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La soif, une nécessité ou un luxe ?

Face aux privatisations, la société civile s’organise pour la reconnaissance du droit à l’eau.

Samedi 12 Juin 2004.

La lutte citoyenne pour faire de l’eau un bien commun de l’humanité franchit de nouveaux caps. Réflexion sur un combat essentiel, en marge du forum « Résister à l’Empire Nestlé » [1], numéro 1 mondial de l’eau en bouteille, aujourd’hui à Vevey.

Réalité dramatique : seul un petit 2,5% du total de l’eau existante sur la planète est douce et donc consommable par les êtres humains. Des prévisions catastrophiques : dans vingt ans, plus de trois milliards d’êtres humains - 80 % dans les pays « périphériques » - manqueront de ce liquide vital. Aujourd’hui déjà , 1,4 milliard de personnes - un quart des habitants de la planète - manquent d’eau. Les différences et les tensions ne cessent d’augmenter. Alors qu’un habitant d’un pays du Sud consomme en moyenne vingt litres par jour, un Italien en consomme 213 et un Etasunien peut dépasser les 600 litres. Comme « source de vie » fondamentale et irremplaçable de l’écosystème, l’eau est un bien vital qui appartient à l’ensemble des habitants de la planète. Aucun d’entre eux (individuellement ou en groupe) ne devrait avoir le droit de se l’approprier de manière privée. Tel est le principe de base du « Manifeste de l’eau » [2]
, élaboré en 1998 par un groupe de vingt-trois personnalités d’envergure mondiale, dirigé par l’ex-président du Portugal, Mario Soares, et l’eurodéputé italien Riccardo Petrella, président du « Groupe de Lisbonne ».

D’une simplicité maximum et d’une riche capacité didactique, ce document relève que « l’eau est un patrimoine commun de l’humanité », dont dépendent la santé individuelle et collective, ainsi que l’agriculture, l’industrie et la vie domestique. « L’eau appartient davantage à l’économie des biens communs et de la richesse partagée qu’à celle de l’accumulation privée et individuelle... » Raison pour laquelle « l’accès à l’eau est un droit fondamental, inaliénable, individuel et collectif... et fait partie de l’éthique de base d’une « bonne » société humaine et d’une « bonne » économie ».

Vers une convention

Cet énoncé contraste néanmoins avec la réalité quotidienne convertie en statistiques : 6000 enfants de moins de 5 ans meurent chaque jour pour avoir consommé une eau insalubre ; 80% de toutes les maladies dans les pays du Sud trouvent leur origine dans l’utilisation d’eau insalubre ; aujourd’hui, 3 milliards d’êtres humains ne bénéficient pas d’installations sanitaires adéquates.

Ce manifeste, qui prône un « Contrat mondial de l’eau », anticipait de six années l’un des combats les plus enracinés sur le plan des idées, sur le terrain de la logique économique et de la dynamique quotidienne vécues dans de nombreuses nations périphériques. Des mouvements sociaux actifs de la planète ont adopté la consigne de la non-privatisation de l’eau comme un point fondamental de leurs batailles quotidiennes.

Le soulèvement de la population de Cochabamba (Bolivie) en avril 2000 - connu sous le nom de « la guerre de l’eau » - fut peut-être la protestation la plus emblématique du dernier lustre, par son ampleur et pour avoir contraint la transnationale nord-américaine Bechtel Enterprises et le Gouvernement bolivien à annuler leur plan de privatisation. Une lutte andine qui a fait écho à tant d’autres mobilisations locales contre la privatisation de l’eau en Argentine, au Honduras, au Pérou, au Salvador, au Nicaragua et au Brésil, pour ne citer que quelques-uns des cas les plus connus du continent latino-américain.

Volonté politique

Entre la proposition d’un contrat mondial et celle d’une convention internationale, il n’y a qu’un pas à franchir et une vision stratégique consolidée. Des organisations non gouvernementales actives à l’échelle mondiale - dont la Communauté de travail des oeuvres d’entraide suisses - proposent d’avancer vers « une convention obligatoire de droit public international sur l’eau », selon les termes de l’écologiste suisse Rosmarie Bär, l’une des spécialistes de cette question. Sa proposition cherche à définir une politique durable en la matière, à partir de l’idée que le droit à l’eau fait partie intégrante des droits humains de base [3] .

