenue au président Obama.

Si je le sais tout ça, c’est parce que je suis née avec la Révolution et ai vécu la confrontation, avant les livres ou les médias, dans le petit monde de ma famille, des voisins, des amis, et comme la fille d’un travailleur de la Base, dans le contexte effervescent des changements révolutionnaires.

Quand j’ai commencé l’école, à la seule frontière terrienne cubaine, deux jeunes soldats qui gardaient le périmètre et un pêcheur, père d’une fille de mon âge, avaient déjà été assassinés. Et dans la ville de Guantanamo on parlait encore avec honte de la zone de tolérance qui pendant près de 60 ans abrita la prostitution locale destinée au "franco-américano" (*).

Même les gens les moins politisés étaient fiers du mépris que suscitaient les Marines dans le village. Et les anecdotes pleuvaient : comme cet humble chauffeur qui, avec ses seules mains, a empêché un Yankee d’entrer à cheval dans le Parc Martí, comme ceux qui ont lapidé le train "Le Titina" qui amenait les "chicas USO" (les filles de joie), pour danser avec les officiels nord-américains dans Caimanera, un 7 décembre. De la rébellion qui a agité le village quand d’une vedette de la Base, ils ont jeté après l’avoir frappé et tué, "bubblegum", un travailleur noir qui ne faisait que réclamer un jour de travail.

Impossible de dire en quelques lignes les doutes et les larmes, les incompréhensions et les malentendus qui m’ont amenée un jour à demander à mon père pourquoi il avait travaillé là-bas. "Parce que quand la nécessité m’a forcé à chercher du travail à l’âge où vous, vous pouvez vous permettre aujourd’hui d’étudier, j’avais deux options : être un flic de Batista ou travailler à la Base".

Après le boom de la construction de la Seconde Guerre mondiale, près de 10 000 hommes sont venus travailler à l’extension de la base. Partout à Cuba, les gens cherchaient un emploi. Aussitôt arrivés, ils se mettaient à espérer que les Marines les sélectionneraient pour avoir la chance de travailler quelques heures, et le lendemain, il fallait à nouveau "lutter".

Au fil des années, mon intérêt a grandi pour en savoir plus sur ce monde où mon père passait toutes ses heures, et dans lequel on n’a jamais eu le droit d’entrer. J’ai lu des livres, j’ai trouvé des photos et je l’ai interrogé sans pitié. Je lui dois un texte avec ces histoires terribles qui parfois m’ont fait rire et me faisaient souvent pleurer.

Chaque année, mes collègues des médias nationaux et internationaux viennent recueillir les souvenirs de mon père, l’un des deux seuls Cubains qui traversent encore chaque mois l’unique frontière terrienne cubaine, pour rapporter les pensions des rares cubains qui sont arrivés à toucher une retraite.

Dans ce cas, il y a eu beaucoup de femmes et d’hommes comme mon grand-père qui, à sa retraite en 1959, a perdu ce droit. Une chance que la Nation ait donné du travail et distribué des pensions pour les milliers restés sans emploi et sans sécurité. Jusqu’au jour de sa mort en 1984, mon grand-père a touché un chèque de pension accordé par l’État cubain alors qu’il n’avait jamais plus travaillé à cause de son âge.

Dans la grande cour de sa maison, à l’entrée de Guantanamo, il m’a appris à écrire et à imaginer le monde qui viendrait avec la Révolution. Il avait deux rêves fixes : construire un hôpital dans la partie disait-il, la plus saine de la ville, et restituer à Cuba le territoire occupé par la base navale pour son énorme potentialité de contribution au développement local. Le premier rêve a été réalisé généreusement. Le second est devenu le mien mais avec en plus l’espoir fou, à ma retraite, d’aller vivre sur cette terre reconquise pour y écrire des histoires que mon grand-père et mon père n’ont racontées qu’à moi, sur cette partie de Guantánamo par laquelle nous souffrons tant.

Arleen Rodriguez Derivet

(*) Ainsi était connue "l’invasion" des Marines américains qui inondaient la ville dans leurs heures de congé.

traduction Michel Taupin

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