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La poésie de l’erreur

Narrations. À bord du T.E.R pour aller au Centro Studi Pier Paolo Pasolini de Casarsa della Delizia (Province de Pordenone), où jusqu’au 11 octobre sont exposés les clichés réalisés par le photographe romain Sandro Becchetti. “Ratés” et “essais” compris.

Deux courtes pages d’Empirismo Eretico sont un petit testament dans lequel Pier Paolo Pasolini laisse une obsession littéraire et humaine, quasiment pêchée de l’inconscient. “Si à travers le langage cinématographique je veux exprimer un portier, je prends un vrai portier et je le reproduis : corps et voix” c’est-à-dire “avec sa tête, sa chair et la langue avec laquelle il s’exprime”. Moravia n’est pas d’accord et soutient que cet acteur peut aussi être un vrai portier, mais ne doit pas parler, sinon c’est du cinéma naturaliste. Bernardo Bertolucci lui répond qu’il faut prendre la bouche du portier et y mettre “des paroles philosophiques” comme fait son Godard. Ainsi “se termine la discussion parce que personne ne pourra jamais enlever de la tête de Moravia que « le cinéma soit image »” et “personne ne pourra jamais enlever de la tête de Bertolucci que les portiers doivent parler comme des philosophes”.

Et là Pasolini se demande pour quelle raison un vrai portier ne peut pas rester silencieux ou parler comme un philosophe tout en continuant à être un portier de la réalité. Il se demande le pourquoi de “tant de peur du naturalisme”. Cette crainte ne “cacherait-elle pas, par hasard, la peur de la réalité ?”. Pour le poète ce portier du cinéma doit être un portier mort et, ainsi, les paroles qu’il prononce seront celles qui “s’inscrivent dans la mémoire comme des épigraphes”. Paroles réelles, mais résultat d’une synthèse. Il ne faut pas en avoir peur.

Avec ces propos en tête je descends d’un T.E.R et me dirige vers le Centro Studi Pier Palo Pasolini. C’est un des nombreux bâtiments de Casarsa della Delizia. Je l’ai cherché sur ma carte. Je me l’étais imaginé plus loin de la gare et au contraire je m’y retrouve en quelques minutes. Un peu plus loin, peut-être un quart d’heure de route, il y a le cimetière. Une dame bavarde m’avertit en souriant “vous y trouverez une hécatombe de Colussi”. Parce que comme dans tous les villages on trouve un nom qui met en commun un grand nombre d’habitants. Les vivants et les morts. C’est celui de Susanna, la mère du poète.

Et c’est justement dans la maison Colussi qu’est le Centro Studi qui garde une part importante de sa mémoire, surtout celle des premières années. Les photos de famille, les peintures de la période frioulane, les affiches politiques de 1948-49 et une dense correspondance de Pier Paolo avec ses amis et sa famille. Mais avant d’entrer dans ces salles, les deux commissaires de l’exposition, m’amènent voir le cimetière. Ce sont Valentina Gregori et Piero Colussi. Lui aussi. La dame bavarde m’a parlé du laurier qui a été planté sur la tombe du poète. C’est-à-dire la sienne et celle de sa mère.

Entre deux pierres carrées se trouve le petit arbre, symbole de la poésie qui, planté là pour ombrager les pierres dépouillées, rappelle surtout les arbres qu’on trouve dans nombre de potagers et jardins. Ceux dont on s’approche sans grand lyrisme pour prendre quelques feuilles à mettre dans la sauce. En allant un peu à l’entour on voit les autres proches, un peu de cordialité, un peu d’affliction. Outre sa maman il y a ses tantes, mais aussi son père Carlo, que Pier Paolo et Susanna, fuyant à Rome, laissèrent “près d’un poêle de pauvres, avec son vieux pardessus militaire et ses horribles fureurs de malade de cirrhose”. Le père qui ensuite les rejoindra dans la maison de Ponte Mammolo et essaiera de se rapprocher. Pendant quelques temps, lui servant de secrétaire et s’abonnant même à l’Eco della estampa. Et puis une stèle entre deux fresques sur laquelle se trouvent gravés des noms de résistants. Parmi eux celui de Guido qui, écrit son frère, “mourut d’une façon que je n’ai pas le coeur de raconter”. Tué dans un moment de guerre fratricide entre partisans en lutte pour la frontière qui divisa les destins de la Yougoslavie et de l’Italie.