Pour l’écologiste helvétique, « quand on parle d’eau, il faut parler de la politique... La politique de l’eau va de paire avec la politique du sol et de l’agriculture, la politique commerciale et économique, celle du milieu ambiant, social et sanitaire, ainsi que la politique d’égalité... et surtout la politique des droits humains et de la paix ». Fondamentalement, ajoute Rosmarie Bär, une volonté politique d’influencer tous les niveaux de la communauté internationale.
« Chaque année, l’Europe et les Etats-Unis dépensent plus d’argent pour l’alimentation des chiens et des chats domestiques que la somme qui serait nécessaire pour permettre à tous les êtres humains d’accéder à l’eau potable. Cet exemple dramatique démontre que la lutte pour l’eau est un combat qui implique des modifications sociales en faveur du développement économique et de la justice sociale », précise Rosmarie Bär.

« Préhistoire » d’ un droit

Toutes ces valeurs exigent du temps et des longs processus historiques pour se matérialiser. Mar del Plata (Argentine) fut, en 1977, le siège de la première grande conférence mondiale sur l’eau et le point de départ de la réflexion sur une politique globale. La communauté internationale constatait pour la première fois que « tout homme a un droit égal d’accéder à l’eau potable, en quantité et en qualité suffisante, pour couvrir ses besoins ». Quinze ans plus tard, l’Agenda 21 - résultant du Sommet mondial de la Terre, à Rio de Janeiro - soulignait et concrétisait cette exigence.

L’Assemblée générale extraordinaire des Nations Unies, en 2000, a fixé un nouveau défi : réduire de moitié, jusqu’en 2015, le nombre des personnes qui n’ont pas accès à l’eau potable. Un objectif reconfirmé deux ans plus tard à la Conférence de Rio+10 à Johannesburg.

« Il reste un long chemin à parcourir jusqu’à ce que l’accès à l’eau soit explicitement considéré comme un droit de la personne », nuance Rosmarie Bär. Elle rappelle que la Déclaration universelle des droits humains de 1948 établit « que toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et celui de sa famille, spécialement en alimentation, vêtement et logement... ». Une déclaration qui inclut tacitement le droit à l’eau.

Régression néolibérale

La majorité de ces documents et déclarations onusiennes se sont réduits néanmoins à de simples déclarations de bonne volonté non-concrétisées. Plus particulièrement dans la nouvelle ère de globalisation économique extrême, dont le rythme est donné par les institutions financières internationales. La pression exercée en faveur de la privatisation du service de l’eau - parmi tant d’autres secteurs et services - est devenue la recette universelle des transnationales du Nord pour les pays du Sud.

Dans une nouvelle vague en gestation, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pousse à la privatisation des divers secteurs des services publics - de l’éducation à la santé, en passant par l’eau. Dans ce cadre, l’Union européenne exige des septante-deux pays « en développement » ou « en transition » l’ouverture de leurs services des eaux à des entreprises étrangères, en acceptant de fait la pression intense de ses multinationales qui ne cessent de continuer à étendre leurs activités et leurs bénéfices...

Guerre pour l’eau

Selon le professeur italien Riccardo Petrella - l’un des principaux spécialistes et militants de la cause de l’eau - « les guerres futures se feront pour l’eau », faisant ouvertement allusion à des conflits potentiels. Cette hypothèse se fonde, non seulement sur la rareté, le gaspillage et la mauvaise distribution du liquide vital, mais aussi sur un cadre planétaire stratégique alarmant. Pas moins de 60% des sources d’eau se trouvent dans seulement neuf pays (dont les Etats-Unis, la Russie, le Canada, le Brésil, la Chine et l’Indonésie). Quatre-vingt nations, qui comprennent le 40% de la population mondiale, sont confrontées à une véritable pénurie d’eau.

Des batailles économiques actuelles aux guerres du futur, il n’y a qu’une légère différence. Et la tendance à la privatisation de l’eau, qui transforme cette dernière en une marchandise toujours plus inaccessible pour d’importants secteurs de la population du Sud, laisse présager des explosions sociales.

Derrière cette tension, deux positions antagonistes sont apparues en avril 2003, lors de la réalisation simultanée du Forum mondial de l’eau à Kyoto et d’une réunion alternative à Florence. Pour les transnationales et les institutions financières internationales, l’eau est un bien économique et commercial, comme le pétrole, la voiture ou le téléviseur. Elle peut donc être vendue, achetée ou échangée. L’accès à l’eau est une nécessité vitale, mais pas un droit humain essentiel. Les êtres humains sont des consommateurs/clients d’un bien/service auquel on peut accéder au travers des mécanismes du marché. Cette même optique impose la libéralisation des services de l’eau.

La vision opposée, exprimée par la société civile internationale au Forum alternatif de Florence et exprimée dans le Manifeste de l’eau ainsi que dans les réflexions du Forum social mondial de Porto Alegre, prône une « autre politique mondiale et locale de l’eau » et cherche à garantir « le droit à l’eau pour les huit milliards de personnes qui habiteront la Terre en 2020 ».

Ses quatre principes fondateurs de base sont :

- l’accès à l’eau en quantité (40 litres par jour pour l’usage domestique) et en qualité suffisante doit être reconnu comme un droit constitutionnel humain et social, universel, indivisible et imprescriptible ;
- l’eau doit être considérée comme un bien commun qui appartient à tous les êtres humains et à toutes les espèces vivantes de la planète ;
- c’est à la collectivité humaine d’assurer le financement des investissements nécessaires pour concrétiser le thème de « l’eau potable pour tous » ;
- les citoyens doivent participer, sur des bases représentatives et directes, à la définition et à la réalisation de la politique de l’eau, du niveau local au niveau mondial.

Banque mondiale-FMI-transnationales contre la société civile planétaire. Deux visions différentes, deux conceptions antagonistes, des tensions croissantes en perspective et un conflit prévisible entre les buveurs et les assoiffés...

Une convention internationale à visage humain

Selon ses promoteurs, la Convention de l’eau - qui devrait être élaborée et votée à l’échelle internationale - permettrait de :
- faire du droit à l’eau - en tant que droit humain
- une obligation sur le plan juridique ;
- assurer le droit à l’eau pour les générations futures ;
- protéger l’eau comme bien public de l’humanité ;
- assurer que les Etats garantissent le droit à l’eau... et les responsabiliser en matière de respect, de protection et d’implantation du droit à l’eau ;
- empêcher que l’eau soit privatisée et considérée comme une marchandise commerciale ;
- donner la priorité au droit humain à l’eau sur le droit commercial privé (par exemple, les accords de l’Organisation mondiale du commerce) ;
- assurer la protection intégrale du droit international public sur les sources d’eau, les nappes phréatiques, les rivières et les lacs ;
- protéger les droits locaux et nationaux à l’eau des peuples indigènes en les incluant dans le droit international ;
- inscrire la culture traditionnelle de l’eau et les droits locaux à l’eau (par exemple des peuples nomades) dans le droit international ;
- garantir que la population puisse être partie prenante et exprimer son opinion démocratiquement, sur l’élaboration des stratégies nationales et locales en matière d’eau ;
- assurer à tous les êtres humains, à l’échelle internationale et nationale, les voies légales pour exiger le droit à l’eau.

Sergio Ferrari

- Traduction : H. P. Renk

- Collaboration : E-CHANGER

« Nestlé utilise la marge de manoeuvre qu’on lui laisse »

Par Benito Perez

Mardi 15 Juin 2004

Quelque trois cents militants suisses et étrangers ont analysé samedi à Vevey les méthodes du géant de l’agroalimentaire. Selon les intervenants, la force de frappe et la « stratégie centralisée » des transnationales exige une réponse tout aussi globale des mouvements citoyens.

Rarement Nestlé n’aura autant fait l’unanimité. Contre elle. Samedi, dix heures durant, quelque trois cents participants au Forum « Résister à l’Empire Nestlé », à Vevey, ont pu décortiquer les « pratiques prédatrices » du géant de l’agroalimentaire. A l’invitation de la Déclaration de Berne, de Greenpeace et d’Attac, militants suisses et délégués étrangers ont adopté une Déclaration finale et esquissé les pistes d’une résistance globale à la toute-puissance du groupe veveysan (lire ci-dessous). Sans perdre de vue, toutefois, que Nestlé n’est « qu’une multinationale parmi tant d’autres ». Très attendu, l’atelier du matin consacré à l’agriculture a immédiatement donné le ton de la journée. Plus que l’entreprise suisse, c’est surtout le phénomène de globalisation au profit des sociétés transnationales (STN) qui s’est retrouvé sur la sellette. Ainsi la Philippine Eva Olaer Ferraren et le Colombien Carlos Olaya ont témoigné de la « responsabilité » des STN dans les conflits armés qui ravagent leurs pays.