Peut-être l’album de famille commence-t-il justement entre ces tombes. Et il ne paraît pas inadapté de trouver le poète frioulan dans cet endroit du bout du monde plutôt qu’à Paris parmi les stèles fameuses ou à Rome à côté des cendres de Gramsci. Moi aussi je cueille trois feuilles du petit arbre et je les mets dans les pages d’un livre qui, sans le faire exprès, parle d’un autre garçon frioulan mort jeune (Giulio Regeni, ndt). Un étudiant de Fiumicello torturé en Égypte.

Puis nous reviendrons vers la maison et nous sommes enfin prêts pour voir l’exposition avec les photos de Sandro Becchetti, photographe romain mort il y a sept ans.
Presque deux années de travail pour construire l’exposition qui restera à Casarsa jusqu’au 11 octobre. “Au début nous avons montré au Centro Studi la sélection officielle faite par Sandro”, raconte Valentina qui connaît bien le travail de Becchetti et parcourt depuis longtemps les photos de ses archives labyrinthiques desquelles nous attendons que sortent rapidement de nombreux visages et routes, mémoires et visions. “Et puis on nous a demandé de voir aussi d’autres photos, celles qui ont précédé le cliché définitif. Pour suivre les traces de Pasolini, mais aussi pour comprendre comment Sandro cherchait l’image”. Et comment la cherchait-il ? “Il prenait les photos rapidement”, dit-elle. Pasolini l’accueillit avec une froideur initiale. “Deux yeux glacés, le regard incisif comme un coup de couteau”, raconte le photographe. Et le long des salles de l’exposition nous suivons les traces de ses mouvements. Y compris les ratés.

Trois photos en file pleines de petites imprécisions nous racontent cette recherche. Ensuite deux autres avant d’arriver à une composition équilibrée, incisive. Encore le détail des mains, un regard qui ne se trouve pas encore. Puis de nouveau la trace d’une fulgurance. Oui, dans l’exposition de Casarsa se trouvent les photos qui racontent le repérage avant le résultat. Et il nous semble un peu entrer dans la tête de Becchetti, penser ses pensées.

Puis apparaît Le “ Ceneri di Gramsci ”. Le regard est bas pour les premiers clichés comme dans les ébauches préparatrices d’un peintre. Les yeux de Pasolini bougent et regardent dans l’objectif. Gianna Bellaria, la femme du photographe et archive vivante de ses clichés, rappelle que son mari justement demanda au poète de le [livre, Le “ Ceneri di Gramsci ”] tenir entre ses deux mains. Un rectangle gris sur la veste noire, dans une position qui rappelle certaines figures de saints tenant les écritures sacrées, icônes russes qui nous regardent en traversant la fine paroi du cadre et racontent davantage le silence que la prière, le vide étincelant autour des corps comme si ceux-ci n’étaient là que pour nous rappeler combien nous sommes proches de la disparition.

Et il semble vraiment qu’en un déclic Becchetti et Pasolini se soient rencontrés en essayant d’exorciser la peur de la réalité décrite dans Empirismo Eretico. Aucun des deux artistes n’a reculé devant la peur du naturalisme.

Tous les deux, chacun à sa façon, se sont mis dans un coin pour regarder le monde avec un pied dedans et un dehors. Inévitablement. Parce qu’il n’est pas possible de regarder la vie sans y participer, ni d’être impliqués sans s’imaginer comme personnages secondaires d’un mystère total. Ou d’une duperie. Becchetti l’écrit quand il parle de son “privilège d’être en marge” qui lui a concédé de devenir “une personne meilleure, parce que meilleur était le monde que les protagonistes de mes photos souhaitaient et pour lequel ils se battaient”.

Je sors de la maison Colussi. Le T.E.R de 16h31 est en retard de dix minutes.
Je prends un café au bar de la gare et feuillette le catalogue. La photo avec ce livre célèbre de poésies est sur la couverture. Dans ce cadre il y a un troisième protagoniste qui a rempli de sens les fantasmes du 20ème siècle. Et se compose alors l’icône laïque.

Gramsci, Becchetti et Pasolini. Les cendres de trois poètes.

Édition de samedi 15 août 2020 d’il manifesto
https://ilmanifesto.it/la-poesia-dellerrore/
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio. Diffusion avec l’aimable autorisation de l’auteur.

À propos de l’auteur :

https://www.facebook.com/AscanioCelestini/

et https://www.theatre-contemporain.net/biographies/Ascanio-Celestini/

Centro Studi Pier Paolo Pasolini : http://www.centrostudipierpaolopasolinicasarsa.it

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