Accaparement des terres

Selon la militante de Sumpay, ONG de liaison des peuples de l’île de Mindanao, l’accaparement des terres et du sous-sol par 480 multinationales (!) explique les « guerres de libération » menées par les minorités ethniques et religieuses. « Depuis les années 1970, le gouvernement a abandonné ses populations et laissé les grands exploitants les chasser de leurs terres », accuse Eva Olaer Ferraren. Et ceux qui tentent de « défendre leur territoire » sont le plus souvent victimes de violences.

L’enjeu est de taille. Mindanao est un petit paradis qui produit bananes, maïs, café, bois ou encore huile de palme en abondance. Dès les années 1980, des groupes musulmans ou indigènes - appauvris, exploités et politiquement marginalisés - vont prendre les armes et réclamer l’autodétermination de leur région.
La réaction sera massive. Avec l’aide des Etats-Unis, Manille fait de l’« antiterrorisme » son cheval de bataille numéro un et militarise les zones sensibles. Des milices d’extrémistes chrétiens sont formées et financées par le gouvernement.
« On parle d’islamisme, on tente de lier ces conflits à des problèmes internationaux. Cela cache la source du problème : l’expropriation des populations de leurs ressources », réagit la militante de Sumbay.
Un engrenage finalement assez proche de celui à l’oeuvre en Colombie, estime Carlos Olaya. « Malgré nos immenses richesses, nous comptons 30 millions de pauvres, dont 3 millions de déplacés, sur 42 millions d’habitants. Un chiffre qui a progressé de près d’un tiers en huit ans. Or, durant la même période, la concentration des richesses a doublé ! »
Et, à en croire le syndicaliste, le phénomène va encore s’accentuer. « Cinq grandes STN liées à des groupes financiers, tels Nestlé et les banques suisses, dominent l’essentiel du marché agricole international. Mais elles ne contrôlent en réalité qu’une part infime de la production mondiale, le reste n’étant pas encore mercantilisé. Pour augmenter leur part, elles ont lancé une attaque brutale contre la paysannerie. » Une « expulsion de millions de paysans » vers le salariat qui peut s’appuyer sur des méthodes « douces » comme le lobbying pour obtenir des lois favorables ou d’autres plus expéditives...

Ponce Pilatte

Et Nestlé dans tout ça ? « C’est l’une des multinationales actives à Mindanao », dit sobrement Eva Olaer Ferraren. Avant d’ajouter qu’« elle a, pour le moins, un rôle indirect. Nestlé est très influente à Manille... »
A Bogota également, poursuit Carlos Olaya. Le Colombien, actif au sein de Sinaltrainal, syndicat de l’agroalimentaire présent chez Nestlé, relève les forts liens qui unissent l’oligarchie nationale et la multinationale. « Pourquoi Nestlé ne paie-t-elle que 1% d’impôt sur son bénéfice alors que les travailleurs colombiens y laissent en moyenne 16% de leur salaire ? », s’interroge, par exemple, le syndicaliste. Qui rappelle aussi que plusieurs très hauts fonctionnaires colombiens ont passé dans les rangs de la STN.
Plus grave : le militant se demande si Nestlé n’aurait pas une « responsabilité politique » dans les exactions paramilitaires, quand on sait que ses filiales achètent « des produits agricoles à prix sacrifiés dans des zones touchées par le conflit armé ». Et de tourner ses questions vers les dirigeants de la multinationale : « Pourquoi Nestlé ne dénonce pas les paramilitaires qui menacent ses employés syndicalisés ? Pourquoi achète-t-elle des produits à des latifundistes qui contrôlent ces milices ? Pourquoi leur a-t-elle dit que les syndicats représentaient une menace pour le maintien de la présence de Nestlé en Colombie ? N’est-ce pas là une politique à la Ponce Pilate, qui se lave les mains en disant : « Ce n’est pas moi, ce sont les grands propriétaires ? » »

Une stratégie commode qui aurait des racines historiques. « Peter Brabeck [actuel PDG du groupe, ndlr] a dirigé Nestlé au Chili sous le régime de Pinochet [4]. Peut-être a-t-il pu s’inspirer de ses méthodes », assène Hans Schäppi, du syndicat suisse SIB. « Nestlé se présente constamment comme une société inoffensive. Mais les choses ne sont pas ainsi », conclut, plus circonspect, M. Olaya.

Quoiqu’il en soit, les travailleurs des filiales auront payé un lourd tribut ces dernières années. « En Colombie, Nestlé a fait 3,5 milliards de dollars de bénéfices en dix ans. Comment, alors que la pauvreté s’est étendue et que la consommation s’est écroulée ? En abaissant massivement les coûts du travail ! », a poursuivi l’après-midi Carlos Olaya dans un second atelier.
Au dire du syndicaliste, les travailleurs de Nestlé avaient pu, grâce à des luttes menées dès la fin des années 1970, arracher de bons salaires. Le tournant date de 1986. L’assassinat d’un dirigeant syndical, le meurtre manqué d’un autre, puis le licenciement de quinze responsables marquent le début du recul ouvrier. L’armée donne son coup de pouce en « reprenant » une fabrique occupée par ses travailleurs.
La terreur antisyndicale ne s’est plus arrêtée depuis lors. Si l’on en croit Sinaltrainal, une dizaine de travailleurs des filiales de Nestlé ont connu des morts violentes inexpliquées... Quant aux conditions de travail et salariales, elles n’ont cessé de se dégrader, à mesure que les membres de Sinaltrainal devenaient rares au sein du groupe.

Stratégie globale ?

A une autre échelle, la prochaine fermeture de l’usine de St-Menet, près de Marseille, ou l’imposition de cadences infernales et de licenciements d’un tiers des employés de la source Perrier démontrent que la « brutalité des relations sociales » n’est pas réservée aux travailleurs du Sud, selon le Vaudois David Gigax, porte-parole d’un jour des salariés français en lutte. Et le syndicaliste de souligner les similitudes des restructurations et des rapports de travail au sein de « l’Empire Nestlé », qui contredisent l’habituel discours d’autonomie des filiales derrière lequel se retranche la société-mère. Cette « stratégie centralisée » aux effets mondialisés - de Corée en Russie, en passant par le Brésil - Hans Schäppi la résume en cinq piliers : chantage aux délocalisations, précarisation de l’emploi, licenciement des syndicalistes, interdiction de la grève et sous-traitance. L’objectif étant évidemment de lutter contre les contrats collectifs et toute sorte d’interférence dans le pouvoir patronal.

Face à un tel rouleau compresseur, dont le chiffre d’affaires pèse davantage que le budget des Etats où il s’installe, de nombreux participants au forum ont plaidé pour des réponses globales. « Nestlé est une entreprise comme une autre, elle utilise simplement la marge de manoeuvre qu’on lui laisse », souligne Gérard Vuffray, d’Uniterre.
Et comme les Etats du Sud n’ont pas les moyens de résister, il faut porter le fer au niveau international et réglementer, renchérit Florence Gerber. « L’essence du droit est de fixer des limites aux plus forts. Or, aujourd’hui, les deux seules institutions qui tiennent les STN pour responsables des actes de leurs filiales - l’Organisation internationale du travail et l’OCDE - ne disposent que de procédures non-contraignantes », dénonce la militante de la Déclaration de Berne. Un regret unanimement partagé lors de la plénière de clôture du forum, qui a évoqué une multitude de pistes - « casser l’OMC », la soumettre au système onusien, développer le BIT, renforcer la CNUCED - sans trancher.

Sans attendre que naisse une telle arène juridique, des militants anti-Nestlé ont déjà annoncé qu’ils institueraient leur propre Tribunal populaire [5], l’an prochain. Centré sur le cas colombien, il se tiendra en Suisse le 9 avril et sera suivi le lendemain par la seconde édition du Forum de « résistance à l’Empire Nestlé ».

Déclaration et « no comment »

Adoptée à l’unanimité des participants du forum, une Déclaration finale interpellant la direction de Nestlé a été diffusée auprès des médias et envoyée à l’entreprise. Contacté par nos soins, le porte-parole principal de la firme, François-Xavier Perroud, indiquait lundi n’avoir aucune connaissance du document. Visiblement irrité, il a fermement refusé de commenter ce texte et toutes les critiques issues du forum ou du récent livre d’Attac (notre édition du 11 juin), au motif que Nestlé s’est déjà expliqué par le passé. Nous publions toutefois ci-dessous quelques extraits du document :

« Les bouteilles d’eau en plastique sont une grave pollution. Puisque le groupe Nestlé se prétend environnementalement responsable, pourquoi n’a-t-il pas renoncé à [leur] utilisation ni même développé des projets de recyclage ? (...)
 »Il y a 25 ans, (...) l’Assemblée mondiale de la santé (AMS) adoptait le Code international de commercialisation des substituts du lait maternel. (...) Comment se fait-il dès lors que Nestlé ne respecte toujours pas le Code et les autres résolutions pertinentes adoptées par l’AMS ?
 »Contrairement à ce que prétend Nestlé, les plantes transgéniques ne sont-elles pas plutôt des bombes à retardement pour la santé publique, l’indépendance des agriculteurs et l’environnement qu’une solution à la faim dans le monde ? Nestlé, se conformant au strict minimum des législations nationales ne donne pas aux habitants des pays en développement - contrairement à ceux des pays « développés » - le droit de savoir s’ils mangent des ingrédients transgéniques (génétiquement manipulés, GM) avec leurs produits Nestlé. Comment justifier cette discrimination ? (...)
 »En 2003, Nestlé a fait plus de 6 milliards de francs de bénéfices. Or elle prévoit de faire des économies pour 6 milliards jusqu’en 2006, qui se traduiront notamment par la suppression de centaines d’emplois, dont près de 1500 en France. (...) Des exemples de Russie, de Corée et de Colombie montrent une politique systématique de Nestlé contre les syndicats et les droits des salarié-e-s. Peut-on dès lors considérer autrement que comme pure hypocrisie que Nestlé déclare dans ses principes qu’elle « considère ses collaborateurs comme son atout le plus précieux » ?

 »Finalement, est-il normal que les options prises dans les bureaux de Vevey s’imposent à des centaines de milliers de personnes dans le monde, et pèsent bien plus que des décisions prises démocratiquement par des Etats « souverains » ? »

Épilogue à Sao Lourenço ?

Des participants au forum, dont le Brésilien Franklin Frederick, activiste du Mouvement citoyen pour l’eau, se sont étonnés, samedi, que Nestlé continue de puiser massivement de l’eau minérale du Parc de São Lourenço, après que son PDG, Peter Brabeck, avait promis le retrait de la multinationale lors du Forum économique de Davos, en janvier dernier. Or, au dire de Marcel Rubin, l’un des porte-parole de la firme, Franklin Frederick et ses camarades n’ont pas de souci à se faire, puisque Nestlé cessera cette exploitation dès qu’elle aura trouvé une source de substitution et « au plus tard à la fin de l’année ». Dont acte.

Benito Perez

- Source : Le Courrier http://lecourrier.programmers.ch

- D’ autres infos sur Le forum « Résister à l’Empire Nestlé » sur le site d’ ATTAC Suisse. www.suisse.attac.org

- Voir aussi PlanéteBleu.info, site entièrement consacré à l’eau : http://eau.apinc.org

[1De 9 h 30 à 19 h, salle del Castillo, place du Marché, Vevey. En présence de Riccardo Petrella, initiateur du Contrat de l’eau. Entrée : 20/10 frs. Voir notre édition d’hier.

[2Riccardo Petrella, Le Manifeste de l’eau, Lausanne, Ed. Page Deux ; Genève, « Le Courrier », cop. 1999, Coll. Cahiers libres.

[3Actualisation on ne peut plus opportune et dramatique du « droit à l’existence », formulée pour la première fois dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1793), en prélude à la Constitution républicaine de l’an I, adoptée par la Convention montagnarde à Paris, en juin 1793, ndlr.

[4Il était directeur des ventes à Santiago.

[5Un comité d’organisation va se constituer. Contact : Attac, postfach 520, 3000 Bern 9.,


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